Au sein de nombreuses entreprises et administrations comme à l’Education Nationale, chacun est invité à être l'«acteur de son propre changement », ‑ portant sur ses épaules le poids d’une responsabilité étrange et difficile à assumer. Telle association d’animation propose à ses adhérents, à travers la fréquentation des activités de loisirs, de « devenir acteur de leur propre vie »…! Etrange pléonasme
Avec le triomphe de l’individualisme, et l’aide de quelques sociologues (comme Michel Crozier), la théorie du « jeu de l’acteur » propose de s’émanciper des déterminismes (de classe, de groupe, de travail, de famille, de communauté…) et de prendre conscience de sa propre marge de manœuvre. Cette proposition admirable qui en appelle au libre arbitre de chacun, n’a qu’un petit défaut : renvoyer le balancier un peu trop fort dans l’autre sens, à une période où la domination, pour se rendre discrète, aimerait que l’on en finisse avec la mobilisation collective, les luttes, les idées, les batailles politiques que l’on ne mène jamais seul.
A la différence d’un « agent », un « acteur » interprète et ne se contente pas d’obéir et d’appliquer. C’est pour cela qu’on parle d’un agent de police et d’un acteur de théâtre. Personne ne voudrait voir la police interpréter librement la loi, et on attend d’un policier qu’il ne se comporte surtout pas en acteur, mais bien en agent…Peut-on en dire autant des travailleurs militants de la jeunesse, de la culture, de l’éducation, du social ? Ne serait-on pas en droit d’attendre d’eux qu’ils se comportent en interprètes des politiques aberrantes dont ils sont aussi des agents ?
Pour
désigner les agents, dans le discours des politiques publiques, il n’est
question que des « acteurs ». (Un Comité local de prévention de la
délinquance veut réunir les « acteurs » locaux de la jeunesse, un
plan local d’insertion, les « acteurs » de l’insertion, et un contrat
éducatif local les « acteurs » de l’éducation.). En réalité, il n’y a
que des agents. Il n’y a pas l’ombre d’un comportement d’acteur de leur part,
et le premier « agent d’insertion » qui se prendrait pour un acteur
et qui s’essaierait à discuter du bien fondé ou des contradictions des
dispositifs d’insertion se verrait vertement rappelé à l’ordre ! C’est
ainsi que les animateurs n’ont rien le droit de dire sur les politiques d’insertion,
ou que les parents n’ont rien le droit de dire sur l’enseignement.
Appeler
les gens des « acteurs », c’est leur faire croire qu’ils ont une
liberté quand ils n’en ont aucune. C’est les culpabiliser encore un peu plus.
(Que les choses aillent si mal, c’est de
leur faute puisque ce sont les acteurs.) C’est faire en sorte que les gens se
sentent individuellement responsables de la situation et qu’ils ne se posent
plus jamais de questions politiques.
Quand
il n’y aura plus de groupes, il n’y aura plus que des acteurs responsables de
leur propre situation, à qui iront-ils se plaindre ? A leur image,
réfléchie à l’infini dans le miroir de leur loge d’acteur.
Traduction :
Les acteurs de l’Education dans la Ville sont invités à
se réunir pour définir ensemble le projet éducatif du territoire.
Les parents otages, les élèves victimes, les enseignants
dépressifs et les animateurs complices
sont priés de faire semblant de désirer officiellement leur propre domination,
sachant qu’on ne peut rien faire d’autre et que de toutes façons ce sera comme
ça et pas autrement !