Au hit parade des mots insoupçonnables, des aliénations merveilleusement
positives ancrées au plus profond de nos convictions se tapit le plus redoutable
d’entre eux : « PROJET » : le coeur de la nouvelle
culture capitaliste. Le "projet" apprend à travailler seul, à
viser une production, c'est à dire à réaliser un produit. Le projet détruit
le temps et le long terme. Il a un début et surtout une fin. Il est remplaçable
par un autre. Pour le pouvoir, (très friand des projets) il transforme
des relations politiques en relations marchandes car il permet d'acheter
des prestations-produit en les déguisant en démarches. En management, "projet"
remplace "hiérarchie"... Avec l’envahissement de la culture du
« projet » depuis une vingtaine d’années le capitalisme révèle
le cœur de son idéologie : une société qui n’a plus de projet (de
transformation sociale vers plus toujours plus d’égalité) et dont la
volonté politique semble se résigner au règne de la marchandise pour cause
de concurrence, de mondialisation, et d’écroulement des socialismes
« réels », ne cesse de
demander à ses citoyens (et surtout aux plus pauvres privés d’avenir) de se projeter, de faire des projets, (des micro-projets d’adaptation). Une société qui ne se projette plus dans l’avenir mais
aménage à l’infini le présent de la marchandise dans un capitalisme pour seul
horizon dispense des miettes de futur
sous forme de micro-projets où chacun devient
petit capitaliste de sa vie.
S’engager dans un « projet » c’est manifester son dynamisme,
son esprit d’initiative, son adhésion à ce système compétitif et parcellisé…ce
n’est pas critiquer, ni militer, ni douter. Le « projet humanitaire »
remplace le combat politique. Il est évaluable immédiatement et remplaçable
par un autre projet. Il annule le long terme et la nécessité de s’intégrer
durablement à un collectif. Dans leur étude sur le « nouvel esprit
du capitalisme », Eve Chiapello et Gérard Boltanski montrent que si le mot « hiérarchie », qui
venait en tête des mots employés dans des ouvrages de management dans les
années soixante, a complètement disparu des années quatre-vingt dix, en
revanche, le hit parade contemporain du management de l’entreprise capitaliste
(nombre de fois cité dans le même ouvrage) revient sans conteste à « PROJET ».
En engageant les jeunes dans des dynamiques multiples de projets, les travailleurs
sociaux leur aprennent à
morceler leurs désirs, leurs vies, leurs idéaux. On leur interdit de n’avoir
qu’un projet qui durerait toute une vie : vocation, métier, marriage…et on les dresse à l’éphémère, à la mobilité, à l’employabilité d’eux-mêmes
dans un monde présenté comme instable et qui n’a jamais été aussi stable :
de la stabilité de la marchandise capitaliste pour toujours, pour tous
et en tous lieux. Pratiquer une « pédagogie par projets » c’est
enseigner l’adaptation au court terme, et la renonciation aux idéaux qui
structurent une vie, une personne, un groupe social. Dans cette nouvelle exigence/oppression/aliénation, le perdant, l’exclu
est celui qui n’est pas engageable dans un projet ou qui se montre incapable
de changer de projet (celui qui se cramponne à un idéal). L’intérêt du
projet est d’avoir un début et une fin (surtout une fin). Une fois celle-ci
atteinte, on dissout l’équipe, sa subvention, la dynamique et on est prêt
pour un tout autre nouveau projet, avec de nouvelles têtes et de nouveaux
financements. On vous a déjà vu l’année dernière, vous n’allez pas vous
abonner, laissez la place à d’autres et tentez votre chance ailleurs !
Sous l’intitulé de « projet », le pouvoir achète en réalité des
« produits » et prépare le futur travailleur aux nouvelles règles
du management libéral, de la marchandise, de la rotation des tâches et
de sa propre employabilité. La pédagogie par projet, la subvention au projet,
est l’apprentissage du nouveau management, de la rotation accélérée des
produits et des marchandises sociales, de la précarité et de l’incertitude
acceptées par avance : soyons aventureux dans un monde instable que
diable, et que les faibles perdent ! Il n’y a pourtant qu’un seul
« projet » qui vaille (quel autre ?) : la Révolution.
Exercice de traduction : remplacez projet par produit :
Dans les zones à redynamiser, les chefs de projets financent des projets
d’habitants dans le cadre de contrats d’objectifs.
Dans les groupes sociaux à réduire au silence politique, les chefs de produits
du nouveau marketing public achètent la paix sociale des habitants en renouvelant
au coup par coup leur dépendance
financière au pouvoir.