« La jeunesse », ça n’existe pas. Personne ne peut en produire une définition correcte. C’est impossible.
« La jeunesse » est un adolescent Algérien qui habite à la Courneuve et un étudiant de 24 ans à sciences po qui habite Neuilly. Pourtant cette notion apparaît dans le discours politique à partir des années soixante (les jeunes qui traînent et ne travaillent pas) et permet de masquer le vrai problème : A quelle condition fait on partie de cette société aujourd’hui, et comment s’y intègre-t-on ? Chômage, coût de la vie, pénurie de logements, ségrégation scolaire, etc. Transformer une catégorie politique (les conditions d’accès au marché de l’emploi) en une catégorie naturelle (les jeunes) est une astuce formidable pour dépolitiser tous les problèmes. La « jeunesse » devrait être une image pour parler des forces de la transformation sociale, et non pas une catégorie sociologique spécifique de la population à « traiter » séparément.
Une « politique de la jeunesse » devrait englober entre autres ministères : l’école, la santé, les affaires sociales, la culture, les loisirs, le logement, l’accès au travail, etc, etc, etc. Le seul fait que la politique de la jeunesse n’englobe même pas la question de l’éducation et de l’école en dit assez long sur le joujou qu’on agite sous notre nez. Pour cela, les associations d’éducation populaire ont deux défis : Arrêter de ne de proposer aux jeunes que du rap et du sport et développer effectivement leur expression et leur délibération sur des enjeux non-jeunes (école démocratique, monde du travail, services publics, droits sociaux et politiques, stratégie internationale de la France…) et susciter dans le même temps l’expression et la délibération des citoyens adultes sur les politiques de la jeunesse. Il faut dépasser l’échelle locale et l’échelle du traitement sectoriel (non-politique) des problèmes (les jeunes, les vieux, les handicapés, les Arabes, les femmes…).
On prendra alors le risque de s’apercevoir : que la démocratie n’est jamais locale (on ne fait pas de démocratie avec des problèmes de boîtes à lettres, mais avec des problèmes généraux, on n’en fait pas en s’occupant de ses problèmes mais en s’occupant de ceux des autres) et la démocratie n’est jamais sectorielle (on ne fait pas de la démocratie qu’entre femmes, ou qu’entre jeunes, ou qu’entre immigrés…).
Car « la jeunesse », c’est aussi la question de l’immigration, de la vieillesse, de la féminité ou du handicap, et de tout ce qui n’est pas le mâle blanc diplômé d’origine française, âgé de quarante ans, (la seule catégorie massivement intégrée, et munie d’un contrat de travail à durée indéterminée, dixit l’INSEE). C’est la question qui permet d’interroger le rapport entre « production de la société et reproduction de la société ».
Les jeunes permettent de voir, comme les vieux, comme les immigrés, comme les femmes et comme les personnes invalides, en quoi un système est non-reproductible, à développement non-durable des rapports sociaux, non-intégrateur, et donc désintégrateur de ses principales sources de légitimité et d’efficacité. Le problème n’est pas de traiter les jeunes en tant que problème séparé, marginal, du dysfonctionnement temporaire de la société, mais de se saisir des jeunes comme révélateur du problème global de la société. On vous apprend des savoirs, on vous transmet connaissance et culture. Mais ensuite, quand vous n’êtes plus jeunes, connaissance et culture sont détruites dans le processus de déqualification à l’embauche, par la massification du chômage...
Les animateurs de jeunesse sont payés pour retarder le plus longtemps possible le moment où les jeunes vont s’intéresser aux problèmes des adultes et faire de la politique. Détourner les jeunes de la politique, c’est à cela que sert l’animation « basket and rap » !
L’union européenne s’est fixée un objectif à Lisbonne : « être l’économie de la connaissance la plus compétitive ». Avez-vous besoin d’une traduction ? Il s’agit de gagner la compétition capitaliste mondiale contre les Etats-Unis et contre la Chine. Pour cela, il faut dans dix ans des travailleurs les plus pointus, les plus formés possibles, et laisser tous ceux qui ne suivent pas et qui retardent sur le bas côté pour la voiture balai du social. L’idéologie que les jeunes doivent intégrer comme une drogue est celle de la compétition, du dépassement de soi, de l’esprit d’entreprise, de l’individualisme, du projet.
« Oui mais les jeunes demandent eux-mêmes du rap et du sport ! » Dans les réserves d’indiens, les indiens demandent à être dans des réserves d’indiens. Parce qu’on ne leur a laissé pour seul horizon, que des réserves d’indiens ! Disons leurs : vous êtes ici dans une zone réservée. En dehors, il y a des zones non-réservées, ce sont toutes les terres qu’ils vous ont prises. Tout ce qui fait qu’ils partagent le sort des vieux, des moins qualifiés, des femmes et des étrangers...
C’est tout le contraire que de leur
proposer de « s’insérer » avec du basket-ball ! Construire le
problème de l’intégration critique, avec une bande de jeunes, c’est leur
proposer d’étudier le marché de l’emploi local : «Qui est en dehors
du marché de l’emploi ? Une proportion anormale de filles, d’autant plus
qu’elles ont plus de diplômes que les garçons. Tiens ! Ce n’est donc pas
un problème de jeunes, mais un problème hommes / femmes. Oui, mais ils sont
étrangers. Tiens, c’est un problème de ségrégation ? ».
Si l’Etat veut, à ce point, qu’on occupe des jeunes, c’est parce que la puissance publique (en particulier communale), persiste à pratiquer une culture politique d’exclusion et de réduction des conflits. Surimposer la paix sociale dans des conditions où elle n’est pas plausible, suppose de démultiplier les efforts de dispersion de toute coalition possible. Faire croire que les jeunes ont des problèmes spécifiques qui ne sont pas ceux des adultes !
Traduction :
« Il faut mieux prendre en compte la culture jeune dans les quartiers. »
« Il est essentiel que les personnes libérées du système scolaire et sans aucune perspectives d’emploi occupent leur temps oisif dans des activités qui ne les fait pas réfléchir au fonctionnement de la société ».