Habilement confondue avec la "civilité", la « Citoyenneté » détient le triste record du concept le plus galvaudé, récupéré, mis à toutes les sauces, pour justifier la soumission à la domination. On a aujourd’hui des entreprises « citoyennes » parce qu’elles consentent magnanimement et contre exonération de cotisations sociales, à exploiter un CES et deux RMA de plus ! On entend ainsi couramment proférée cette définition étrangement judiciaire, (voire policière) : « le citoyen est celui qui a des droits et des devoirs » - (on comprend surtout qu’il a des « devoirs ») - et l’on repense à cette phrase du philosophe Jankélévitch : « Je serai toujours le gardien de tes droits, jamais le flic de tes devoirs ». Quant à ses droits, il ne manquerait plus qu’il en revendique l’usage ! La citoyenneté est fort habilement confondue aujourd’hui avec la civilité, (voire le civisme). Serait alors citoyen celui qui se tiendrait bien. Celui qui ferait du sport ou de la musique au lieu de brûler des voitures, bref, celui qui accepterait sans broncher – et autant dire « sportivement » sa condition de sans-avenir, de sans-emploi, de sans-espoir, de sans-argent…sa condition d’exploité, de dominé, d’aliéné, sans faire d’histoires, sans se rebeller. Quelqu’un qui jouerait le jeu, qui serait beau joueur et bon perdant. C’est ainsi par exemple que l’éducation Nationale publie des « chartes de la citoyenneté à l’école » qu ne sont que des listes interminables d’interdits et de sanctions, des règlements intérieurs raffinés sans autre contrepartie que l’arbitraire des enseignants et le droit de se taire.
Rectifions les choses : « Est citoyen celui dont la volonté produit du droit » ! Qu’on lise et relise cette définition à haute voix jusqu’à la comprendre. Une société de droit ne progresse que par extension du droit, par la conquête, toujours, de nouveaux droits (pour les femmes, pour les pauvres, pour les jeunes, pour les étrangers, pour les faibles…) vers toujours plus d’égalité. Or « le droit n’advient pas par le moyen du droit ». Aucun patronat n’a jamais de sa propre initiative, accordé de nouveaux congés payés. Tout nouveau droit a toujours été arraché par la force, par le combat, souvent par l’illégalité (avortement). Il est alors facile de comprendre que le citoyen n’est pas celui qui joue au hand-ball ou qui accepte de faire du rap à la MJC. Celui-ci est sur la voie de la civilité (respect de l’ordre et de la paix sociale) mais pas encore sur la voie de la citoyenneté, concept politique. On ne connaît toujours qu’une seule voie d’accès à la citoyenneté : la participation au conflit social. Amener un jeune à devenir citoyen, c'est-à-dire sujet politique, c’est l’amener à participer au conflit social, à en comprendre le sens, à y prendre position. L’amener à taire sa révolte, c’est le contraire d’un chemin vers la citoyenneté. Les associations d’animation socioculturelle devraient y réfléchir à deux fois.
Exercice de traduction :
Dans le cadre de la politique de la ville, le ministère de la culture encourage
la création citoyenne des jeunes.
Dans le cadre du contrôle social, l’administration des beaux-arts finance
les petits rebelles qui acceptent de manifester leur intégration à l’ordre
établi par le ralliement aux simagrées esthétiques de la société libérale.