Institut Social et Coopératif de Recherche Appliquée
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Fabrice DHUME
Résumé
Une version très raccourcie de cet
article est publiée dans la revue Le détour (éd. Histoire &
Anthropologie) n°1, 1er semestre 2003, sous le titre : « L’ère du
partenariat ou l’idéologie du consensus »., pp.195-203
Cet
article, partant du constat du galvaudage que connaît le terme de partenariat,
porte l'interrogation sur le processus idéologique que recouvre ce phénomène,
pour en proposer une déconstruction. L'idée centrale est que la banalisation du
terme, en opposition radicale avec le sens du principe de partenariat, sert une
virtualisation de la relation, contribuant à rendre impossible la construction
d'une effective relation de partenariat. La déconflictualisation des rapports
sociaux qui se manifeste dans ce retournement participe tout à la fois du
désenchantement de la politique (du point de vue de l'espace public), et de
l'implication professionnelle (du point de vue de l'espace privé) : deux faces
qui servent l'ancrage en profondeur de l'idéologie (néo)libérale sous les
apparences du consensus et de l'évidence.
Il ne se passe pas un jour et il
n’est pas un discours qui, aujourd’hui, ne fasse appel au vocable de
partenariat. Le terme a envahi notre environnement avec une facilité et une
rapidité d’autant plus déconcertantes que l’usage qui en est fait peut parfois
apparaître bien singulier. Ainsi, lorsqu’une grande firme américaine de boisson
essaie de vendre ses bulles sous l’image du partenariat (du genre « partenaire
des jeux olympiques »), elle tente de faire croire que le mécénat a cédé la
place au partenariat, et que la consommation est devenue un acte à forte valeur
morale. De même, quand un service public commence à parler de « partenariat
avec les usagers », il tend à accroire l’idée que la consommation de service
(fut-il public) relève d’un véritable partage de responsabilité, la modernité
ayant substitué à la demande de charité la transmutation des « clients » en «
partenaires ». Quand le moindre site Internet nous met sous le nez sa rubrique
« partenaires », on imagine que parler d’argent et de finance est devenu
péjoratif et/ou que l’investissement publicitaire et financier a pris valeur
d’acte éminemment relationnel. De même, lorsqu’une entreprise en vient à
désigner comme « partenaires » ceux qu’elle a, jusqu’ici, traité de « sous-traitant
», on se dit qu’il est heureux, le temps de la « fin des idéologies » qui a
remplacé la domination capitalistique par une « partenariation » des relations.
Ou encore, quand une entreprise automobile française lance comme nouveau modèle
la « Partner », quand un magasin de bricolage se vend comme « partenaire de
l’été » (sic !), et n’importe quelle entreprise de service se décrète
partenaire par essence, on se dit qu’on a trouvé encore mieux que « l’ami
Ricoré », ce faux-ami ersatz du café matutinal ! Il semble bien, avec le
partenariat, que l’on a trouvé la formule magique qui change non pas seulement
le plomb en or, mais le vulgaire consommateur en individu
rationnalo-relationnel.
Publicitairement parlant, il faut
saluer ce coup de maître qui transforme son propre serviteur en son
égal, voire en son obligé. Mais, on peut aussi s’interroger : pourquoi cette
manipulation fonctionne-t-elle ? Est-ce seulement parce les think tank,
ces machines à propager les « bonnes valeurs » du capitalisme néo-libéral ont
su distiller, à notre insu et malhonnêtement, leur message ?[1] [2]
L’idée de partenariat : nouveau
paradigme-fétiche
Le néologisme de partenariat a
partout fait florès. S’il faut encore s’en convaincre, et à seul titre
d’exemple, l’on peut constater que les dépêches de l’Agence Française de Presse
titrant sur le « partenariat » sont passées de 6 en 1985 à 221 en 1994... et
encore ne s’agit-il que des titres ! Aujourd’hui, une vingtaine d’années après
son entrée dans le dictionnaire , le terme ne s’inscrit plus dans un champ
particulier de la vie sociale et de l’activité humaine, contrairement, par
exemple, aux florilèges de terminologies anglo-saxonnes dans le secteur des «
technologies de l’information et de la communication ». Il se retrouve dans la
politique internationale (« partenariat euromediterranéen ») comme dans le
champ économique («partenariat interentreprises »), et dans tous les domaines
des politiques publiques. Certains juristes ont même fait de sa sacralisation
juridique un nouveau combat pour l’évolution du Droit, alimentant ainsi à leur
insu la juridisation de la société en même temps que la rigidification de la
conception du Droit[3]
(3).
Le terme a investi les discours de
tout un chacun, et les colonnes ou les unes de tous les médias sans exception,
détournant même la vigilance des plus engagés [4](4).
Cette généralisation suggère la
puissance de l’idée de partenariat, en tant que paradigme, c’est-à-dire
comme vocable susceptible de désigner une manière de penser le monde et ses
questions, et en particulier comme nouvelle référence de l’action publique. A
travers l’idée de partenariat, chacun voit désormais à quoi l’on se
réfère ; personne ne sait pour autant ce que c’est. La puissance de ce
terme provient d’abord de son potentiel désignatif particulier : tel qu’il
apparaît, il désigne sans expliquer tout en fournissant un registre
d’appréhension qui simule la compréhension. Sa puissance emprunte également,
comme nous le verrons, à sa forte inscription initiale dans l’idéologie
(néo)libérale devenue dominante (et dont il apparaît être un vecteur).[5]
Paradoxalement, il faut remarquer
que, en même temps que le terme de partenaire a gagné quasiment tous les champs
structurés de l’activité humaine, il est beaucoup moins utilisé dans ses usages
spécifiés par l’histoire : partenaire sexuel, partenaire au jeu ou partenaire
en danse… Non que ces activités aient beaucoup changé ou perdu en actualité ;
mais le terme de partenaire s’est déplacé de la sphère intime à la scène
publique, elle-même gagnée par l’idéologie du privé[6] (6). Le
processus de diffusion du terme concoure donc à la réorganisation de
l’espace social dans une perspective individualiste [7](7). Il reflète ainsi la privatisation
de ce qui est public, la marchandisation des rapports sociaux,
l’instrumentalisation de l’image de l’autre, etc., toutes évolutions qui
traduisent l’infiltration systématique de l’idéologie capitaliste libérale y
compris dans le domaine de l’intime, et son intégration progressive dans le soi
individuel. Ce faisant, la quasi permutation entre l’intime et le donné
à voir confère à l’idée de partenariat un statut un peu particulier
d’entre-deux, reflet extériorisé de l’intime, prolongement relationnel de
l’individu rationnel. Contrairement à nombre d’usages historiques de la racine partenaire,
le terme de « partenariat » ne correspondrait plus à une relation intimement
fondée, à une relation fondamentalement subjective. Il a été construit
comme outil de distinction sociale, comme symbole de mérite dans un contexte où
l’appartenance
et l’affiliation seraient devenues
objet d’une « lutte des places »([8]) y compris au niveau institutionnel.
Ainsi, dans les politiques publiques par exemple, le jeu consiste à s’afficher
comme « partenaire » pour exister dans le champ de vision institutionnel, pour
y gagner sa légitimité à être (et surtout à faire, dans une relation de
commande publique), quand bien même il n’y a pas de relation ou pas de projet
ou encore quand la relation ainsi désignée est de type subordination.
L’adhésion au discours « partenarial » est d’abord une manifestation de
l’implication professionnelle (ou institutionnelle), une allégeance aux règles
de la visibilisation du sujet dans son processus de travail, de façon plus ou
moins indépendante de l’engagement effectif – et souvent avec une visibilité
inversement proportionnelle à la réalité de l’implication relationnelle.
Dans le langage courant, partenariat
désigne une image plus qu’une réalité relationnelle, et encore moins une
nouveauté sociologique. Ce qui est remarquable, c’est que l’usage surabondant
du terme recouvre des significations tellement éclectiques qu’il en vient à se
substituer à un vocabulaire plus fondé mais moins « à la mode ». L’engouement
pour le terme fait qu’il a quasiment pris valeur de nom générique pour désigner
les relations avec autrui, saturant et obstruant totalement le champ conceptuel
des relations inter-institutionnelles, voire même inter- personnelles. Au point
que l’on n’ose même plus refuser d’utiliser ce leurre fleurant bon la « poudre
aux yeux » et que, bien qu’étant critique à cet égard, l’on ne sait trop quel
vocable pourrait s’y substituer ([9]).
Cela traduit un enjeu d’image
sociale et une mise en scène du lien à l’autre : dans ce contexte, peu importe
finalement la nature et la structure des relations ; l’essentiel tient au
spectacle. La monstration, fût-elle mimétisme, est plus importante que la
réalité. Il faut voir ici le résultat d’un processus de fétichisation : l’idée de partenariat est aujourd’hui
sacralisée, accédant ainsi à un statut d’objet sacré participant au mythe
social. L’on n’est donc plus dans un registre où l’acte même de partenariat est
accessible ou constructible ; il existe de par sa seule mention, comme objet
éthéré et impalpable, comme « idole » ([10]) . Il ne faut plus alors s’étonner du décalage entre la
glorification ostentatoire du partenariat et l’absence quasi totale de
réalisation de celui-ci. Soulignons simplement ce qui fonde alors ce
paradigme-fétiche, et qui fonde sa puissance en tant qu’outil de désignation
d’un espace flou : l’idée de partenariat se réfère à un mythe
relationnel ambigu dans la mesure où il simule l’existence d’un lien social de
type intime… y compris dans les rapports de production et de domination.
L’idée de partenariat comme outil «
publicitaire »
A observer l’usage médiatisé du
vocable, et en particulier son usage à des fins dites « publicitaires » ([11]), il
apparaît que l’idée de partenariat a une place spécifique dans la gradation
virtuelle des relations intimes. Voiture ou Yoghourt ? L’idée de partenariat
serait rattachée plutôt à la voiture. Le terme est utilisé comme référence à un
rapport figurant l’humanité, mais rapport avant tout utilitaire. L’objet vendu
doit être suffisamment proche de l’intimité pour mériter un investissement de
confiance du consommateur, sans pour autant se confondre avec une relation
intimiste. Le « partenaire » de la publicité s’inscrit dans un registre
d’intérêt qui relève du prolongement de soi sans être soi. Ainsi, en est-il de
la voiture, dont l’argument majeur de vente tient aujourd’hui à la sé curité et
la protection physique des personnes
(qui plus est de la famille), ainsi qu’à l’idée de « liberté » suggérée entre
autres par l’image de vitesse et l’accès sans limite aux espaces, tous deux arguments
se référant à une face sociale de l’intime des désirs individuels :
désirs de puissance et de maîtrise. Autre exemple, les magasins de bricolage,
qui se décrètent « partenaire de l’été » ou « partenaires de vos envies ». Là
encore, l’on agite l’image d’un prolongement intime de soi pour attirer
l’individu propriétaire, soucieux de son confort et de son « chez-soi »,
et qui se sent « libre » de produire lui-même des aménagements (en fait de plus
en plus préfabriqués et normalisés). L’on pourrait ainsi multiplier les
exemples. A contrario, la communication publicitaire relative aux produits
laitiers véhicule une image plus intimiste. On préférera alors à l’idée de
partenaire le slogan : « nos amis pour la vie ». De même « l’ami Ricoré »
évoqué en introduction révèle un mode relationnel différent, plus intime, qui
relève finalement d’un rapport de distinction par la sociabilité selon
un degré d’intimité. Un apparent contre-exemple serait l’idée de « partenaire
minceur » promotionnant une eau minérale. En fait, il
n’y a pas là de contradiction : à
travers la vente du produit alimentaire, l’intime n’est conçu que dans la
projection de l’image de soi (projet de maigrir). La marchandise n’est pas
présentée dans le registre de l’alimentaire et donc de l’intime mais comme
outil de réalisation d’un projet (la position relationnelle étant devenue objet
au service de la réalisation de l’individu à travers sa propre projection). Le
statut accordé au « partenaire » apparaît donc dans sa dimension utilitariste,
contrairement à l’argumentaire sur l’amitié qui reste cantonné au registre
affectif- convivial ([12]12) Sans systématiser l’analyse du champ publicitaire,
l’on voit bien à travers ces quelques exemples que, si le thème de l’amitié
sert une propagande pour des produits de consommation alimentaire (qui touchent
à l’intime de soi), la figure du partenariat est plutôt référée à l’objet selon
un registre de relation avec ce qui est extérieur à soi, dans un prolongement
(une projection) de l’intime de soi comme image de soi. Le
partenariat devient donc enjeu de cette image de soi ; à la fois directement,
comme objet de « mode », et indirectement comme outil d’accès à la « mode »
(soit les deux faces du « modèle », à la fois technique de production et
résultat produit). Outil de propagande publicitaire, le partenariat ne se
limite pas pour autant aux écrans de télévision et aux panneaux d’affichage
urbains. Il a souvent dépassé le statut d’argument publicitaire pour être
intégré, faisant corps avec l’objet ou le service vendu ; ainsi, « partenaire
», ou « partner » est-il aujourd’hui le nom de multiples sociétés de
logistique, de transport, d’auto-école, d’immobilier, etc.
« Partenaire » devient une enseigne,
qui renseigne surtout sur l’actualité de cet outil comme support de vente et de
propagande. Plus avant, le terme n’est pas seulement investi par le secteur qui
se dit de la « communication », dans la mesure où il tend à se diffuser
également via le relais des pouvoirs publics. Dans le champ social, par
exemple, il est devenu le quasi maître-mot désignant toute relation
inter-institutionnelle quelle que soit sont statut et son degré de
formalisation. Ainsi, la consultation des textes réglementaires révèle-t-elle
le développement d’usages très diversifiés et systématiquement usurpés (y
compris dans l’expression « partenaires sociaux », qui confond paritarisme et
partenariat). Par ailleurs, dans nombre de relations de financement, la mention
est devenue obligatoire, comme dans le cas des co-financements européens ou
encore dans les nouveaux dispositifs de la politique de la ville. Dans les
relations entre les pouvoirs publics et les associations, cela conditionne de
plus en plus souvent l’obtention de subsides : la mention de « partenariat »
est ainsi passée au rang d’objet magique, de « Sésame » à prononcer pour voir
s’ouvrir sinon la manne des financements, du moins la porte des financeurs. Dès
lors, on peut observer des situations parfaitement ubuesques : par exemple,
l’on a vu des associations déclarer comme partenaires pour un projet d’autres
associations, sans que celles-ci n’aient jamais été informées de l’existence
d’un projet. Dans la même veine, combien d’organisations ne cachent-elles pas
dans leur « liste de partenaires » leurs propres services, comme si l’on faisait
du partenariat avec soi-même ! On l’aura compris, l’idée de partenariat fait
vendre. Elle est réduite, dans bien des cas, à une simple caractéristique de
l’objet (ou de la personne, ou du projet, etc.), mais caractéristique valorisée
comme enjeu en soi. Instrument communicationnel dans une logique «
publicitaire », l’idée de partenariat est alors un appendice d’autant plus
aisément rattaché à un objet que le concept lui-même reste flou. L’auréole de
positivité qui entoure l’idée de partenariat est en tout cas l’un des arguments
majeurs dans la « force de vente ». Cependant, si la communication publicitaire
a pu se saisir de ce vocable et le construire (ou le détourner) pour en faire
un argument, c’est parce que l’idée de partenariat s’inscrit dans un ensemble
de codes et de références qui structurent l’imaginaire (post-)moderne. En
effet, telle qu’elle est reflétée par la communication, elle renvoie à
plusieurs déterminants de l’adhésion de l’homme (post-)moderne au projet social
(libéral). En tant que paradigme institutionnel, le partenariat serait « utile
» et aurait comme fonction de développer « l’efficacité » de l’action ; en tant
qu’outil de la technologie de l’implication il participerait à orienter
l’action en situant les « liens » entre les « individus » dans un idéal de
surimplication de soi (« projet »), et de rationalisation de la relation à
travers une logique « contractuelle ». Bref, l’introduction de ce nouveau
fétiche réactualise le mythe capitaliste. Le terme de partenariat accède au
rang de paradigme-fétiche, dans la mesure où il joue la fonction d’intégrateur
qui renouvelle le mythe en le prolongeant. Intégrateur qui inclue donc non
seulement le fondement du mythe (l’homme-individu) mais aussi les multiples
images produites ou
généralisées depuis quelques dizaines d’années pour réactiver son caractère
totalisant, face aux risques de « fracture » et de « débordement »
partiellement incluses dans les contradictions culturelles propres du
capitalisme ([13]). Autrement dit, l’idée de partenariat est une
sur-construction symbolique (ou construction de second degré, au double
sens de l’expression) qui puise dans les différentes figures emblématiques du
mythe revisité (post-modernité) en les intégrant dans une idéalisation de la
relation. Comme le relevait Jean-Pierre BOUTINET en ce qui concerne le projet,
le « partenariat » joue tout à la fois une fonction de référence symbolique et
de régulateur culturel dans le contexte technologique actuel confronté à ses
propres paradoxes ([14]).
Le mythe réactualisé de l’individu,
cet entrepreneur-partenaire
En ces temps d’incertitude où les
discours sur la « crise » servent à cacher les avatars (autant que les
fragilités intrinsèques) de l’organisation capitaliste libérale, les politiques
publiques ont désigné le « délitement du lien social » comme figure à la fois
emblème et bouc-émissaire du mal-être ambiant. Les exhortations à retisser du
lien, à renouveler le Contrat social, qui accompagnent ce nouveau
programme dit prioritaire, font amplement écho à ce que Guy DEBORD appelle la société
du spectacle. Ce « lien social » - dont la conception n’est qu’un pâle
reflet de la conscience de la vie qui traverse et relie les êtres - est
aujourd’hui, lui aussi, virtualisé. Nous assistons, impuissants, au spectacle
de nos vies comme mises à dis-
tance, séparées de nous-mêmes et
réifiées. Et l’idée de lien social, comme celle de partenariat, s’inscrit dans
ce phénomène de distanciation de soi, de séparation à soi.
C’est dans ce contexte de spectacularisation
que l’on peut comprendre l’investissement tendant à subjectiver le «
partenariat », comme s’il représentait en lui-même une valeur. C’est
aussi dans ce contexte de quête de sens, de recherche de réponse au désarroi
généré par une société virtualisée, qu’émerge la dimension magique et
incantatoire, comme réponse au tragique de l’époque. C’est enfin en écho à une
lecture en terme de lien social qu’apparaît la puissance du slogan
impératif « Tous Ensemble ! » et, plus généralement , de l’idée d’être ensemble
(« lien social ») et de faire ensemble (« partenariat »). En effet, l’idée de
partenariat est consubstantielle de celle de lien social ; elle correspond ([15])
d’une certaine manière à son versant « lien institutionnel et professionnel »,
portant la même logique de lien à tisser pour retenir l’effilochage de la trame
sociale et du maillage institutionnel face à ce qui est conçu comme un
débordement ([16]) .
La promotion de l’idée de
partenariat aurait donc comme fonction d’unifier les acteurs en substituant
radicalement au liant politique (par essence conflictuel ([17]) un
pseudo lien méthodologique (le partenariat n’étant en fin de compte qu’une «
méthode »), dans une stricte approche utilitaire, rationnelle et policée. Ce
modèle promu pour une « meilleure efficacité » serait le résultat du progrès,
faisant accéder l’humanité productiviste au stade hyper-développé de «
l’après-concurrence », si l’on en croit les chantres de la post-modernité
économique([18]).
Bref, la venue d’un jour forcément
meilleur : l’ère des réseaux, des tribus (et autres prolongements déguisés de
l’idéologie dominante, redéfinissant les canons de la socialité). L’on voit ici
très nettement que la promotion du modèle partenarial a comme fonction centrale
de placer au cœur des perspectives de travail le consensus collectif,
sous prétexte de dépassement des « conflits » ([19]).
Autrement dit, et plus prosaïquement, l’idée de partenariat prend, d’une
certaine façon, la valeur de « bouche-trou » institutionnel (face aux
conséquences politico-institutionnelles du « délitement du lien social », et
réciproquement aux conséquences sociales de la (16) crise de légitimité du politique) en
même temps que de « cache-sexe » de
l’empire conquérant. D’un côté, l’idée de partenariat n’est donc qu’un
outil de plus ; c’est une de ces « formules rénovées » nécessaires à
l’entretien (factice) d’une croyance (désenchantée) dans le mythe du progrès.
C’est aussi une formule d’apparence outil- remède, jouant de son caractère de
relation choisie et délibérée pour figurer/mimer la restauration du Contrat
social par l’adhésion volontaire des individus ([20]).
Cela donne à l’idée de partenariat
les atours d’une formule de liant (selon un principe de « chimie sociale »
puisant dans le rêve scientiste), un outil d’essence intégratrice ([21]) . Mais outil intégrateur de second degré, qui donne
l’apparence de combler le vide structurel d’une société fondée sur l’individu,
de dépasser/ compenser l’individualisme séparateur par une sociabilité
individuelle contractualisée. Individu, atome univoque et unique, qui comme
l’analyse avec puissance Miguel BENASAYAG, assiste, comme en spectateur
offusqué, à sa propre incapacité à maîtriser la vie ([22]).
Individu, tendu vers sa propre illusion de toute- puissance, qui s’abandonne au
leurre d’un slogan (« tous partenaires ») pour ne pas remettre en question le
rapport de domination dans lequel il est inscrit et dont il retire, somme
toute, quelque intérêt. Individu pensé et construit en référence au
modèle (individuel et social) entrepreneurial. C’est ce modèle, promu au
rang de « fondement de la cohésion sociale », qui réduit les mécanismes sociaux
à des rapports de coopération interindividuels, à des engagements contractuels
rationnels en finalité, qui témoigneraient de l’autonomie de l’individu ([23]) . La conception du lien social comme celle d’un « lien
professionnel » puisent leurs références dans la figure de
l’individu-entrepreneur où les inégalités et les différences sont conçues non
dans une logique d’altérité, mais comme ressources productive même.
L’entrepreneur-partenaire, image intégrée de l’homme (post-)moderne, conçoit
les relations comme un objet-support de production. Le mythe du partenariat est
justement celui de la maîtrise relationnelle ; non plus maîtrise seulement
technique et stratégique, mais maîtrise des passions et de la subjectivité,
convoquées pour produire, utilisées pour leur réactivité à condition d’être
évidées de leur substance réactionnelle.([24])
L’idée de partenariat a cela
d’apparence magique qu’elle touche l’intime des désirs individuels par
la promotion d’un modèle qui nie les différences. En faisant passer l’autre
comme « partenaire » ou en vendant un objet sous cette étiquette ou encore en
donnant à voir celui qui me domine comme tel, l’on opère un véritable tour de
force… On reproduit la dimension individualiste narcissique de l’acteur
en faisant croire à du lien social. Ceci, déjà à travers la référence au
projet, fondement du partenariat, dont on peut dire qu’il est au moins
partiellement un « produit du narcissisme inscrit dans l’individu ou l’organisation
»([25])
dans la mesure
où il est promu pour alimenter l’illusion de maîtriser la vie. L’idée de
partenariat touche justement l’individu dans ce qui fonde son mythe de
toute-puissance : elle fait allusion non seulement au désir de maîtrise, à celui
de capitalisation([26]), à
celui de totalisation (tous ensemble, comme un seul), à celui de valorisation
individuelle (chacun, comme sujet, y prend part), en même temps qu’elle
reproduit l’ordre de la séparation et de la domination propres au capitalisme ([27]).
Finalement, la valeur attribuée à
l’idée de partenariat renvoie une fois encore à celle de la « liberté » ; mais
liberté au sens libéral, qui reste factice car abstraite et dissociée de l’ici
et maintenant de la relation à autrui([28]). L’on ne change finalement rien, si ce n’est le vocabulaire
par lequel on désigne et l’on masque l’ordre du pouvoir. La diffusion
fantastique de l’idée de partenariat et son succès comme outil de désignation
tiendrait donc à sa construction comme miroir narcissique de l’homme
post-moderne en relation. Artefact de relation sur bien des plans, qui explique
la primauté de l’image sur la réalité relationnelle. Relation impliquante
dans son principe, mais finalement superficielle car peu investie (comme
engagement de valeurs et affirmation de sens) tant est intégrée l’expérience de
l’e x i t ([29]).
L’introduction de ce fétiche
coïncide en effet avec une réduction de la relation, qui fait disparaître son
épaisseur sensible et l’intimité de son vécu au profit d’une simple catégorie
discursive d’apparat. Processus d’épuration et de simplification qui ne retient
de la relation qu’un « lien social » sans liant ni affectif, et qui tend à
réduire l’engagement au seul critère d’intérêt. Ainsi, la promotion de l’idée
de partenariat par les pouvoirs publics comme par l’entreprise, et son
acceptation sans réserve comme nouveau critère « qualitatif » de l’action,
renvoient purement et simplement à une réactivation de ce processus de surimplication
mis en évidence par Pascal NICOLAS-LE-STRAT([30]) . Surimplication sur un mode relationnel, qui exploite la
face sociale-intime de l’individu comme nouveau gage d’adhésion à l’ordre
social. Surimplication pratique mais non concrétisée, dans laquelle le principe
de partenariat ne peut être construit, faute de support. Implication finalement
fondée sur des valeurs abstraites médiatisée par ce paradigme-fétiche, qui
encourage l’acteur à se prendre au jeu, sans pour autant en investir la valeur
concrète et sans entrer dans une construction du sens([31]).
C’est ainsi que se joue le retournement des principes fondant le partenariat;
retournement paradoxal s’il en est, qui promeut le consensus par une sorte de
confiscation des outils du conflit…
La paradoxale idéologie du consensus
L’idée de partenariat, finalement
loin de masquer les contradictions et la fragilité inhérente au projet
capitaliste libéral, ne fait qu’exacerber le paradoxe qui la fonde. Tel qu’il
est véhiculé (et donc impensé) et tel qu’il est utilisé (et donc non agi), le
partenariat perd tout son sens ; ses principes sont réduits à une idée
générique dont le caractère à la fois flou et modélisant empêchent sa
construction. C’est au prix de cette réduction que l’on peut sauver les
apparences, cacher les contradictions, faire croire au consensus là où il n’y a
pas même d’idée exprimée et donc pas même de conflit latent. C’est justement
pour cela que l’on adhère à l’idée de partenariat, comme si l’on était non pas
convaincu par elle (et donc sensible), mais totalement poreux (et donc
insensibilisé en quelque sorte par effet de saturation) à l’idéologie à
laquelle elle se réfère. Le paradoxe de l’idéologie consensuelle véhiculée par
l’idée de partenariat tient à un principe de régulation sociale virtuelle.
Paradoxe, car, répétons-le, le principe aux fondements du partenariat, tout
comme aux fondements du lien social([32]),
est l’existence première d’une altérité radicale, qui confère à la rencontre
une nécessaire forme conflictuelle([33]).
L’injonction partenariale, visible dans l’action publique et/ou promue par les idéologues
du « nouveau management », cache en fait les inégalités de pouvoir par une déconflictualisation
des rapports sociaux([34]).
En effet, le changement apparent de
statut, lorsqu’on est dit « partenaire », fait en apparence disparaître les
liens de subordination comme les oppositions potentielles. En valorisant les
autres comme « partenaires », on les place en situation d’être privés de
distance et donc soumis au consensus. La question du consensus doit ici
être quelque peu explicitée. La « volonté de consensus » n’est pas seulement
imposée, comme peut le laisser croire une lecture dualiste de la réalité de la
structure sociale (cf. « la France d’en haut » vs « la France d’en bas
»). La reproduction de la déconflictualisation et la neutralisation des supports
du conflit ([35]
s’inscrit dans la situation dont nul n’est étranger (témoin, l’appropriation et
la diffusion par tous du terme galvaudé de partenariat). Il faut par contre
souligner un étrange glissement, d’une lecture macro- à une application micro-situationnelle.
La volonté de consensus qui caractérise notre époque nous semble devoir être
lue comme réaction contemporaine, dans un processus historique de
déstabilisation des fondements de la structure sociale.([36]) La
problématisation de la question sociale dans laquelle prend corps cette rupture
d’un consensus construit à travers le dit « Etat-providence » relève sur ce
plan d’une lecture macro. Cependant, il apparaît que la valorisation de
paradigmes consensualistes (fût-ce au prix de leur neutralisation première)
renvoie, comme dans le cas de l’idée de partenariat, au registre de la méthode
(lecture technique) et à un impératif individualiste dans une approche atomisée
de la structure sociale (qui emprunte sur bien des plans à l’idée d’anomie).
Telle une fuite en avant, cette centration sur le registre apparent de la
méthode et sur la responsabilisation individuelle participe de l’occultation de
la question politique. Il nous semble que le même mouvement peut se lire dans
la promotion de l’idée de « lien social»: l’on restreint une problématique
sociopolitique à une lecture individualiste qui évite d’interroger les
processus de production de la « désaffiliation ». Ce faisant, l’on pense les
relations sur le mode de la connexion (qui, elle, serait choisie), réduisant
dans le même mouvement de pensée le liant social à du lien social, la
coopération à des formes rhizomiques, en enfermant la conception du lien dans
une approche « connectionniste »([37]).Sur
le plan du consensus, cela revient à rendre virtuel le processus lui-même, par
défaut de support. De même sur le plan du « partenariat », ce glissement est
aussi ce qui conduit à rendre finalement impossible l’émergence d’une lecture
véritablement méthodologique, qui poserait la question du « comment faire ? »,
ouvrant inévitablement un espace de tension amenant à interroger les supports
de l’action (ces « conditions de possibilité » ([38]).
L’usage du terme ne fait qu’emprunter l’image méthodologique, en ne permettant
pas, ni évidemment sa conflictualisation, ni non plus sa technicisation (dans
une dialectique modélisation-application). L’absence même de contenu à l’idée
de partenariat, du fait de sa dissociation (jusqu’à l’inversion) des principes
qui la fondent, désactive et virtualise la notion même, à tous les niveaux
possible de son opérationnalisation. C’est cela qui conduit à constater que
l’image de partenariat est un outil du consensus, mais consensus lui-même
virtualisé. L’on cherche donc par ce biais à produire l’image sereine de
relations pacifiées propre à une société hyper-policée ; car c’est par ailleurs
à cette aune que l’on mesure la qualité du travail et la qualité de la
relation. A ce jeu, la glorification de « la qualité des relations
partenariales » entre des services qui n’ont créé comme lien que l’apparence du
consensus est presque un devoir. Par exemple, jamais, après les accords de
Nice([39]),
n’a-t-on autant souligné la force du « partenariat européen », pour singer
l’entente et faire oublier l’échec des négociations. Le vocable de partenariat
peut ainsi cacher une absence totale d’accord, et qui plus est de confrontation
même de point de vue. Il cache du vide ; vide opérant comme espace symbolique
de régulation des tensions avant même qu’elles n’apparaissent, ou plus
précisément comme étouffoir de conflit. Sous couvert de l’idée de partenariat,
l’on évite de questionner les valeurs et les idées. L’on densifie ainsi le
brouillard qui masque l’ordre idéologique, alimentant les discours sur la « fin
des idéologies » à partir de laquelle il n’y aurait plus de choix ni
d’alternative ; ne serait-ce que par défaut, « on » serait tous d’accord…
L’idéologie dominante du faire ensemble emprunte donc à cette méthode
parfois appelée « consensus mou », qui masque la perduration des rapports de
domination-soumission. S’il faut s’en convaincre, il suffit de constater que
c’est le cas dans la plupart des liens de financement ou de sous-traitance, à
un niveau local, national, ou international.([40]).
Avec ce nouveau principe, on croit
dépasser les clivages, effacer les différences, annuler les déséquilibres. Et
dans un vaste « marché commun », la figure de l’altérité serait remplacée par
celle d’un double, gagnant et neutralisé, le Partenaire. Plus de conflit : la
simple expression d’un désaccord renvoyant de façon intolérable à de
l’insécurité ! Moins encore d’opposition ; seule demeure l’apparence de la paix
sociale([41]).
L’on voit bien, dans ce processus de masquage et de virtualisation de la
réalité, la séparation fondamentale qui est opérée entre la pensée, les discours
et les pratiques. Cela conduit à transmuter l’autre en même que moi. Il
y aurait donc là un double effet : d’une part un aplanissement virtuel des
différences, et d’autre part une neutralisation du potentiel conflictuel de la
relation. Et cela alimente indubitablement le désinvestissement politique de
l’espace public : si chacun devient Partenaire sans qu’existe de projet à
construire, il n’y a plus d’espace public de projection du sens et de
confrontation de valeurs. L’absence de mise en action du principe de
partenariat au profit de la fétichisation de l’idée de partenariat a pour
fonction de rendre virtuelle la confrontation des différences, invalidant de
fait le potentiel axiologique de l’outil partenariat.
L’idée de partenariat est donc, très
directement, un outil utilisé dans la propagande idéologique libérale qui se
déploie en force au tournant des années 80([42]), (moment de l’apparition du terme comme réponse aux critiques
du « cloisonnement institutionnel »). Outil-argument, l’idée de partenariat s’appuie
sur un travail continue de sape des différences, et de dénigrement systématique
du désaccord, du conflit (et donc de cette mésentente qui fonde la
politique), pour imposer le mythe du bonheur du consensus. Force
est de constater que le consensus ainsi idéalisé est principalement un mode
d’occultation de l’idéologisation de l’époque (la soi-disant « fin des
idéologies ») qui s’appuie et se légitime du désenchantement de la politique.
Ce consensus joue comme mode d’organisation de la cohésion sociale autour d’un
vide apparent de sens - dans lequel le culte du projet a remplacé le mythe du
progrès, individualisant le rapport à la symbolique. (Vide de sens qui peut
d’ailleurs bien être en même temps, un trop-plein de sens, soit une saturation
idéologique qui peut rendre caduc l’effet d’inversion qui est à la base de la
diffusion du modèle partenarial.) Nous sommes donc face à un objet qui, parce
qu’il n’est pas construit ni véritablement investi, sert la pacification de la
société politique, et contribue au désenchantement du monde… La substitution
des termes dont fait l’objet (et est le support) le partenariat, n’est donc
qu’un effet de l’idéologie du consensus, elle-même au service d’un projet
capitaliste qui doit alimenter l’illusion sur laquelle il repose. L’acceptation
du modèle partenarial est ainsi une forme particulièrement aboutie
d’intégration des velléités de régulation collective. Loin d’être effectivement
subversive, elle intègre le risque de subversion par une survalorisation de
l’idée de régulation a priori, sous la forme d’un désamorçage préventif du
conflit. Régulation collective devenue donc totalement inoffensive car
déconflictualisée et au final dé pourvue de potentiel de changement([43]).Ceci
d’abord parce que la demande de partenariat est effectivement velléitaire ; le
« modèle » étant réduit à une idée jamais appliquée : il n’y a quasiment pas de
partenariat, dans les faits, bien que tous les discours s’en revendiquent.
D’autre part, son éventuelle application se fait sous une forme elle-même
totalement pacifiée et dénaturée qui vise une demande de reconnaissance et un
jeu de légitimation institutionnelle plus qu’une recherche de confrontation de
points de vue ou de résolution de problèmes posés à la collectivité. C’est en
cela que la promotion sociale de l’idée de partenariat nous semble s’inscrire
dans la continuation partiellement orchestrée (ou du moins instrumentée) du
déclin des passions politiques analysé il y a vingt ans par Jacques DONZELOT([44]).
L’externalisation ou la figure de la
distance post-moderne
Nous avons montré combien la
polarisation sur l’idée de partenariat est paradoxale. Le principe de partenariat,
est un processus de construction ensemble d’un projet multiple qui s’inscrit
dans une logique de partage du pouvoir et de la responsabilité. Le principe
de partenariat est donc l’exact inverse de son image spectacularisée (idée
de partenariat). Soulignons une fois encore la force de cette inversion,
qui réussit à imposer pour réelle une conception virtualisée et simplifiée à l’extrême,
en décrédibilisant de facto toute affirmation d’une véritable exigence
partenariale. Le glissement de la relation de partenariat à son image
spectacularisée procède en fin de compte d’un processus en deux temps. Le
premier temps relève d’une double réduction, dont le principe de sens a déjà
été esquissé précédemment. C’est d’abord la réduction du partenariat à une
méthode, une technique ou un objet de droit, soit une forme parallèle à la
réduction de la relation humaine à l’objet. La seconde réduction correspond à
une réduction de sens, au prix d’une généralisation. Elle fait passer le modèle
relationnel spécifique pour une idée générique symbolisant la relation. Ce
processus emprunte cette fois-ci à la spectacularisation. L’on est donc dans un
schéma que l’on pourrait dire « classique » : l’imposition du partenariat comme
nouveau modèle relationnel, et comme fétiche au service du mythe intégrateur du
projet capitaliste, est au prix de sa réduction conceptuelle et, pourrait-on
dire, de sa régression langagière à un généralisme informe et malléable, vidé
de toute substance, véritable « passe-partout » désignatif.
Le second temps relève d’une forme
d’externalisation. Externalisation, d’abord, dans le retournement topologique
et l’inversion intime/donné-à-voir, évoquée précédemment. Rappelons combien ce
retournement inclut alors au cœur de l’idée de partenariat le paradoxe qui
fonde sa promotion. (Historiquement, l’usage de « partenaire » s’est appliqué à
celui ou celle avec qui l’on partage un projet et avec qui l’on s’engage,
y compris affectivement et subjectivement ; actuellement l’idée de partenariat
symbolise le désinvestissement et la distance sous couvert d’une image
d’implication relationnelle.) Sans doute ce paradoxe participe-t-il de l’explication
des difficultés à construire concrètement un partenariat, du point de vue des
acteurs qui s’y sont essayé. [45]
La virtualisation des relations, que
l’on retrouve dans l’idée de lien social comme dans celle de partenariat,
correspond à une mise à distance spectaculaire. C’est l’externalisation comme
figure de la distance de l’homme post-moderne. Distance au monde, qui symbolise
la maîtrise que croit en avoir l’Individu, distance à l’autre que reflète la
figure généralisée du Partenaire, distance aux valeurs que traduit l’abandon ou
la désimplication politique. Cette fausse distance, qui joue de l’image de
proximité affective pour mieux illusionner, cette externalisation par la mise
en spectacle, est aujourd’hui ancrée au cœur de l’individu-partenaire, nouvelle
figure de l’homme (post-)moderne. L’illusion de maîtrise et de distance est
totale. Elle s’origine dans une surintégration des normes et un excès de
perméabilité aux objets préconstruits, produits en masse et fétichisés pour
masquer leur inconsistance. Même ce qui se dit « recherche », ne construit plus
toujours une distance tant est intégrée dans le quotidien de soi l’idéologie
dominante. C’est ainsi que la plupart des approches du partenariat se
contentent d’une démarche empirique qui finit par faire illusion et qui ne sert
qu’à légitimer l’inconséquence de la virtualisation. En acceptant comme telle
la pluralité de sens (voire l’absence de sens), l’on finit par confondre usage
terminologique et réalité de l’action. Ainsi en est-il des travaux qui conduisent
à entériner l’idée (jamais réfléchie et faussement conceptualisée) d’une «
pluralité de type de partenariat », poussant certains à schématiser des «
échelles de partenariat » ou autres « étoile du partenariat », lesquelles, ne
considérant que le fait social discursif, ne font que montrer l’absence de
réflexion sur les structures d’action. La distance (post-)moderne,
fondée sur une sur-rationnalisation, ne sied décidément guère à une posture de recherche.
Ce que montrent ces « chercheurs », dans leur procès de production et
(nous le supposons) à leur insu, c’est surtout que l’idée de partenariat est
une forme très aboutie et très intégrée du « prêt à penser ». La capacité de
diffusion et d’information fait
la puissance de l’organisation médiatique ; du moins le fait-elle dans la
mesure où nous nous y soumettons (à travers l’adhésion à son idéologie
dépassionnée et déconflictualisée du « juste milieu » ou de la neutralité). La
facilité avec laquelle ce nouveau paradigme s’est « imposé » en substitution à
l’analyse des formes d’action collective, a conduit certains auteurs à parler
de « dictature du partenariat »[46]. signifiant l’imprégnation idéologique qui transpire à
travers ce modèle. Si l’on en croit le succès du terme « partenariat », il
s’avérerait être un outil utile et efficace pour désigner une réalité générale.
Mais précisons que cette utilité et cette efficacité ne valent
que dans la mesure où l’utilisation généralisée du vocable autoalimente
l’absence de sens et de valeur. Ainsi, beaucoup de professionnels que nous
avons rencontré apparaissent désemparés, dès lors qu’est déconstruit le
paradigme de partenariat et que sont mis en évidence les fondements
idéologiques du processus de fétichisation[47].
Même lorsqu’ils revendiquent la rupture, ils n’arrivent pas à rompre avec
l’usage intempestif du terme ; en cela, ils alimentent eux-mêmes la
virtualisation de l’outil et l’affaiblissement des principes axiologiques qui
permettent sa construction. Cet exemple montre la faiblesse d’une analyse en
terme de stricte imposition d’un modèle, et donc de la justification, fut-elle
théorisée, d’une soi-disant « dictature du partenariat ». En effet, cette
dénomination de « dictature » traduit mal le phénomène d’intégration non
critique qui conduit chaque acteur à reproduire l’idéologie ambiante à son
insu, se rendant lui-même imperméable à tout raisonnement sur ce qu’il
considère alors comme étant donné. Ce n’est pas dans une extériorité
mais d’abord en soi qu’il faut voir l’acceptation et la reproduction de la manipulation
ou au contraire la capacité à fonder une rupture.
Une approche multiréférentielle et
conflictuelle
L’on voit donc l’enjeu qui se
dessine dans la rupture pour une réinstauration du sens, pour une
réhabilitation du vocabulaire et sa construction comme concept pour un autre
projet de sens. Le partenariat est outil à construire, de même qu’il est
relation à tisser. En tous les cas, il n’est pas donné (et moins encore
imposable). Il s’inscrit pleinement dans le non-advenu ; il nous incombe
donc d’engager sa construction. Parler de partenariat ne signifie pas que l’on
en fait. Accepter ce premier et simple constat permet d’engager un processus de
rupture. Encore faut-il faire sienne la radicalité nécessaire à cette
rupture. Par exemple, si nous acceptons l’idée que le terme ne désigne pas
toute forme de travail ensemble mais plutôt une forme spécifique
particulièrement complexe et intégrée d’action collective[48] (48) , nous devons assumer cela en en tirant les
conséquences. La première des conséquences est d’accepter d’abandonner l’usage
galvaudé du terme, rompant avec un espace de
parole manipulée [49] ,
pour réinstaurer un vocabulaire raisonné et sensé. C’est là, on
le voit, travail volontaire de reconquête d’une espace de la raison qui ne se
réduit pas au camouflage de la rationalité. Concrètement, il ne s’agit
pas de refuser le terme en tant qu’il est outil de la société du spectacle,
pour l’abandonner définitivement à un usage qui en a inversé le sens. Il s’agit
bien plutôt de se le réapproprier en en reconstruisant le sens (politique) et
en affirmant, dans l’action et en situation, notre exigence de la
relation. Certains penseront peut-être qu’il est vain de tenter de reconquérir
un espace langagier aussi puissamment modifié par un usage déformant et qu’il
vaudrait mieux, par exemple, « créer » de nouveaux concepts pour mieux les
distinguer du sens commun. Rappelons alors qu’il s’agit de ne surtout pas se
tromper d’objet en revendiquant une quelconque pureté originelle des mots et en
faisant le jeu des intégrismes de tout poil. Il ne s’agit pas de quête du
langage essentiel, mais de déplacement conceptuel. Créer de nouveaux concepts
serait, certes, plus confortable ; mais il n’est pas dit que cela rende alors
seulement possible le lien entre la recherche et la pratique[50] . Nous préférons de ce point de vue, une posture de
l’inconfort à l’imposture du confort [51] ; nous préférons situer le processus de rupture dans
l’action (et avec ses logiques partiellement propres), en refusant toute
logique illusoirement surplombante ou extérieure dont s’accommode si facilement
une recherche qui a mal pensé la neutralité axiologique ([52]). La
rupture passe de toute évidence par le refus de la manipulation d’une idée pour
réinstaurer un espace collectif (public) de sens. L’outil est à ce niveau un
travail de conceptualisation ; travail que la recherche doit participer à
assumer. Osons donc poser comme première base que, contrairement à ce que l’on
veut faire croire, l’idée de partenariat, générique, abstraite et
galvaudée, ne se confond pas avec le principe de partenariat ; dans
cette différence, d’ailleurs tout à fait considérable, réside le potentiel de
rupture. Si l’on veut rompre avec un usage abusif, l’on peut donc lui
substituer, comme vocabulaire générique, une première distinction entre collaboration
(faire avec, dans le sens où chacun agit au final pour soi dans une logique de
collectif d’acteurs) et coopération (agir ensemble, dans une logique
de projet collectif ou l’on institue un
acteur collectif). Plus avant, la construction d’un espace conceptuel appelle
une double rupture : d’un côté une rupture de perspective, qui nécessite
de considérer le partenariat en tant que structure d’action avec ses
caractéristiques multiples à la fois de logique inter-institutionnelle et
d’objet trans-institutionnel. D’un autre côté, et partant de là, une rupture
épistémologique, qui plaide pour une approche multiréférentielle ;
c’est-à-dire que, comme le proposait Danielle ZAY, « adopter le terme de
multiréférentialité plutôt que celui de complémentarité, de pluri-, multi-,
trans- ou interdisciplinarité, nous paraît caractériser une démarche dans
laquelle la problématique qui va hiérarchiser les questions à poser et les
concepts permettant d’y répondre, ne s’articule ni autour de l’objet, ni autour
des disciplines, mais autour du sujet, c’est-à-dire, face à la complexité
irréductible de l’objet de recherche, une démarche qui va porter d’abord sur
l’interrogation sur la diversité des perceptions et des représentations que des
sujets peuvent en avoir (…) et sur les conflits que provoque cette multiplicité
de représentations personnelles, sociales et disciplinaires de l’objet. » ([53]). Mais cela appelle deux remarques : d’abord, multiréférentiel
ne signifie pas juxtaposition de points de vue, mais justement confrontation ;
c’est en cela que l’on pose la multiplicité des sujets au centre du processus
de construction d’un objet commun. Ensuite, et ce qui nuance une lecture
totalisante de cette conception, l’approche épistémologique du partenariat ne
peut pas ignorer le projet qui appelle le travail ensemble ; le projet de
coopération doit, dans sa globalité, faire l’objet d’une construction
collective. Ce qui revient à reconnaître l’existence d’un double objet dans le
processus relationnel de construction de cette multiréférentialité : d’une part
l’objet de la rencontre (le projet), et d’autre part l’objet relationnel (la
structure d’action). Le partenariat étant alors au cœur d’une tension entre
ces deux objets. C’est ce qui contribue
sans aucun doute à le rendre difficile à construire, et qui nous a conduit à
estimer qu’il s’agit d’une utopie, au sens où construire un partenariat est, en
soi, une tension vers un topos caractérisé par le nulle part.
A travers même ce caractère
éventuellement irréalisable pour lui-même, la perspective du partenariat repose
sur deux principes : d’une part l’enjeu n’est pas dans la réalisation du
partenariat, même si sa construction porte en soi l’enjeu ; d’autre part, la
forme est indissociable du fond, ou plus précisément, il faut considérer la
structure d’action, et non de façon séparée l’objet du travail et
l’organisation du collectif. Autrement dit, ce qui traverse le partenariat
comme enjeu social, c’est le fait qu’il s’agit de construire, en situation
(professionnelle, institutionnelle), des pratiques qui fassent mentir les
stratégies de déconflictualisation. Il faut reconnaître, accepter, puis agir
une conception de la relation qui intègre le désaccord, l’opposition, la
négociation, bref, le conflit. C’est là l’appel de formes d’action
véritablement coopératives C’est-à-dire de structures d’action qui font
vivre et se développe à partir d’une tension entre co-construction et
confrontation (une figure de l’« avec-contre ») où existe à la fois, dans le
même temps et par le même mouvement, l’affirmation des singularités des
partenaires et la construction d’une culture commune au collectif. Penser le
conflit dans la construction de projets collectifs inter-institutionnels, c’est
remettre au premier plan l’expression et la confrontation des valeurs éthiques [54]
C’est donc réinstaurer la
perspective axiologique pour construire des espaces de professionnalité[55].
C’est réamorcer un processus de rapport de force constructif- subversif là où
ne tend à exister plus qu’une logique de domination, et donc de violence
réductrice. Cette rupture dans l’action, véritable réinstauration de la
multiplicité humaine dans une démarche conflictuelle, peut alors devenir un
véritable outil de transformation sociale. Loin de n’être que discours ou
généralisme informe, le partenariat révèle son potentiel profondément
subversif. Subversif, car il est fondé par une rupture radicale avec une pensée
qui ne conçoit les mots que comme des idoles ou comme des épouvantails, et les
personnes que comme des partenaires-entrepreneurs-consommateurs ou des
ennemis-terroristes.
[1] Relevé par Julien DAMON dans « La
dictature du partenariat », in Informations sociales, n°95, 2001, p.41.
Cela baisse après cette date, autour de 70 à 80 dépêches par an jusqu’en 2000 (avec
des pointes à 160), ce qui semble indiquer une stabilisation, c’est-à-dire une
normalisation de l’usage une fois le terme imposé. Mais peut-être lui a-t-on
déjà substitué un autre fétiche ? (Certains auteurs évoquent le « réseau »
comme nouvelle mode relationnelle ; si l’on n’est pas dans la même perspective
structurale, la visée idéologique réfléchie ici reste identique, même si cette hypothèse nous
apparaît peu probante, notamment du fait de la non-coïncidence de dates entre
ces constats – Cf. le GREP, Le clair-obscur des réseaux, Revue Pour
n°132, décembre 1991).
[2] Le terme y apparaît en 1984,
« coïncidant » sur le plan national avec l’organisation de la décentralisation
et la réorganisation des politiques publiques dans une perspective notamment territoriale
; plus généralement, au niveau occidental, cela correspond au changement de
perception de « la crise » et avec la réorganisation des « équilibres
géopolitiques », traduisant assurément l’accélération d’une libéralisation de
nos sociétés.
[3] Par exemple Véronique
HEMERY, « Le partenariat, une notion juridique en formation ? », in Revue
française de droit administratif, n°14, mars-avril 1998. L’auteur plaide
pour la création d’un statut juridique du partenariat, ce qui aurait pour effet
une facilitation de la contractualisation et la reconnaissance juridique d’un
partage de responsabilité. Mais cette inscription dans le champ juridique se
fera alors en lieu et place d’une évolution sociale effective dans les modes
d’engagement inter-institutionnel et risque d’évincer le véritable enjeu de
construction du partenariat.
[4] Par exemple : Michel
RAFFOUL, « Un demi-siècle de partenariat », in Le Monde Diplomatique,
juillet 2000, p.23, qui reproduit la substitution de ce terme à ceux de «
jumelage » et de « coopération », dans le vocabulaire des relations
internationales. Le terme de coopération, déjà souvent fort mal employé,
nécessitait-il un « relooking » ?
[5] Cf. Carol LANDRY et al., «
Les partenariats école-entreprise dans l’alternance au Québec : un état des
recherches », in Education Permanente, n°131, 1997.
[6] Voir sur ce point le n°3 de Mana,
sur les « Approches sociologiques de l’intime », premier semestre 1997.
[7] Idéologie
dans laquelle les relations qu’entretient l’individu avec les autres ne
sont pas pensées comme des tensions le traversant, ni même comme des supports
lui permettant de « se tenir » (Cf. Danilo MARTUCELLI, Grammaires de
l’individu, Folio essais, 2002), mais, comme transaction rationnelle en
finalité dans
une conception de l’autre strictement utilitariste.
[8] Vincent DE GAULEJAC et
Isabelle TABOADA LEONETTI, La lutte des places, Desclée de Brouwer,
1997.
[9] Dans ce texte, nous
utilisons deux formules distinctes : l’idée de partenariat renvoie au
terme fétichisé et idéologisé en usage, dont la déconstruction est l’objet même
de cet article. Nous lui opposons le principe de partenariat, qui
renvoie au sens spécifique de l’objet construit, que nous définissons comme une
méthode d’action coopérative fondée sur un engagement libre, mutuel et contractuel
d’acteurs différents mais égaux, qui constituent un acteur collectif dans la
perspective d’un changement des modalités de l’action – faire autrement ou
faire mieux - sur un objet commun - de par sa complexité et/ou le fait qu’il
transcende le cadre d’action de chacun des acteurs -, et élaborent à cette fin
un cadre d’action adapté au projet qui les rassemble, pour agir ensemble à
partir de ce cadre. [Cf. notre ouvrage Du travail social au travail
ensemble, le partenariat dans le champ des politiques sociales, éd. ASH,
2001, p.108.]
[10] Ce que Romain ROLLAND
appelle les « fantômes de son esprit » qui asservissent l’humanité, et
que l’on peut appliquer de façon très stimulante à ce paradigme-fétiche : La «
servitude [de l’humanité] est en elle. On s’épuise à trancher les liens qui
l’enserrent. Elle les renoue aussitôt pour mieux se ligoter. De chaque
libérateur, elle se fait un maître, et de chaque idéal qui devrait l’affranchir
elle fabrique aussitôt une idole grossière. L’histoire de l’humanité est l’histoire
des idoles et de leurs règnes successifs. » (in « Les idoles », paru dans
le Journal de Genève, 4 décembre 1914).
[11] Nous
reprenons le terme de publicité par facilité. Soulignons cependant l’inversion
qu’il représente sur le plan conceptuel, entre la logique de publicisation et celle de
propagande (Cf. Jürgen HABERMAS).
[12] Les deux ne sont pas
antinomiques, la séparation de l’un et de l’autre étant implicitement articulée
: la corrélation alimentaire-amitié correspond à un temps relationnel privé de
reconstitution de soi, dans un espace privé lui-même largement codifié (jusque
dans l’image de l’amitié) ; l’association outil relationnel- partenariat
s’inscrivant dans un temps de projet qui recouvre à la fois le temps et
l’espace social-public et privé dans lequel l’outil, la marchandise et l’homme
sont au service de l’individu projetant.
[13] Selon le titre de David BELL (PUF, 1979).
[14] Dans la préface à la 6
édition d’Anthropologie du projet (PUF, 2001), l’auteur assimile les «
mécanismes d’idéalisation » du projet à un phénomène « pathologique »,
mais il reproduit lui-même l’instrumentalisation du concept dans son inventaire
des figures institutionnelles du projet.
[15] Dominique GLASMAN rappelle à
juste titre que l’ancien ministre de la fonction publique, M. DURAFOUR,
déclarait le 12 janvier 1991 devant le Club « République moderne » que le
partenariat doit devenir « une nouvelle valeur du service public » [Cf.
« Le partenariat au sein des ZEP – Conflit et/ou collaboration ? », in Migrants
Formation n°83, juin 1991, pp.24-25.) Cette idée s’est, depuis, diffusée.
Une anecdote, significative en ce qu’elle correspond à une verbalisation
directe de cela : le président d’un centre socioculturel strasbourgeois, dans
son discours d’ouverture d’une manifestation contre l’extrême-droite, en
novembre 2002, déclarait : « Les centres socioculturels sont fondés sur des
valeurs : l’humain, la citoyenneté, le partenariat… » Faut-il donc inscrire
ce nouveau fétiche au panthéon des valeurs qui (re)fondent la République?
[16] Cf. Informations sociales,
« Les institutions face au débordement du social », n°76, CNAF, 1999. Dans ce
même mouvement, l’institution apparaît alors comme le juste reflet du « corps
social » …alors que tous deux seraient malades de l’individualisme contemporains
et des dissensions politiques. D’où, par exemple, les nombreux appels à l’unité
nationale dès lors qu’il s’agit de voter, au Parlement, quelque nouveau texte
concernant une « grande cause » comme la lutte contre la précarité ou
l’insécurité, etc. Il est alors de bon ton de stipendier les différences de
point de vue, au motif que l’ennemi serait « extérieur » (étranger ?). Étonnant
glissement qui conduit à rassembler derrière l’institution là où les critiques
des années 70-80 (contre l’Etat centralisateur) avaient alimenté sa
fragilisation. C’est peut-être qu’aujourd’hui, l’institution doit être
accompagnée plus que critiquée, du moins là où elle a emboîté le pas de
l’entreprise dans le modèle libéral. Mais, soulignons que ce retournement
correspond tout autant à une forme de régénération de l’idée originelle
d’institution, telle qu’elle avait été développée par Maurice HAURIOU, comme
support légitime, stabilisateur et durable de la République, et comme
limitation intrinsèque de la notion de service public (Cf. Jacques DONZELOT, L’invention
du social - Essai sur le déclin des passions politiques, Seuil,
1994, notamment le chapitre II.)
[17]Ou plus précisément existant
à travers ces « communautés polémiques » qu’évoque Jacques RANCIERE in La
mésentente, éd. Galilée, 1995. La formule du consensus s’oppose donc
radicalement à l’être de la politique et renverrait plus la figure de la
post-démocratie, c’est-à-dire « le paradoxe qui fait valoir sous le
nom de démocratie la pratique consensuelle d’effacement des formes de l’agir
démocratique » (p.142).
[18]Tels Gérard BALANTZIAN (L’avantage
coopératif, Les éditions d’organisation, 1997) qui tente de faire croire
que le modèle de coopération a supplanté celui de la concurrence !
[19] Le contexte d’apparition du
terme de partenariat dans les politiques publiques est éclairant de ce point de
vue : 1984, c’est en même temps que le mouvement de décentralisation, le terme
donnant ainsi corps (contenu et contenant au moins en apparence) à l’idée de «
transversalité » inter- autant qu’intra- institutionnelle, dans un contexte à
la fois de redéfinition des rapports entre l’Etat et les collectivités, et de
démultiplication des acteurs engagés dans les politiques publiques. L’idée de
partenariat intervient comme réponse quasi « magique » (l’idée semblant
s’imposée telle une évidente évidence) aux critiques réitérées des années 70 à l’encontre du « cloisonnement
institutionnel » (dénoncé à travers une succession de rapports sur les
politiques sociales : rapports du Plan, du ministère des affaires sociales,
etc.).
[20] 20 Voir Viviane CHATEL, « Un nouveau contrat social
: le libéralisme ? », in Le social à l’épreuve du néo-libéralisme,
Cahiers de recherche sur le Travail Social, n°14, 1988, pp. 89-102.
[21] Rappelons le fait que
l’introduction puis la diffusion du terme en France se situent dans une
temporalité identique à celle des débats sur les politiques dites «
d’intégration » et « d’insertion » (figures tout à la fois
divergentes-convergentes du projet de « renouveau » républicain). La réponse à
la « crise des institutions d’intégration », et à la « crise du politique »
passe (encore actuellement) par le principe de décentralisation où, derrière
l’idée de rapprochement des lieux de décision à l’égard des citoyens, se joue
l’atomisation en même temps que la démultiplication des lieux d’action. La
recherche d’une relégitimation de l’Etat et de la politique (entendus au sens
large) passe, dans ce sens, par une liaison de l’éclatement, visée selon
laquelle le partenariat est l’un des
outils majeurs d’autant plus qu’il peut apparaître comme le pendant
institutionnel de l’idée de lien social (nouvelle forme de « participation »,
qui, dans les discours politico-gestionnaires tend à désigner et à être
appliqué sans distinction aux relations inter-institutionnelles, aux relations
entre administrations et « usagers » et entre personnes elles-mêmes ! Pour une
approche critique de cette application, voir Fabrice DHUME, Du travail social au travail ensemble, op.
cit.)
[22] Miguel BENASAYAG, Le
mythe de l’individu, éd. La Découverte, 1998.
[23] Sur ces effets concrets dans
le domaine des politiques sociales, voir par exemple Serge EBERSOLD, qui
systématise l’analyse du glissement opéré dans les politiques sociales, de la
logique d’intégration à celle d’insertion, La naissance de l’inemployable ou
l’insertion aux risques de l’exclusion, Presses Universitaires de Rennes,
2001.
[24] Sur un versant psychologie
(ou « psychodynamique ») du travail, et les effets en terme de «
rétrécissement de la conscience intersubjective », Cf. Christophe DESJOURS,
Souffrance en France, la banalisation de l’injustice sociale, Seuil,
1998.
[25] Jean-Pierre BOUTINET, op.
cit., p.17.
[26] Ainsi, de la valeur
attribuée implicitement à la quantité de partenaires… Ce que l’on retrouve dans
nombre de bilans d’activités d’établissements sociaux ou socioculturels, sous
la forme d’une « liste des partenaires », parfois de plusieurs pages, et qui
peuvent inclure les propres services de ces établissements !
[27] Pour un
exemple de cette logique de séparation qui fonde la lecture institutionnelle du
« partenariat », voir Fabrice DHUME, «
L’école et les autres ou comment penser le partenariat ? », à paraître in Les
Cahiers pédagogiques,
2003.
[28] Cf. Miguel BENASAYAG, Penser
la liberté, éd. La Découverte, 1994.
[29] Intégration de la logique de
l’exit y compris au fondement du principe de partenariat, dans le
principe libéral de contractualisation qui fonde la capacité de retrait selon
l’évolution des intérêts des co- contractants. Cf. Fabien BLANCHOT, Le partenariat
inter-entreprises, caractérisation, déterminants de son choix et de ses
principaux supports juridiques, Thèse de doctorat ès Sciences de Gestion,
Université de Bourgogne, 1995.
[30] Pascal NICOLAS-LE-STRAT,
L’implication, une nouvelle base de l’intervention sociale, éd. L’Harmattan,
1996.
[31] Le sens n’est effectivement
pas donné (ce qui est donné-à-voir est plutôt le non-sens) et, d’une certaine
manière, hors d’un « idéal-type » que serait le partenariat, il n’existe pas
indépendamment des conditions de construction d’une relation (le sens est
redéployé par les « individus-partenaires » eux-mêmes, dans les diverses
combinaisons coopératives et les relations sociales). Mais, ce qui est notable
est justement le fait que la relation nous apparaît fort rarement construite ;
il y a donc là l’enjeu d’une réappropriation de la logique de partenariat.
[32]Jean-Michel LE BOT, Aux
fondements du lien social, Introduction à une sociologie de la personne,
L’Harmattan, 2002. L’auteur insiste sur le fait qu’aux fondements du lien
social existe l’altérité, et le principe de séparation, de distanciation…
d’exclusion : « pour être « social », le « lien » suppose une divergence
primordiale » (p.35).-
[33] Corinne MERINI évoque, en
revenant à une interprétation étymologique, un lien de type « avec-contre »,
dont elle voit l’image dans l’idée de « partenaire au jeu ». Si l’idée d’avec-contre
est stimulante (notamment du fait de sa polysémie, reflet de la multiplicité
idéelle du partenariat) il nous semble que son analyse tend à confondre, dans
le processus ludique, des formes d’association différentes que sont le «
partenaire » et l’adversaire », ce dernier n’étant pas intégré dans l’idée de «
partenaire au jeu » mais relevant de combinaisons et positions changeantes
entre le temps de la projection et celui de la réalisation du jeu. (Cf. Corinne
MERINI, Le partenariat en formation, de la modélisation à une application,
L’Harmattan, 1999, p.15.)
[34] Un exemple de cette
construction idéologique étayée par des universitaires est l’ouvrage de
Philippe BRACHET, Le partenariat de service public avec usagers, élus,
professionnels, L’Harmattan, 1994. L’auteur « explore » notamment chez
Tocqueville et Duguit les « fondements théoriques du partenariat »,
légitimant le fait que « le partenariat apparaît aujourd’hui comme une
méthode de management pour prévenir les conflits et comme outil à la fois
d’efficacité publique et de renouveau d’une démocratie plus active, refondant
la représentation sur la participation. »
[35] Et notamment du vocabulaire
: l’exemple même du terme « conflit » en est symptomatique. Pour prendre un
exemple, parler de « conflit » israélo-palestinien en lieu et place de la
reconnaissance d’une effective guerre euphémise la réalité sociale tout en
chargeant péjorativement la notion de conflit (qui reste alors « empreinte »
d’une image de violence).
[36] Voir sur ce point Robert
CASTEL, Les métamorphoses de la question sociale, une chronique du salariat,
Fayard, 1995.
[37] C’est là aussi que s’inscrit
le développement des travaux sur les « réseaux », comme mode de lecture «
connectionniste » des relations, et « réticulaire » de la structure sociale ;
c’est par rapport à cela que nous proposons notamment une lecture en terme de
structure d’action. Voir aussi Luc BOLTANSKI et Eve CHIAPELLO, Le nouvel
esprit du capitalisme, Gallimard, 1999. Sur la relation entre l’individu
entendu comme homo oeconomicus et la possibilité de coopération, voir le
travail de Laurent CORDONNIER, Coopération et réciprocité, PUF, 1997.
[38] Nous reprenons ici l’idée de
support (Cf. Danilo MARTUCELLI, op. cit., ou encore Robert CASTEL et
Claudine HAROCHE, ¨Propriété privée, propriété sociale, propriété de soi –
Entretiens sur la construction de l’individu moderne, Fayard, 2001) en
opérant une translation de son application à l’individu moderne (application
qui, bien que très stimulante, reste floue en raison même du fait que l’idée
d’individu demeure une fiction plus qu’une réalisation de la « modernité »)
vers le registre de la personne en situation et notamment du professionnel en
activité. Cela permet alors d’interroger les supports de la professionnalité.
[39] Accords européens portant
notamment sur les conditions d’évolution de l’organisation politique de l’Union
en perspective de son élargissement ; l’Union européenne était alors présidée
par la France.
[40] On peut opérer un
rapprochement problématique avec, par exemple, la stratégie du FMI autour du «
consensus de Washington ». Voir NAIM M., « Une camisole de force pour les pays
pauvres - Avatars du "consensus de Washington" », in Le Monde
Diplomatique, mars 2000, p.20.
[41]41
Il y a là un apparent retournement : seuls ceux qui
s’opposent ou qui ne respectent pas la règle non-dite sont désignés comme
radicalement différents : surtout en cette période de guerre froide réchauffée,
l’image de « terroristes » est fort utile, dans la mesure où elle permet de
ranger dans cette dernière catégorie toutes oppositions, même pacifiques, au
libéralisme mondialisé. Derrière l’apparence de l’altérité congédiée et de la
neutralisation des différences dans la figure incluse de
l’individu-entrepreneur-partenaire (dont le mode relationnel est celui de la
négociation marchande), c’est en fait l’organisation de la séparation radicale
au sein même de la société.
[42] Voir Bruno JOBERT (dir.), Le
tournant néo-libéral en Europe, L’Harmattan, 2000.
[43] Sur le plan institutionnel,
l’on peut formuler l’hypothèse que ce mouvement, qui passe par la déconnection
radicale entre « partenariat » et conflit, viendrait notamment de
l’introduction au cœur des politiques publiques de la médiation inter-institutionnelle.
Les « médiateurs » en question (de multiples appellations existent autour de
cette fonction d’intermédiation active) organisent, anticipent la rencontre
inter- institutionnelle, au point parfois d’en vider la substance
conflictuelle, d’en désactiver la possible confrontation. La création de postes
de ce type traduit, nous semble-t-il, l’incapacité à penser et agir le conflit,
préférant faire reposer la contradiction-confrontation sur une personne (intermédiaire),
chargée d’absorber le « choc » pour préserver les institutions d’une véritable
mise en question. Sur le plan du rapport au travail, c’est en revanche un
mouvement qui, à l’instar des technologies de l’implication, déconflictualise
le processus collectif par intégration de sa dimension subjective-subversive.
L’injonction partenariale évite de poser la coopération comme choix (dans sa
dimension potentiellement subversive), le partenariat étant exigé-imposé comme
modèle de production, tout à la fois créatif (subjectivité impliquée) et
socialisant (normativation relationnelle). L’exhortation incitant ainsi à une
forme de communion productive en faveur du nouvel ordre de l’efficacité
obligée.
[44] « Au lieu que des certitudes
s’affrontent dans la société, ce sont maintenant des différences qui demandent
à être reconnues par celle-ci ; elles n’aspirent plus à commander son devenir,
mais se contentent de demander une place à la table de négociation permanente
où s’organise de plus en plus la vie sociale» : Jacques DONZELOT, op. cit.,
p.11. Plus largement, cet essai apparaît toujours stimulant pour resituer d’une
part l’affiliation de l’idée de partenariat dans la refondation de la question
sociale et d’autre part le caractère idéologique des discours sur le « partenariat
» en référence à la permanence de la rhétorique libérale justifiant le
consensus.
[45] Pour une analyse de ces
difficultés institutionnelles et professionnelles à partir d’un problème posé à
l’articulation du social et du sanitaire, voir Fabrice DHUME, RMI et psychiatrie : deux continents à la
dérive ? L’ interinstitutionnalité et le partenariat comme catalyseurs des
problèmes d’identité du travail social et de la psychiatrie, éd.
L’Harmattan, 1997.
[46] Par exemple Julien DAMON,
op. cit.
[47] Nous faisons
ici référence à notre expérience multiple, de consultant en politiques
sociales, de formateur en travail social, et de chercheur en sciences sociales.
Ce constat invite à fonder une approche de la formation et de l’intervention
comme espace de rupture à l’égard du repli confortable sur des certitudes
professionnelles.
[48] Nous rejoignons l’analyse de
Carol LANDRY, qui situe le partenariat dans un continuum de relations
inter-institutionnelles de plus en plus complexes et intégrées. Cela va de l’information
(en deçà de laquelle il n’y a pas structurellement de relation) jusqu’à la fusion
(au-delà de laquelle il n’y a plus de relation car le pluriel devient
singulier, la disparition de la pluralité institutionnelle annulant toute
altérité fondatrice de la relation). Entre ces deux pôles, et dans le sens
d’une complexité et d’une intégration croissantes, il y a la consultation,
la coordination, la concertation, la coopération, le partenariat,
la cogestion. [Carol LANDRY et al (dir.), Ecole et entreprise, vers quel
partenariat ?, Presses de l’université du Québec, 1994.]
[49]Philippe BRETON, La parole
manipulée, éd. La découverte, 1997.
[50] Il y aurait, de ce point de
vue, un travail d’ampleur à faire pour penser et comprendre les liens entre
recherche et pratique, en particulier en ce qui concerne l’intégration dans la
pratique des résultats et des supports (y compris les concepts) de la
recherche. La construction d’une posture de distance ne résout pas le problème
dont elle peut avoir la tentation de prétendre s’abstraire en se
déresponsabilisant des conditions de sa transmission et de son usage ; et par
exemple, l’usage des concepts ne garantit le transfert ni de leur sens, ni des
conditions de leur validité. C’est la raison pour laquelle nous préférons, ici,
introduire la conceptualisation à partir d’une situation de fait, dont la
modification ne peut venir de l’extérieur, et encore moins d’une position
surplombante du chercheur.
[51] Pour
reprendre l’expression d’Olivier NOËL (in Le savoir intermédiateur – le(s)
rôle(s) de l’évaluation
dans les processus d’intermédiation, février 2002).
[52] Voir le stimulant numéro de
la revue Agone, « Neutralité et engagement du savoir », n°18-19, 1998.
[53] Danielle ZAY
(dir.), La formation des enseignants au partenariat, une réponse à la demande
sociale ?, PUF/INRP,
1994, p.12.
[54]Cf. Alain BADIOU, L’éthique,
Essai sur la conscience du Mal, éd. Hatier, 1998.
[55] Voir notamment François
ABALLEA (« La professionnalité : d’une notion à son usage », in Revue
Française de service social, décembre 1997) et Joël AZEMAR, « Travail
social et professionnalité », in La Beluga – Lettre de l’ISCRA, juin
2000 ; voir aussi sur le site www.iscra.org