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La politique de la compétence et l'appel aux connaissances à partir de
la stratégie d'entreprise post-fordiste.
Par Philippe Zarifian,
contribution au colloque de Nantes du 13
décembre 2002.
1. Sur le modèle de la
compétence.
L'émergence d'un modèle de
la compétence représente une mutation très profonde dans l'approche de la
qualification professionnelle, qui, à l'heure actuelle, vient, non pas se
substituer, mais entrer en tension avec ces deux modèles majeurs que sont le
modèle du métier et celui du poste de travail.
Certaines entreprises,
mais elles sont encore rares, se sont explicitement engagées dans une
"logique compétence" en lieu et place de la "logique du poste de
travail". La majorité développent des solutions hybrides. Il est bon de
cerner ce qu'il y a de plus essentiel dans le modèle de la compétence : au lieu
de qualifier les qualités requises d'un salarié, quel que soit son niveau ou sa
catégorie sociale, par les contenus d'activité pré-définis au sein d'un poste
de travail et par la capacité à réaliser ces activités (ou tâches), il qualifie
directement l'individu sur la base des compétences qu'il possède et sait mettre
en œuvre.
Mais à vrai dire, ce sont
moins les "compétences", au pluriel, qui sont au cœur du modèle de
qualification, que la "compétence" au singulier et c'est elle qu'il
s'agit de cerner et de développer. La définition, la mobilisation,
l'appréciation, le développement, la reconnaissance de cette compétence
reposent sur la manière dont chaque individu, et des communautés-réseaux de
sujets individuels, sont capables d'affronter, de manière réussie, des
situations productives instables et évolutives, chargées d'événements .
Nous proposons de définir
la compétence (au singulier) autour de trois caractères :
- une attitude sociale
: la compétence peut être définie comme une nouvelle attitude des salariés
vis-à-vis du travail qu'ils ont à réaliser, et que nous définissons dans les
termes suivants : c'est une attitude de prise d'initiative et de responsabilité
sur la situation qu'ils affrontent, et dont ils ont la charge. Les deux mots,
initiative et responsabilité, mots ayant un sens à la fois différent et
complémentaire, sont essentiels. Initiative: c'est à eux-mêmes
d'initier, de commencer quelque chose, de prendre l'initiative face à une
situation, de créer quelque chose de nouveau dans le monde, que ce soit dans
une relation de service face à un client, ou, dans un atelier, face à une
machine qui tombe en panne. Se comporter avec compétence, c'est juger de la
bonne initiative et la prendre de manière réussie. Responsabilité :
c'est assumer les conséquences des initiatives que l'on prend en termes
d'effets, par rapport aux enjeux qui entourent et structurent la situation ,
qui sont souvent des enjeux de réussite de l'action (et des enjeux économiques
pour l'entreprise qui emploie le salarié), face à un client ou face à une panne
par exemple. Mais la responsabilité possède une signification encore plus large
: elle consiste à assumer la situation elle-même, et se situe souvent en amont,
et non seulement en aval, des initiatives : c'est parce que la personne se sent
responsable de la situation qu'elle a en charge, qu'elle vise à prendre les
initiatives pertinentes. Cette attitude constitue l'élément de base de la
compétence et se trouve en claire rupture avec le taylorisme ou les
comportements bureaucratiques.
- Une approche
cognitive : la compétence peut être définie comme l'intelligence
pratique que les gens développent en situation de travail. Par
"intelligence pratique", nous entendons certes la compréhension de la
situation : ses constituants, ses enjeux, le système de relations avec les
autres personnes, mais une compréhension orientée vers l'action, et c'est
pourquoi nous parlons d'intelligence pratique. Comprendre, c'est "prendre
avec soi", c'est faire intellectuellement sien la situation qu'on
affronte, et en particulier les comportements possibles des autres humains, et
celui du système technique. Cette caractéristique n'est pas du tout en
opposition avec l'apprentissage scolaire ou universitaire, mais elle montre
que, dans la compétence, il y a toujours quelque chose de plus et d'autre
qu'une simple application de connaissances. Il y a quelque chose de plus que la
détention d'un diplôme. Il y a toute une expérience que l'on mobilise, et toute
une somme de connaissances, explicites et tacites, que l'on transforme, qui
fait que l'on comprend une situation pour en dégager sa transformation réussie
possible ( le client qui repart content avec le placement d'un service qui lui
est utile, la machine, dans l'atelier, qui redémarre après sa remise en
état..).
C'est pourquoi,
rigoureusement parlant, on ne peut pas parler d'application des connaissances,
mais de mobilisation de connaissances, d'appel à elles pour promouvoir
l'intelligence de la situation. Et c'est à partir de cette mobilisation que les
carences en connaissances pourront se révéler et solliciter de nouveaux acquis
cognitifs.
- Une existence
collective : dès que la situation possède une certaine surface, une
certaine dimension et complexité, et dès qu'elle suppose un chaînage d'actions,
apparaît, non pas une compétence collective, mais une composition de
compétences au sein d'une communauté d'action. Chaque individualité possède
des compétences et une amplitude d'action possible qui sont toujours limitées.
La plupart des situations font appel à un ensemble de compétences qui sont
amenées à se composer entre elles, selon un principe proche de la composition
des forces en sciences physiques.
Mais, pour qu'il y ait
composition, il faut des requis sociaux et affectifs : il faut que les
personnes sentent que, par les contacts et les affections réciproques qu'elles
vont développer, elles produiront un pouvoir d'action nouveau, supérieur. En
deçà de la composition des compétences, se manifeste l'existence virtuelle
d'une communauté d'action, sensible à la solidarité de ce qu'elle entreprend (ne
serait-ce qu'en fonction des résultats attendus : par exemple, le redémarrage
d'une rame de métro tombée en panne, ou la réussite d'une opération
chirurgicale sur un malade), sensible aussi à la convenance réciproque de ce
que chacun entreprend.
De ce point de vue, une
communauté d'action est davantage qu'un réseau : elle apporte la dimension
essentielle de l'appartenance sociale et de la coopération intersubjective.
Donc la compétence, c'est aussi la manière de constituer et de stabiliser une
communauté, pour un temps plus ou moins long. C'est aussi le fait de savoir que
l'on peut compter sur elle, en particulier en situation d'urgence. Par exemple,
vous prenez un simple vendeur dans une agence de France Télécom. Il est
possible que, face à un client, demandeur d'informations précises sur
l'internet haut débit, sa compétence personnelle soit dépassée. Il va devoir
faire appel à un expert technique pour le renseigner, pour l'aider,
éventuellement pour l'accompagner chez ce client. Mais il faut que l'expert en
soutien soit joignable, soit disponible, que le vendeur et lui se comprennent
et sachent travailler ensemble. Des conditions organisationnelles et
intersubjectives très concrètes doivent alors être créées et prévues à
l'avance.
Attitude de prise
d'initiative et de responsabilité, intelligence pratique, communauté d'action :
voici les trois composantes de la compétence (au singulier). C'est à partir
d'elle que les compétences (au pluriel) peuvent être cernées, définies et
situées, au moins partiellement, dans un référentiel.
2. Sur la politique de la
compétence.
Mais la compétence
s'inscrit toujours, implicitement ou explicitement, dans une stratégie. Nous
nous limiterons aux stratégies d'entreprises (laissant de côté les
administrations, les associations, etc.). On peut dire qu'elle s'y trouve
"récupérée" et instrumentée, en particulier dans les contrôles de
résultats, issus des pratiques de contrôle de l'activité des cadres : c'est là
un fait objectif dont il faut analyser les ambivalences.
Nous ferons, bien que les
deux soient liés, une différence entre :
- 1) manager le
déploiement de la stratégie de l'entreprise et l'obtention des performances par
la mise en œuvre et le développement de la compétence,
- 2) manager le
développement et la mobilisation des compétences.
Bien que les deux visées
et démarches soient associées, elles ne peuvent totalement se confondre. En
effet, lorsque les directions d'entreprise parlent de " management par la
compétence ", ce qu'il s'agit de manager (de piloter), c'est avant tout la
mise en œuvre de la stratégie et l'atteinte de performances qui y
correspondent, en faisant, de la compétence, une source centrale pour
"penser la stratégie" et assurer sa mise en œuvre avec succès. Nous
l'appellerons : la politique de la compétence. Elle peut apparaître
comme le ressort essentiel de la stratégie, dans sa définition comme dans sa
mise en œuvre, et se trouve dès lors très fortement imbriquée dans les choix
organisationnels de la firme. Lorsqu'on parle de " management des
compétences ", par contre, on se situe au niveau des individus et ensemble
d'individus, avec le double souci, d'une part de développer et fournir les
ressources en compétences nécessaires à la politique de la compétence
développée dans le 1), d'autre part de tenir compte des aspirations
individuelles des individus, du sens qu'ils donnent à leur travail et à leurs
propres perspectives personnelles, du besoin de cohésion sociale, des
équilibres sociaux et visées de reconnaissances que les individus,
légitimement, manifestent.
Le choix des mots est
important : la compétence des salariés n'est pas une "ressource" dans
la stratégie d'une entreprise, ce qui laisserait supposer que ces salariés
n'ont que le statut de moyens ou d'objets "qualifiés" qu'une
direction utilise, au même titre qu'un système technique. Si nous disons
"source" et "ressort", c'est pour bien marquer, qu'au-delà
même des "volontés" des directions, les sujets humains possèdent et
développent un pouvoir de pensée et d'action, et c'est en tant qu'ils exercent
ce pouvoir qu'ils sont source de la stratégie, dans son élaboration et mise en
oeuvre. Par contre, lorsqu'on envisage les développements de compétences qui
ressortent du management individuel de ces dernières - dans des politiques
dites de "ressources humaines" - il est de fait que les mêmes
salariés sont considérés comme ressources pour l'entreprise, alors même qu'on
doit les prendre dans leur logique de subjectivation personnelle (dans leur
projet de vie comme l'on dit). C'est bien le paradoxe et la limite de ces
politiques RH.
Ces deux approchent se
rejoignent et se soutiennent mutuellement, mais elles ne peuvent jamais
entièrement se confondre. D'un côté, il y a le souci de l'entreprise, de
l'autre les attentes et projets des salariés (quel que soit leur niveau de
responsabilité), et si les deux peuvent se recouper, ils ne peuvent jamais se
confondre entièrement. Il y aura toujours, à un degré ou un autre, possibilité
d'opposition. Il faut le savoir et le dire, pour éviter de faire "comme
si" salarié et entreprise se confondaient et comme si, comme par miracle,
devait disparaître toute conflictualité! Selon les conjonctures et les populations
de salariés, le rapprochement entre entreprise et sujet peut être
subjectivement important, comme il peut se tendre et devenir franchement
conflictuel (la conflictualité latente se mue en conflit ouvert).
Pour ne fournir qu'un
seul exemple, l'entretien individuel d'évaluation, qui existe
aujourd'hui dans de nombreuses entreprises, est manifestement au carrefour de
ces deux approches. Si on n'y retrouvait pas les enjeux et soucis de
l'entreprise, il serait dénué de toute signification . Mais si on n'y
retrouvait pas aussi des modalités de réponses aux aspirations, problèmes et
perspectives du salarié, il serait dénué de sens subjectif. Il ne pourrait être
que rejeté ou appliqué mécaniquement " pour faire plaisir au chef ".
Qu'apporte le modèle de la
compétence à la stratégie d'entreprise ?
Nous insisterons sur les
deux points suivants :
- l'élaboration et
explicitation de la stratégie. S'il est incontestable que les choix
stratégiques majeurs sont toujours tranchés par une direction générale, il serait
tout à fait naïf de penser qu'un seul individu, ou un tout petit groupe,
possèdent réellement la capacité de penser des options stratégiques pour un
système aussi complexe que peut l'être une grande entreprise plongée dans un
environnement instable et mouvant. Peu importe ici la prétention ou la modestie
des hauts dirigeants ou leur "volonté". Nécessairement, même si cela
s'opère au travers de filtres invisibles, à travers une multitude de réunions,
rencontres, dialogues, confrontations, conflits, crises, la stratégie est
une élaboration collective quasi- permanente. Il ne faut pas confondre
entre la manière dont des options stratégiques majeures sont tranchées au
sommet de l'entreprise, et le processus qui se trouve socialement activé, et
déborde en permanence l'exercice de ce couperet.
Ce qu'apporte
spécifiquement le modèle de la compétence est que l'attitude sociale de prise
d'initiative et de responsabilité, et les communautés d'action au sein
desquelles elle se génère, poussent singulièrement à développer une pensée sur
la stratégie de l'entreprise, au quotidien des jugements d'action et des prises
de décision que les personnes réalisent. Et, pour elles, la stratégie prend
d'abord figure d'enjeux (enjeux de coopération, enjeux clientèle, enjeux concurrentiels,
voire enjeux sociétaux), qui encadrent et structurent intellectuellement les
choix d'action que les individus estiment devoir opérer.
Dans toute action
professionnelle intelligente, dans tout exercice de la compétence qui projette
un sens de la responsabilité, l'enjeu stratégique est présent. Et il est
stratégique, parce qu'il marque et délimite l'horizon temporel et spatial de
l'action. Conseiller un client dans une banque, développer une nouveau système
de téléphonie mobile chez un opérateur de télécommunication, etc., c'est
toujours, pour le salarié, se demander dans quel contexte d'enjeux, et donc
dans quelle perspective il agit. Lorsqu'on interroge les salariés d'ailleurs,
on reste toujours frappé, dans beaucoup de cas - dans les cas où l'approche
compétence est développée et respectée a minima - , par l'intelligence
stratégique que ces salariés manifestent : ils sont capables de raisonner le
pourquoi de ce qu'ils font et de la manière dont ils le font, comme ils sont
capables de porter un jugement critique (en pour et en contre) sur la politique
de leur direction générale, sur les choix "tranchés" au sommet.
Souvent, néanmoins, cette
intelligence et motivation restent en friche, aucunement reconnues et
valorisées, parfois se détournant dans des fuites corporatistes ou
individuelles. Une politique de la compétence consisterait alors à cultiver,
au sens quasi-agricole du terme, cette intelligence, en créant les
occasions et procédures pour que la stratégie de l'entreprise, dans ce qu'elle
signifie localement (en tant que stratégie locale d'une agence bancaire ou d'un
centre technologique par exemple…), soit explicitée. Nous insistons sur le mot
"explicitée", et non pas "déclinée". Rien n'a moins de
sens, rien n'est plus bête, que la déclinaison d'une stratégie. C'est dans le
processus d'explicitation que ces sources d'intelligence stratégique pourront
trouver à s'exprimer, dialoguer, s'affermir. Certaines entreprises se sont
lancées dans ce type de démarche. Elles ont engendré des effets considérablement
positifs. Il est alors de la responsabilité de l'encadrement intermédiaire
d'établir la relation entre ces explicitations locales et l'élaboration
centrale, dans les deux sens.
- Le rapport entre
intelligence stratégique et compétence professionnelle. Dans la définition
que nous avons donnée de la compétence, nous avons fait référence, comme de
nombreux auteurs, à la notion de "situation". Mais il existe
toujours, lorsqu'on fait appel à cette notion, le risque de la réduire à son
contexte et à sa pure singularité.
Or, lorsqu'on travaille
sur la singularité d'une situation (telle situation de contact avec un client
par exemple, telle situation de panne, ou de lancement en fabrication d'une
nouvelle ligne de produit,…), on mesure vite que sa signification se trouve
informée par des notions qui la dépassent et l'englobent à la fois. Tel est
précisément le cas de la notion de stratégie : de manière immanente à la
situation, et non pas extérieure à elle ou contextuelle, l'exercice d'un
pouvoir, agissant sur l'action des autres, selon une certaine visée, est
présent. C'est ce qui, de la singularité de la situation, fait et fournit
sa portée générale.
Prenons le cas du
démarrage d'une nouvelle ligne de production de biscuit dans une usine.
Evénement marquant et singulier s'il en est. Mais la signification de ce
lancement réside dans la tension qui s'instaure entre l'avant et l'après de
l'événement, du fait que le présent n'est pas autre chose qu'un point de
condensation de cette tension . Avant : le projet de ce lancement. L'après :
toute la vie qui va s'organiser dans la prise en charge de la production et
promotion de ce nouveau biscuit. Le moment fugace de l'événement de démarrage
de la ligne, et la compétence de la communauté d'action qu'il mobilise activement,
est pénétré de son importance stratégique et de la contre-effectuation de
l'événement dans laquelle tout le personnel de l'usine va s'engager. Agir sur
l'action des autres, dans une corrélation de forces, animé par une perspective
: voici ce qu'on peut qualifier, à notre avis, et nous inspirant de Michel
Foucault, d'intention stratégique.
Dans cet exemple : agir
sur les futurs clients, agir sur les consommateurs, agir sur les concurrents,
agir sur la vie interne de l'usine. Or voici bien le point essentiel : la
compétence spécifiquement professionnelle, celle qui fera que, techniquement,
le démarrage de cette nouvelle ligne sera un succès, est totalement emprunte,
de l'intérieur d'elle-même, par cette intentionnalité stratégique, avec
toute la part d'incertitude, de prise de risque que contient toute projection
vers l'avenir, toute anticipation. Si l'on veut aller jusqu'au bout de la
compréhension de la compétence ainsi mise en jeu, si l'on veut éviter de
manquer ce que les acteurs eux-mêmes, même à l'état latent, y mettent, il
faut voir le stratégique dans le professionnel.
Il faut le voir, il faut
l'élucider, il faut le faire ressortir et l'affermir. De ce point de vue, une
personne compétente n'est pas qu'un "bon professionnel", selon
l'ancienne vision du métier et de la conscience professionnelle. Elle développe
une interrogation stratégique sur le "pourquoi" de son travail, qui
ne demande qu'à se développer et s'exprimer comme tel, si les conditions en
sont créées par le management. La technique elle-même, dans sa plus pure
matérialité, incorpore des options stratégiques. C'est pourquoi nous parlons
très volontairement de "politique de la compétence", en faisant
résonner dans le mot "politique", tout ce qui relève de l'exercice
stratégique d'un pouvoir.
3. De la politique de la
compétence à celle de la connaissance.
Qu'est-ce qu'une
connaissance ? Paradoxalement, nous le savons beaucoup moins bien que lorsqu'on
parle de compétence, à tel point les définitions sont variées et souvent
contradictoires.
Mais repartons de notre
proposition de base : une connaissance ne s'applique pas, elle s'appelle, elle
se mobilise intellectuellement et affectivement dans l'exercice de la
compétence. Elle s'appelle, elle est interpellée. Si le concept de
connaissance est et reste problématique (bien davantage que celui
d'information), il nous semble qu'il existe un large accord pour considérer
qu'une connaissance n'existe jamais en-dehors d'un cadre interprétatif, et d'un
corps de connaissances déjà constitué qu'elle interroge, ou dans lequel elle
prend place. On peut "puiser" dans des informations. On ne puise pas
dans des connaissances. On s'en saisit ou on les développe dans un cadre
interprétatif qui leur donne signification.
Mais tentons d'aller plus
loin : la connaissance ressort du langage démonstratif et du développement de
la signification sociale (et non du "sens" subjectif). La
signification : rapport du mot avec des concepts universels ou généraux, et des
liaisons syntaxiques avec des implications de concept. Du point de vue de la
signification, nous considérons toujours les éléments d'une proposition
énonçant une connaissance comme "signifiant" des implications de
concepts qui peuvent renvoyer à d'autres propositions, capables de servir de
prémisses à la première. La signification se définit par cet ordre
d'implication conceptuelle où la proposition considérée n'intervient que comme
élément d'une démonstration, au sens le plus général, soit comme prémisse, soit
comme conclusion. La signification de la proposition est dans son rapport aux
autres propositions dont elle est conclue ou dont elle rend la conclusion
possible. Démonstration au sens logique, au sein d'un certain cadre
paradigmatique. Il faut souligner que l'ordre de la signification n'est pas
directement le vrai, mais la condition de vérité, l'ensemble des conditions
sous lesquelles une proposition serait vraie (parvenir à une conclusion logique
au sein d'une problématisation). On sait, et cela semble un acquis majeur,
que toute connaissance est soumise à ce que l'on croit être le vrai à un moment
donné, quitte à ce qu'une avancée ultérieure de la connaissance remette en
cause et bouleverse cette croyance. C'est l'acquis majeur, précisément, du
concept de "paradigme" avancé par Thomas Kuhn .
Quelle conséquence ? Si
la connaissance est "appelée" par la compétence, comme nous proposons
de le dire dans le cas des entreprises, on voit bien que cette connaissance est
toujours déjà orientée par la problématique (technologique, économique,
sociale) que l'entreprise (et les entreprises du même secteur en général)
privilégient. De ce point de vue, il n'existe pas de "ressources en
connaissances" et moins encore de "bases de connaissances"
neutres, au sein desquelles on pourrait puiser, "comme si de rien
n'était" (comme si ces connaissances ne renvoyaient pas à des paradigmes
déterminés et à des cadres interprétatifs, qui, sans se caler étroitement sur
des stratégies d'entreprise, en dépendent manifestement, du moins pour les
connaissances technologiques).
Le fait que les
connaissances soient "appelées" et "provoquées" par la
compétence, en particulier dans sa dimension stratégique, ne les disqualifient
en aucune manière. Elle sollicite néanmoins ce que nous proposons d'appeler,
par analogie, un "principe de précaution". Il ne faut jamais
considérer des connaissances comme des vérités absolues.
Par exemple : si des
développements de connaissances technologiques sont incontestablement impulsés
par l'essor annoncé (et stratégiquement informé) de l'UMTS dans la téléphonie
mobile, et si, d'une manière ou d'une autre, ces connaissances seront
sollicitées par la compétences des téléconseillers qui répondront aux futurs
clients sur les plate-formes téléphoniques, il faut articuler : politique de
production de connaissances et politique de compétence.
Contrairement à la vision
simpliste selon laquelle la connaissance technologique se propagerait de
manière descendante vers les "applications", c'est au contraire le
mixte de compétence stratégique et professionnelle qu'une entreprise entend
promouvoir qui "appelle" les connaissances technologiques. Et c'est
selon cette conception qu'on peut anticiper la formation des téléconseillers,
en prenant appui sur leur expérience, aussi modeste soit-elle. De ce point de
vue, politique de la compétence et politique de production des connaissances
sont associées, sans se réduire dogmatiquement l'une à l'autre. Et il faut
toujours se poser la question : est-ce qu'une autre orientation n'aurait pas
été possible? Qu'est-ce que cette double orientation clôt dans le champ des
possibles ? Ou encore: est-ce que la stratégie impliquée en matière de
production de connaissances technologiques n'est pas tout aussi discutable et
objet de capacités critiques que celle que les acteurs peuvent discuter en matière
de compétences d'action "en situation", dans la relation entre
compétence professionnelle et compétence stratégique ?
C'est du moins le genre
de questions qu'il nous semble nécessaire de poser.
4. Politique de la
connaissance et échanges en réseaux.
Partons déjà d'un constat
: pour l'essentiel, la production de connaissances technologiques est soit
contrôlée, soit orientée par les grandes firmes et connectée à leurs
stratégies. Le tournant a été pris au milieu des annes 80, lorsque s'est
opérére une reprise en main de la recherche technologique, pour l'attacher
beaucoup plus directement au "développement", et la coupler avec le
marketing stratégique, quitte à détacher la recherche fondamentale et lui
laisser le champ de relative liberté dont elle bénéficiait déjà. C'est à la
même époque que les schémas fordistes ont été remis en cause, si on entend par
là le schéma "descendant" d'application de la recherche-développement
aux autres sphères d'activité des grandes firmes sur une base planifiée. Ce schéma
simpliste a été remplacé par des schémas organisationnels nettement plus
complexes, centrés sur une multiplicité de boucles d'interactions, et beaucoup
plus sensibles aux événements et à l'incertitude. Si cette évolution a légitimé
l'existence de pôles d'intelligence et d'innovation autres que les sphères
officielles de la R&D, et a intensifié les échanges communicationnels, elle
a en même temps, et dans le même mouvement, intégré la production des
connaissances nouvelles dans la réflexion stratégique, et donc réduit ses
marges de liberté spécifiques. Bref : la production de connaissances
technologiques est plus contrôlée et fnalisée qu'elle ne l'était auparavant,
moins indépendante, mais aussi plus directement en prise avec les choix
concrets de mise en oeuvre.
C'est aussi à partir de
la même période qu'on est passé d'une vision de la production des connaissances
par "centres" relativement isolés, à une production en réseaux,
utilisant tous les potentiels des nouvelles technologies inspirées du protocole
Internet, en reprenant un modèle déjà largement expérimenté par la recherche
universitaire. L'existence de cette production en réseaux pose deux questions :
- elle déborde bien
entendu chaque firme, en essayant d'exploiter les ressources d'une coopération
multi-équipes,
- mais elle ressère aussi
étroitement le contrôle réalisé par les quelques firmes qui occupent une place
pivot dans les réseaux (et leur financement). Les réseaux sont décentrés et
centrés à la fois. C'est très net dans ce double domaine de pointe que
constituent l'informatique et les télécommunications. On trouvera une évolution
semblable dans le domaine des biotechnologies.
Double mouvement,
d'élargissement et d'ouverture en réseaux, de renforcement du contrôle au sein
de ces réseaux.
Cela relativise bien sûr
les propos souvent trop idylliques et "novateurs" tenus par les
spécialistes de l'économie de la connaissance. Le hiatus, qui existe entre
économistes et gestionnaires, est, de ce point de vue, assez dommageable. Les
gestionnaires pourraient être intellectuellement stimulés par les élaborations
des spécialistes, désormais nombreux, de l'économie de la connaissance. Mais
ces derniers, à l'inverse, gagneraient à apprendre d'une vision lucide des
dispositifs concrets de contrôle et de gestion de la dite production de
connaissance.
Cela ne veut pas dire que
la politique de la connaissance puisse être intégralement maîtrisée par ces
modalités de contrôle : elle contient une propension interne à toujours
dépasser les cadres dans lesquels on veut l'insérer et se révèle très
difficilement réductible aux calculs économiques classiques. Il faut ajouter
que, dans la mesure même où l'appel aval par la compétence professionnelle et
stratégique s'intensifie, on verra se développer, dans l'univers jusqu'alors
relativement clos de la connaissance, des interrogations sociales que le
déploiement de la compétence, et donc de l'action sur le monde, renvoit.
Principes d'initiative et de responsabilité rebouclent de plus en plus sur le
sens (et pas seulement la signification) de la connaissance. Ouvrir sur le
sens, c'est faire éclater la démonstration dans l'expressivité, et donc les
devenirs.
C'est probablement cette
double tension, entre la production de connaissance et l'économique, entre
production de connaissances et enjeux de l'action sociale
"compétente" qu'il faut désormais cerner.
Paris, le 26 novembre
2002.