Syndicalisme et éducation populaire

 

Une réflexion sur l’éducation populaire et le syndicalisme doit distinguer trois aspects :

n    l’horizon du syndicalisme et l’évolution de sa logique propre dans son champ et son système d’action aujourd’hui

n     la perspective  l’éducation populaire aujourd’hui

n    et enfin la question de leur alliance.

 

L’horizon du syndicalisme

 

Ce qui paraît s’imposer progressivement du fait de la généralisation du salariat et de la décomposition du compromis social-démocrate sur le rapport salarial, du fait aussi de la sortie progressive, hasardeuse, du compromis Fordiste-Keynésien et de sa dimension Taylorienne, au croisement de ces différents horizons, c’est le dépassement de la négociation pure et simple du rapport salarial, par la prise en compte de l’impensé dans lequel l’ensemble des mouvements ouvriers occidentaux se sont progressivement inscrits. Cet impensé, qui est notamment celui de la démocratie économique, concerne à la fois la question du sens du travail, et la question du sens de la production sociale. La négociation du rapport salarial va, graduellement, internaliser ces deux dimensions (sens du travail et sens de la production sociale), dans certaines des limites de certains conflits de certains secteurs. Ceci  paraît préfigurer des évolutions significatives, attendues dans l’ensemble des secteurs. Ces « conflits limites » se déclarent notamment aujourd’hui dans le champ des services publics et, plus largement, dans le champ des services non marchands, et ce dans deux d’entre eux plus particulièrement : les soins de santé et l’enseignement. Tant en France, qu’en Angleterre, en Allemagne ou en Belgique.

 

Ce qui nous conduit  de ce dépassement de l’horizon de la stricte négociation du rapport salarial vers l’éducation populaire, c’est qu’enrichir la négociation ne se fait pas par compilation ou addition, mais ne peut se faire que par un changement du mode de production du syndicalisme. Ce changement nécessite, pour le syndicalisme, de devoir intégrer dans son mode de production la dimensions culturelle (qu’il a évacuée depuis plus d’un siècle).

Il n’est possible d’aborder la question du sens du travail et du sens de la production sociale, qu’à condition de permettre aux individus et aux groupes sociaux d’habiter culturellement leurs organisations syndicales et d’internaliser dans l’organisation syndicale des pratiques qui conduisent à transformer une expérience en expression, cette expression en savoir, et ce savoir en stratégie.

 

Cela étant, cette internalisation, ou cette appropriation par le syndicalisme de la tradition de l’éducation populaire, n’est pas pensable simplement en tant que tel, dans le seul horizon du syndicat. Parce que internaliser, envisager ce changement du mode de production du syndicalisme, dans le syndicalisme uniquement, conduirait à proposer aux individus et aux groupes habitants leurs syndicats, d’internaliser les contradictions qu’ils doivent précisément arbitrer. On peut difficilement demander à des individus et à des groupes sociaux de se positionner simultanément dans les différentes postures qui leur permettent, à la fois de se saisir du rapport salarial (des conditions de formation des salaires et de l’emploi), et aussi du sens du travail et de la production sociale. Il est donc nécessaire que ce changement du mode de production du syndicalisme prenne en compte cette difficulté, et se trame par un système d’alliances qui permette à des mouvements structurés sur des conflits de la vie quotidienne, de nourrir de leur problématique et de leur pratique, des mouvements structurés sur des conflits de la vie au travail, et vice versa.  C’est ce que l’on va vérifier à partir de l’horizon de l’éducation populaire.

 

l’horizon de l’éducation populaire

 

Prenons par hypothèse que l’éducation populaire, dans son institutionnalisation récente (depuis le début du siècle), s’est structurée dans un champ que je qualifierais de culturaliste, dans lequel l’approche des conflits de la vie quotidienne se fait hors maîtrise des racines socio-économiques de ces problématiques. Il a fallu quelques décennies pour conduire cette pseudo-autonomie du champ de la culture (ce que j’appelle l’option culturaliste), à son impasse la plus radicale : sa transformation en infirmerie.

Il est donc indispensable, du point de vue de l’horizon des associations, des mouvements, des individus et des groupes, qui se structurent sur les conflits de la vie quotidienne, d’explorer les racines socio-économiques des aliénations et des exploitations qu’ils rencontrent, et d’interroger à leur tour le sens du travail et de la production sociale.

Comment pourraient-ils le faire, dans le seul horizon de la ville, ou de la vie quotidienne, sans internaliser eux-mêmes toutes les contradictions du monde, et donc, sans être déportés vers une position pseudo-Deloriste ? Même problème que celui rencontré pour les organisations syndicales.

 

l’alliance syndicalisme-éducation populaire

 

Il faut donc nécessairement, dans un troisième temps, envisager l’alliance.

Non pas une alliance : un plus un égale deux, mais une alliance : deux plus deux égale cinq. Une alliance contradictoire, conflictuelle, entre deux modes de structuration des conflits (mode de structuration des conflits à partir de la vie quotidienne, et mode de structuration des conflits à partir de la vie de travail).  Il faut alors voir quels types d’échanges d’ions sociaux peuvent se tramer dans ces alliances : comment articuler démocratie salariale dans l’entreprise et démocratie économique entre les entreprises et la société, comment articuler démocratie locale et démocratie globale, comment articuler démocratie sectorielle et démocratie globale.

 

Voilà une première trame.

 

Le syndicalisme doit se réapproprier des démarches qui sont celles de l’éducation populaire et l’éducation populaire doit se réapproprier les démarches du syndicalisme !

Il manque une culture du conflit, dans l’éducation populaire, c’est clair ! Et il manque une culture du sens, dans le syndicalisme, c’est évident ! Le syndicalisme fonctionne, depuis plus d’un siècle, sur base d’un consensus lourd sur l’objectif, les valeurs, les finalités et les objectifs culturels du capitalisme. Et l’éducation populaire joue, depuis qu’elle s’est institutionnalisée, le simulacre d’un conflit sur ce sens de la vie quotidienne, puisqu’elle s’est arrangée, dans son institutionnalisation autonome, pour ne pas pouvoir en appréhender les racines.  On est en double aveugle.

 

Questions

 

Peut-on réinterroger le sens du travail et de ses modifications sans utiliser les apports de l’analyse marxiste sur ce sujet ?

 

Luc Carton :

 

Ce que nous évoquons ici, à propos du sens du travail et de la production sociale, concerne la fameuse césure entre l’économique et le social. Il faut se rappeler qu’en théorie marxiste, cette césure est acceptée d’une part, et niée d’autre part. Elle est acceptée provisoirement à titre tactique et stratégique, parce que les autres ont le pouvoir sur l’économique, en contre pouvoir sur le social. A moyen et long terme, elle est niée, puisque le marxisme politique propose, au contraire, de conjuguer l’économique et le social via la montée au pouvoir du prolétariat. Donc, ce que nous évoquons ici prend très clairement racine dans la théorie marxiste. Voyons maintenant ses différents avatars.

Cette césure, acceptée et niée, a été retravaillée par les premiers post-marxistes, qui se sont regroupés autour de ce qu’on appelle le socialisme utopique d’une part, et l’anarcho-syndicalisme d’autre part (socialisme utopique sur le plan politico-littéraire, et anarcho-syndicalisme sur le plan des pratiques sociales et culturelles). En tout cas, dans la phase qui précède la consolidation structurelle du compromis social-démocrate, c’est-à-dire dans tout ce qui précède la crise de 29. Cette césure fut remise sur le métier après-guerre, par deux types de théorie (qui ne correspondent d’ailleurs à aucune pratique sociale) :

 

- la théorie dite du contrôle ouvrier (formalisée en Belgique par Renard, la gauche socialiste, au sein de la FGTB). J’en fais une brève caricature : elle définit les conditions historiques dans lesquelles la conjugaison optimale de l’économique et du social sera possible, à la fois par la nationalisation d’une part, et par le contrôle ouvrier, au sens strict, d’autre part, c’est-à-dire l’établissement d’un rapport de contre-pouvoir du social sur l’économique, que je résumerais dans la formule “ l’économique et le social deviennent compatibles, parce que c’est nous qui sommes au pouvoir ”. Cette théorie définit ce que j’appelle le conformisme culturel de la CGT.

- Et elle a son strict équivalent chrétien, dans la théorisation de l’autogestion, où l’économique et le social sont aussi miraculeusement rendus compatibles parce que c’est nous, tous ensemble, mais cette fois-ci : à l’écart.  Ce qui conduit, exactement, au même type de conformisme culturel que la CGT, la crème en plus...

 

Cette césure est remise d’actualité aujourd’hui. Mais non plus par les théoriciens de l’autogestion qui se taisent dans toutes les langues, puisque la plupart d’entre eux se sont aperçus tardivement qu’ils avaient oublié le conflit externe ; et non plus par les théoriciens du contrôle ouvrier, car ils ont appris à leur dépens que quand c’est « nous », « nous » c’est « eux », et que sans dialectique entre pouvoir et contre-pouvoir, ils sont réduits au même rang culturel que les théoriciens de l’autogestion. Cette césure est remise à l’ordre du jour paradoxalement, par le capitalisme lui-même.

 

C’est ce sur quoi théorise l’école de la régulation, en France : c’est le capitalisme lui-même qui remet en cause la césure entre l’économique et le social, principalement par la tertiairisation (la réincorporation massive de culture dans le mode de production), et par son corollaire actuel, le libéralisme (on conjugue l’économique et le social dans le sens que l’on économise le social... qu’il ne faut pas confondre avec :  socialiser l’économique.

A partir du moment où le capitalisme lui-même remet d’actualité la césure économique et sociale, il est alors possible, en face, de le faire également. Nous voyons, depuis cent cinquante ans, que nous sommes étroitement dépendants, du point de vue de la théorisation révolutionnaire, des révolutions du capitalisme lui-même. S’il a intérêt à remettre en cause la césure entre l’économique et le social, il nous redevient possible de mettre sur le métier cette désarticulation entre l’économique et le social. Non seulement cela nous devient possible, mais cela nous devient indispensable ! L’extension du salariat et la décomposition du rapport salarial, obligent à s’interroger soit sur :

- “ comment peut-on accepter une société dans laquelle une minorité est intégrée à l’emploi salarié ” ?

- soit “ comment remettre en cause le monopole marchand de l’activité salariale ”.

D’où les débats, extrêmement dangereux mais extrêmement ouverts, sur : emploi - travail - activité. D’où le monopole marchand de l’activité salariale. Aujourd’hui, ce n’est pas le travail qui manque, c’est l’emploi. La reconnaissance qui est faite d’un certain nombre d’activités, est extrêmement sélective. Les activités qui donnent lieu à revenus, dans le cadre d’un rapport salarial muni, ou adossé, à des dispositifs de sécurité sociale, est une reconnaissance très sélective. Il y a énormément d’activités qui ne parviennent pas à s’intégrer dans le rapport salarial. Une des évolutions les plus récentes et les plus sordides de ce qu’on appelle le libéralisme social, c’est la définition d’un sous marché d’activité, s’apparentant au rapport salarial, hors droit social. C’est l’obligation pour le chômeur en Belgique, de s’inscrire dans une agence locale pour l’emploi, et d’y accepter une activité qui lui est attribuée, hors contrat de travail, pour le prix horaire de vingt francs (nettoyer chez madame la baronne, par exemple).

 

Titre ?

 

 Je n’ai pas d’inquiétudes à court terme sur la durabilité de la biosphère, j’ai par contre des inquiétudes sur la durabilité des sociétés. Je crois que l’écosystème humain est beaucoup plus fragile que l’écosystème naturel. Les fractions les plus éclairées du capitalisme sont parfaitement à même de se rendre compte du caractère mortel des sociétés. Mortel en terme d’internalisation de la guerre.  C’est ce qui se passe dans nos sociétés. Les maisons ressemblent de plus en plus à des forteresses ; il faut des codes pour accéder aux parlophones, à Paris ; il y a des alarmes sur toutes les maisons à Bruxelles ; les sirènes hurlent jour et nuit, parce que l’on viole les maisons, les voitures, on vole les autocassettes, etc.Le seul secteur d’investissement public, en Belgique, qui n’est pas fait l’objet de la politique d’austérité, le seul, ce sont les politiques sécuritaires.

 

Question : 

 

La multiplication des atteintes à la propriété ne semble-t-elle pas une conséquence logique de ce que nous appelions « la société de consommation » à la fin des années soixante » ?, Devant une multiplication des biens à laquelle ne correspond pas la capacité équivalente de consommer, la banalisation de l’atteinte à la propriété dans ses formes les plus minimes (l’autocassette, la radio, etc.) n’est pas forcément synonyme de guerre sociale ou de fracture plus importante. On n’en est pas à piller les châteaux !

 

La notion de société de consommation a évolué : dans une économie de services, on consomme aujourd’hui de moins en moins de biens, et de plus en plus de services, ou des biens incorporant des services. Cette banalisation de l’atteinte à la propriété est effectivement inéluctable et nécessaire, à partir du moment où une partie croissante de la population est, non seulement hors des capacités à consommer l’indispensable et le superflu, mais hors de capacité à faire conflit sur son incapacité de consommer. Ce n’est pas l’incapacité de consommer qui est le problème, c’est l’incapacité de faire conflit sur l’incapacité de consommer. A-t-on déjà vu une manifestation de RMIstes demandant une augmentation du RMI ? Non ! C’est impensable. Il est beaucoup plus pensable, par contre, que les RMIstes qui ne parviennent pas à survivre avec le RMI (puisque celui-ci n’est même pas fait pour survivre), s’attaquent à la première propriété qu’ils rencontrent. C’est plus logique.

 

Ce mode de vie fait l’unanimité, principalement, du fait du défaut d’intégration à l’emploi.

C’est au moment majeur d’extension de la société salariale, fin des années 60, que s’est jouée la capacité de critiquer la consommation. Quand on est intégré à la production, on peut critiquer la consommation. Quand on est susceptible de ne plus être intégré à la production (la panique, la peur, qui rampe dans l’immense majorité des salariés), la consommation devient le lieu du consensus.Tant qu’il n’y a pas pour la personne de remise en cause possible des finalités du travail, et du sens de la production sociale qui en sort, il n’y a pas de remise en cause possible de la consommation. Donc, l’intégration au travail est la condition sine qua non de la critique de la consommation. On remarquera d’ailleurs que les seuls modèles culturels de la gauche dirigeante en France, depuis 1977, (ce qu’on appelle le socialisme caviar) sont des modèles critiques du consumérisme, parce qu’il y a intégration radicale de ces anciens lutteurs au rapport salarial. Il leur est donc possible d’être le réduit critique de la consommation. Dans cette perspective, demander aux syndicats d’être le lieu où pourrait se reconstruire une pensée politique de ce problème (une critique de la production et du mode de vie, qui lui est lié dans la consommation) semble presque impossible puisque c’est le contraire de ce qu’ils ont fait jusqu'à maintenant.

 

C’est là que la question de l’alliance est une question fine. Je pense à la nécessité, pour le syndicat, d’intégrer dans son mode de production propre  les pratiques de l’éducation populaire.Donc, la façon d’habiter culturellement un syndicat. Cette façon de revenir sur le mode délégataire du syndicat aurait pu être vécue comme  un suicide au temps où les patrons étaient des grands méchants loups, bien visibles au coin de la rue. Ce n’est plus du suicide dans l’entreprise du troisième type. La CGT est bien payée pour savoir que la culture maison est la culture la plus répandue. C’est une culture patronale. Il n’y a donc aucun risque, mais au contraire, toutes les nécessités de s’ouvrir à ce mode de production culturel du syndicat.

 

De même, l’éducation populaire est invitée, ici, à intégrer dans son mode de production, un mode de production conflictuel du syndicat. C’est l’échangisme fondamental que l’on peut viser dans l’alliance. S’il a lieu, il devient possible, à un deuxième niveau d’alliance, d’échanger des définitions d’enjeux, dans lesquelles on va pouvoir construire des pratiques d’action commune. Mais c’est à condition d’avoir échangé quelques ions culturels, sinon rien n’est possible. On peut alors commencer à répartir des responsabilités, à les articuler.

La responsabilité du syndicalisme n’est pas d’interroger la production sociale, mais d’interroger le travail. La responsabilité de l’éducation populaire n’est pas d’interroger le travail, mais d’interroger la production sociale. La production sociale vient du travail. Le travail produit la production sociale. La responsabilité aujourd’hui de l’éducation populaire est d’interroger le travail à travers la production sociale, via une alliance syndicale, via une alliance avec des forces syndicales extérieures à elle et organisées dans des rapports de production.

 

Sous titre ?

 

On va prendre un exemple, celui de l’école.

 

Vu du point de vue de l’horizon syndical, il est devenu aujourd’hui stérile, impossible, improbable et imbécile, d’imaginer un quelconque avenir à la négociation sociale sur le rapport salarial, conduite par les syndicats de la fonction publique, vis à vis de l’état patron.

Impensable que cette négociation sociale puisse ne porter que sur le rapport salarial insensé (le sens du travail est défini par ailleurs, monopolistiquement par le patron).

Donc, ce qui apparaît indispensable, du point de vue de l’évolution de la négociation sociale dans le champ du grand service public culturel qu’est l’école, c’est que la négociation du rapport salarial intègre la question du sens du travail. Pour intégrer la question du sens du travail, le syndicalisme enseignant va être obligé de se métamorphoser culturellement, pour mettre les enseignants au travail syndical sur le sens du travail des enseignants. Ils entrent en réflexion propre sur ce qu’ils font.

 

Cela ne se fait pas ! Aussi incroyable que cela puisse paraître, l’intéressement des enseignants se limite à la pédagogie. La pédagogie est de l’ordre des moyens, et non de l’ordre des finalités et des objectifs. Il  y a un courant psychopédagogique   qui surdomine, surdétermine, monopolise l’entièreté de la pensée du champ de l’éducation, depuis des décennies, et qui conduit à ce réduit obscurantiste. De toute façon les IUFM et autres CRDP, sont des dirigeants, des patrons, des organisation, ce ne sont pas du tout des syndicats ! Les syndicats ne réfléchissent pas, par définition, sur le sens du travail à l’école, quand ils négocient le rapport salarial. Ils font éventuellement des textes de congrès, sur “ l’école doit être démocratique, ouverte à tous, et c’est bien pour cela qu’on doit tous rester là à ne rien faire ”... rester immobile dans la définition du métier que le patronat nous a donné il y a un siècle. Ils ne mettent pas les enseignants au travail sur le sens de l’enseignement, du travail d’enseignant, dans le syndicat.

 

Approfondissons l’exemple.Voilà donc la négociation sociale produite syndicalement, obligée d’évoluer dans le champ de l’enseignement, parce que l’état-patron est devenu (au même titre que le capitalisme) totalement incapable d’assigner un sens à cet acte d’enseignement, de façon autoritaire et centralisée. D’où social-libéralisme, déconcentration, décentralisation, autonomie et responsabilité des établissements... Mais les établissements se réveillent dans le même type de cauchemar que l’état-patron : ils ne savent pas non plus attribuer un sens malgré les enseignants. C’est donc bien dans les mains des enseignants qu’est déposée la question du sens de leur travail, à condition qu’ils s’en emparent.

 

Voilà où se situe le dépositionnement et le potentiel de repositionnement de l’action syndicale. Elle peut porter jusqu’au seuil de la définition du sens du travail des enseignants. Plus loin, non. Si on se met à rêver que la définition de ce sens du travail emporte nécessairement la définition du sens de la production sociale de l’école dans la société, on va demander aux enseignants syndiqués, négociants leur rapport salarial, de redéfinir toute la société. On va appliquer la théorie de l’autogestion au seul endroit où elle ne peut jamais s’appliquer, le service public (puisqu’il est universel et donc hétéronome), et on va surcharger les agents en question (potentiellement en devenir d’acteurs) de responsabilités, on va tous les affilier à la secte Delors (centrisme : plus personne ne bouge).

 

Il est donc nécessaire qu’en face, dans d’autres horizons de la société civile, se déploie une nouvelle culture conflictuelle sur le sens de la production sociale de l’école. Il est nécessaire qu’on attende les fédérations de l’éducation populaire au coin de la rue, pour interroger : “ que produit l’école au sein de la société ? ” Elle produit non seulement ce que Bourdieu a dénoncé, mais aussi des savoirs morts, ignares, ou des savoirs détruits par le processus de surqualification-déqualification en chaîne. C’est là l’alliance où l’on attend, d’un côté des enseignants réfléchissant sur leur travail, d’autre part des citoyens réfléchissant sur le sens du savoir dans les rapports sociaux, et où peut se définir une alliance permettant d’exprimer:  « voilà l’école qu’on veut  et l’enseignant dans cette école ». C’est de cette alliance que peut naître, à la fois la redéfinition du métier de l’enseignement et la redéfinition de l’institution scolaire. Sans cette alliance, les uns restent avec une vague poésie sur l’école (les MJC, qui en définitive font de la remédiation, et donc du confortement de l’école qu’on ne veut pas), les autres (des enseignants obscurs et ignares) disent : “ on veut bien travailler moins, pour travailler tous, en travaillant la même chose et en ne changeant rien ”, dans une école qui produit l’horreur.

 

Cette double impasse peut être contrée par l’alliance, à condition et seulement à condition, que le syndicat intègre dans son mode de production des pratiques culturelles, et que l’éducation populaire intègre dans son mode de production l’idée même de conflits socio-économiques.

 

L’éducation populaire ne peut pas avoir d’autre ambition que d’être un champ où la société civile se met elle-même en conflit, en débat et en interrogation par rapport à la puissance publique et par rapport au marché parce que ce sont des systèmes d’intérêts différents, contradictoires. Si nous ne parvenons pas à mettre à plat ces contradictions secondaires, nous ne parviendrons jamais à être forts sur les contradictions principales.

En sachant que les stratégies conservatrices libérales d’en face, pratiquent le même théorème que nous, mais nuancé. Ce que je dis là pourrait plaire à Debré si je remplace éducation populaire par fédération d’associations de parents. C’est tout.

 

 

                                                         Coupure...

 

Si tu veux une élucidation, tout à fait étrangère, du Cartonisme, tu vas trouver cela dans : “ Expérience esthétique et agir communicationnel autour de la ? ? et de l’esthétique ” de Claude Hamais, page 111 du n°2 de printemps 90.

 

                                                         Il lit la page 112...

                                                         il cite d’autres ouvrages...

                                                         presque la moitié de la face B

 

Question :

Pouvez-vous préciser ce que vous entendez exactement par « production sociale » ? S’agit-il des  types de rapports qui se nouent entre les gens dans une société donnée ?

 

  Quand je parle de “ sens du travail et sens de la production sociale ”, je  désigne les deux faces d’un même processus, qui n’est pas dissociable, mais qui est envisagé suivant un point de vue ou suivant l’autre. Gardons l’exemple de l’école (mais on peut prendre la santé ou le travail social) : si on évoque la question du sens du travail, on envisage la production sociale vue sous l’angle rétréci de la production de l’enseignement par l’enseignant. Quand je parle de production sociale, je parle de l’ensemble des rapports et des relations de services dans lequel l’usager contribue à la production. Un produit n’est pas un service. Ceci  fait que la production sociale de l’enseignement n’est pas seulement dépendante de l’enseignant, mais aussi de l’enseigné, des parents de l’enseigné, des citoyens autour de l’enseigné, et qui font que le savoir s’inscrit dans un rapport social.

Malgré lui, l’enseignant n’a pas le monopole de la production de l’enseignement. Mais l’ensemble des usagers directs et indirects, les citoyens, les patrons et les syndicalistes, ont une co-responsabilité sur la production sociale de l’enseignement. A savoir : que devient le savoir dans les rapports sociaux ? L’enseignement est inachevé du seul point de vue de l’enseignant.

 

Même chose sur la marchandise.

On pourrait dissocier produit du travail, la voiture qui sort de la chaîne, et la valeur de cette dernière une fois mise en circulation. La production sociale de l’automobile n’est pas réductible à son produit. Il y a plusieurs usages de l’automobile...

Mais là encore j’ai tendance à dire : pas trop vite, pas trop fort, pas trop loin.

Si on précipite la question “ sens de la production sociale ”, supposant déjà résolue la question “ sens du travail ”, si on les compacte et les amalgame en disant : “ les ouvriers de chez Renault pourraient négocier et se mobiliser sur la voiture pas polluante ”, je préférerais qu’ils se mobilisent d’abord sur le travail pas polluant. Le travail avant la production ! Pas trop vite sinon on tombe dans le syndrome que j’appelle en raccourci le “ syndrome Deloriste ” : On met tout dans tout, on adopte une position cypto-centriste. On devient une conscience malheureuse.

 

Question :

Vous  parlez de réinterroger le travail. Les MJC participent à des dispositifs d’insertion sociale professionnelle des jeunes, y compris en négiciant leur placement dans des entreprises. Vous avez dit ailleurs que le travail d’insertion, s’il n’était pas un travail permettant de questionner la façon dont la production est organisée dans l’entreprise, ne servait à rien. Pensez-vous que des institutions comme les MJC (des associations dans une ville, avec un budget, un équipement, des moyens d’intervention de type culturel ou socioculturel) peuvent interférer dans le monde de l’entreprise industrielle, sous une forme ou sous une autre, y organiser des débats, y poser des questions, y monter des opérations culturelles, des animations ?

 

Alors même que nous venons d’établir avec prudence, pour éviter le syndrome Deloriste, la distinction entre lutte sur le sens du travail et lutte sur le sens de la production sociale, votre   question, dans le champ du travail, viserait à internaliser tout de suite la question du sens de la production sociale. J’ai répondu : non pas trop vite. Et maintenant, dans le champ de la vie quotidienne, vous me posez une question immédiate sur le sens du travail. Ma réponse est la même : pas trop vite !

 

Je dis que le rôle de la MJC, structuré à partir de son autonomie relative “ culturaliste ”, est de prendre le chemin d’interroger le sens de la production sociale, jusqu'à chercher l’alliance avec la question du sens du travail. Donc, cette précaution étant prise, commençons par la question du sens du travail. Tentons de l’appliquer à un champ de laproduction industrielle : celui de la construction.Vous aurez  peut-être observé, comme moi, que (pour prendre deux exemples que nous connaissons bien, mais on pourrait aussi prendre l’Italie) la croissance démographique de votre pays comme du mien est faible, et que le problème du logement ne s’y exprime pas d’abord en terme de déficit quantitatif du parc immobilier.

vous observerez donc comme moi que, la question dite du logement s’inscrit dans un paradoxe : un surcroît relatif de parc immobilier, par rapport à une demande sociale en explosion. C’est une impasse quantitative évidente (à cause d’un phénomène que nous n’aborderons pas ici : la perméabilité du marché financier avec le marché immobilier, les capitaux liquides et les capitaux solides).

 

C’est un magnifique conflit car il lie à la fois le sens du travail et le sens de la production sociale. D’un point de vue purement capitaliste, il y a extrêmement peu d’intérêt à revaloriser le parc immobilier existant, sauf dans certaines circonstances très précises. Il y a même, au contraire, avantage à détruire pour produire : c’est ce que l’on appelle le syndrome guerrier du capitalisme, qui se renouvelle à chaque guerre, et qui a internalisé la guerre comme principe de destruction-reconstruction permanente. La destruction-reconstruction n’est pas sans rapport avec l’évolution des modes de production capitalistes du secteur de la construction qui, ces vingt dernières années, y a fait de prodigieux gains de productivité par la préfabrication (les éléments préfabriqués). Cela contribue à vider les métiers de la construction d’une bonne part de leur sens. On est alors devant un problème magnifique. A la fois, il y a un marché (probablement hors normes du marché : donc un marché non marchand) pour déployer un secteur de rénovation, réhabilitation, du patrimoine immobilier existant, et pour satisfaire la demande sociale de logement.  Ce marché non marchand est celui même qui permettrait aux métiers de la construction d’éviter le processus de surqualification-déqualification en chaine, d’évictions en masse, et de formation de gains de productivité, avec les conséquences que l’on connaît en terme d’exclusion socio-économique.

 

Reprenons donc votre question de l’insertion socioprofessionnelle du point de vue de la MJC. Cette MJC qui, benoîtement, joue non seulement de son culturalisme, mais joue en plus de sa servilité, pour entrer en action, du point de vue de l’insertion socioprofessionnelle dans le secteur du bâtiment, pour des jeunes maghrébins, commet un double ou triple crime ! Elle passe à côté de la montre en or, du point de vue des conflits sur la qualification, la requalification, et contre la surqualification-déqualification en chaîne ; elle passe à côté de la montre en or du débat social sur : qui peut habiter où et dans quoi ? Une action d’insertion réussie, dans le domaine du bâtiment, avec des jeunes maghrébins consisterait d’abord à travailler conflictuellement le thème de la production sociale (c’est-à-dire l’inventaire du patrimoine désaffecté), et de la demande sociale de logement y afférent potentiellement. Elle consisterait donc à faire un conflit sur la ville, qui pourrait trouver ses prolongements, et sa traduction, dans des conflits sociaux et syndicaux nouveaux, sur les qualifications dans le domaine du bâtiment, la structuration de la taille des entreprises, le type de nettoyage des négriers et autres affairistes, etc.

Il y a un travail à faire avec les citoyens, sur la demande sociale de logement, l’inventaire du patrimoine. C’est un travail de citoyens. Et ce travail de citoyens est un préalable à la question du sens de l’insertion socioprofessionnelle, telle qu’elle est agitée par les MJC.

 

Pour beaucoup de gens, la théorie de la valeur est encore cruellement engoncée dans la définition extrêmement restrictive, et que plus personne ne soutient, d’une approche strictement matérialiste de la production de la valeur. A savoir : il n’y a que les biens tangibles, pesables, stockables, qui sont le siège de la production de la valeur.

Or notre action s’aplique d’abord au secteur des services.

C’est plus facile parce que, effectivement, enseignement, soins de santé, travail social, services publics, services non marchands, préfigurent, annoncent, donnent la couleur de façon rayonnante, de l’évolution de l’entièreté du système productif vers l’immatérialité de la sophistication, l’incorporation de culture.

Donc, si je les prends comme secteurs, je les prends aussi comme secteurs annonciateurs de la transformation des autres secteurs. Souvenons nous du temps qu’il fallait pour produire une automobile, il y a quinze ans, et du temps qu’il faut, aujourd’hui. Le temps perdu à manipuler des boulons est compensé par du temps créé pour agencer de l’information. Cela signifie qu’il y a beaucoup de travail d’enseignement dans la production automobile, aujourd’hui. Donc, il y a beaucoup de soins de santé incorporés, aujourd’hui, dans la production automobile. Et donc, il y a beaucoup de travail social, de services publics et de services non marchands, d’organisation des relations entre les personnes, qui sont aujourd’hui incorporés dans le travail industriel.

 

Non seulement le secteur des services a pris le dessus sur l’entièreté du champ de la production, mais en plus, dans le champ de la production industrielle, il y a incorporation de services, qui fait qu’il y a immatérialisation, même de la production matérielle. Ne l’oublions pas. Si l’on prends l’exemple du bâtiment : dans le bâtiment il y a du béton, de la ferraille, des tas de choses produites industriellement. Et faire conflit sur la production sociale de l’habitat, et sur les métiers d’agencement et de fabrication des logements, c’est aussi toucher  indirectement à l’évolution du sort d’une série de secteurs industriels.

On peut prendre d’autres secteurs, comme l’alimentation et la transformation alimentaire.

Il est évident que l’industrialisation dans la production agricole, et l’immatérialisation de la production agricole, est aujourd’hui très inachevée, très partielle et très partiale. Il devient clair que la voie capitaliste obscure (c’est-à-dire : le marché est aveugle à ses externalités), de la production industrielle et de la transformation de cette production industrielle de l’agriculture, au sein des usines de l’agro-alimentaire, est elle-même porteuse d’insensé, et donc, porteuse de conflits sur le sens de la production sociale et du travail.

 

 

L’Histoire nous l’apprend : l’immatérialisation du capitalisme est, en partie, le produit d’une série de luttes sociales qui ont conduit, à travers différentes étapes, à ce que ce travail nécessaire soit, à la fois reconnu et confiné.Confiné via le processus historique de réduction du temps de travail, reconnu à travers différentes procédures qui font, en terme de structure des salaires, que le salaire industriel qualifié est, aujourd’hui, très nettement supérieur au salaire employé. Un ouvrier de la métallurgie gagne nettement plus que vous et moi.

Quand je donne cours à Coquerie-le-Sambre (notre principale industrie métallurgique de Lièges), à des délégués syndicaux, les travailleurs qualifiés de Coquerie ont un meilleur salaire que moi. Quand mon fils a travaillé, au mois de juillet, dans l’industrie de la construction (dans une grande entreprise de la construction), il a gagné, à dix-neuf ans, les quatre cinquièmes de mon salaire. Cela veut dire qu’il y a des compensations au travail hétéronome. Cela signifie que ce travail hétéronome a permis de produire des luttes fortes et structurées, qui visent à son confinement, sa compensation, et qui conduisent, historiquement, à sa délocalisation, et donc à la délocalisation des luttes sociales aussi, et qui fait que, dans un scénario qui n’a rien d’angélique, on peut imaginer, via la mondialisation, que le travail hétéronome, laid, bête et méchant, soit progressivement confiné, réduit, réorganisé, distribué, de façon à n’être plus qu’une part relative, et relativement décroissante, du travail requis de la population active, et moyennant des compensations et un encadrement, des substitutions capital-travail, qui le réduisent constamment. Il nous restera alors à penser, ce qui est beaucoup plus exigeant, comment la transformation de la production matérielle en production de services, y compris la production de services au service de la production matérielle, peut elle être intelligente ? Les relations entre les humains au travail, puisqu’une relation de services est une relation humaine (la personne qui nettoie les locaux)... La question de la valorisation du travail de la personne qui nettoie les locaux est, à mon avis, une question infiniment plus pertinente et plus aiguë, que la question de la valorisation du travail de quelqu’un qui boulonne les boulons. Parce qu’on sait que la personne qui boulonne les boulons va disparaître. La machine peut boulonner les boulons, mais elle ne peut pas produire un service. En tout cas, la partie machinique de la production de services est extrêmement limitée.

 

Question

 Ce serait donc c’est la tertiairisation de la société qui redonnerait à l’éducation populaire, paradoxalement, la possibilité de se réinterpréter sur ses missions fondamentales ?

 

LC - Evidemment !

Parce que le travail d’un égoutier, d’un nettoyeur de rue, d’un agent de quartier (qui sont les métamorphoses récentes du travail ouvrier), la question du sens de ce travail est infiniment plus ouverte et plus intéressante que la question de l’émancipation du boulonneur. En attendant, cela passe au Sud, et il ne faudra quelques décennies...

Il y a une dispersion de la qualification de l’ouvrier, dans deux horizons : une dispersion vers la production artisanale, et une dispersion vers la production de services. Ce en quoi l’ouvrier était fier, de son métier, de sa qualification, de son identité, c’était tant que les machines étaient aléatoires. Souvenons nous de l’exemple du conducteur de locomotive. Le conducteur de locomotive à vapeur pouvait être fier de son métier parce que le facteur humain l’emportait sur le facteur industriel. Le conducteur de locomotive TGV n’a plus cette fierté. Il doit donc déplacer sa fierté vers : “ dans quel système erré-je ? ” La qualification ouvrière ne disparaît pas dans un gouffre, elle se redistribue. De façon aléatoire, de façon perverse, provisoire, lente...

 

En Belgique comme en France, dans les structures syndicales, quelles que soient les différences d’un pays à l’autre, on a une majorité sociologique d’adhérents non ouvriers (soit parce qu’ils sont préretraités, soit chômeurs, soir dans le tertiaire). Mais le fonctionnement de structure syndicale et représentative est encore dominé par les ouvriers. En Belgique, toutes les majorités politiques dans les syndicats sont des majorités ouvrières, même si les majorités sociologiques sont non ouvrières. La  recomposition du syndicalisme passe par l’abandon de cet ouvriérisme dans sa pensée figée sur l’hétéronomie... tant qu’on boulonne des boulons, le sens du boulon appartient au patron. C’est logique. Si on ne boulonne plus les boulons, la question du sens du travail s’impose à nous.

 

La question de la coalition syndicale, lorsqu’on l’envisage uniquement du point de vue de la construction syndicale des enjeux, devient une chimère absolument hors d’atteinte. Et j’observe partout en Europe (j’ai participé un peu partout à des débats là-dessus) la tendance paranoïde de multiples syndicats, à globaliser totalement, de façon fantasmatique, la construction des enjeux. J’étais, par exemple, à la UIL (syndicat socialiste italien), au moment où il se transformait en syndicato de citadine (syndicat des citoyens). Il y avait une profusion de textes sur le syndicat des citoyens, et il proposait aux gens d’adhérer au syndicat des citoyens. Cela n’a jamais marché autrement que comme machine à produire des textes ! J’ai observé exactement la même chose, en Belgique, à la CSC (syndicat chrétien), quand il a fait sa démarche pour un syndicalisme des années 80-90. Une démarche de réflexion conceptuelle, splendide, mais tout à fait paranoïaque.

 

 

Le syndicat doit découvrir, grâce à d’autres, que son appartient à une interdépendance, à un système. Il ouvre donc son grand angle. Chaque posture locale devient alors une posture globale. Mais agir localement et penser globalement, a déjà reçu une  traduction politique dans la démocratie chrétienne : « un tiers de culturel, un tiers de social, un tiers d’économique, et je me tais ! ! ! ». La seule façon de sortir du syndrome Deloriste est alors de se dire que si l’enjeu a trois dimensions, il n’est pas improbable qu’il y ait d’autres acteurs concernés, et qui participent d’un même système d’intérêt que soi. Les autres dimensions du mouvement ouvrier, depuis lors autonomisées. Il faut donc rechercher le noeud d’une définition d’enjeux, que l’on met à l’entrecroisement des trois cercles.

Nous allons ouvrir  notre recherche de grand angle de coalition. Nous trouvons par exemple, un mouvement de femmes, et plus loin, une MJC ! Le mouvement des femmes, la MJC et le syndicat peuvent, en composant leur regard, recomposer un noeud de globalité. Il est donc évident que l’intersection complexe des enjeux, ici, appelle là un dépositionnement - repositionnement des acteurs, en terme d’alliance. Mais cette alliance n’est possible qu’au prix d’un certain type d’hybridation, de mixification, des systèmes de production de l’action collective.

On ne réalise  pas l’alliance d’une pomme, d’une poire et d’un caillou. On fait une alliance à partir d’un hybride. L’hybride n’est pas le mélange, la bouillabaisse, n’importe qui, n’importe quoi. Ce n’est pas le syndicat qui dit “ je m’occupe de tout ”, ce n’est pas l’éducation populaire qui dit “ je résous le monde ”. Comment pouvons-nous définir un enjeu dans lequel nous allons partager, non pas dans une division du travail au sens Taylorien du mot, mais dans une coopération conflictuelle, ce qu’il en est de la définition du sens du travail, ce qu’il en est de la définition du sens de la production sociale ?

 

On voit à quel point la distinction entre  production sociale  et travail est opportune, si on réfléchit au cas particulier du syndicalisme des travailleurs de l’éducation populaire : ce syndicalisme est justement celui qui a confondu au plus haut niveau, et de la façon la plus intense et la plus continue, l’un et l’autre. Au point de nier l’un par l’autre. A savoir : puisqu’on s’est approprié les structures de décision et les positions majoritaires, dominantes, des institutions, la production sociale que nous déterminons emporte nécessairement le sens du travail dont on ne discutera pas. Puisque nous sommes les porteurs, par ailleurs, des enjeux professionnels des travailleurs, il nous est interdit, évidemment, de discuter de la production sociale. Donc, on ne discute ni du sens du travail, ni de la production sociale. De rien ! De la perpétuation de la position ainsi définie.

Et là-dessus, il ne faut même pas chercher des adversaires : on se fabrique des ennemis, tout le temps ! C’est donc bien ce type de culture là qui est le mode de production de la dissidence permanente. Dépourvu de toute médiation par la question qui triangule tous les débats, du sens de ce que l’on fait, il reste à dire : “ puisque tu es là, moi je m’en vais ”.

 

Question :

 Que pensez-vous alors d’un syndicat qui limiterait strictement sa mission  à la « défense des intérêts matériels et moraux des travailleurs ? ».

 

LC - Dans les conditions historiques qui prévalent aujourd’hui, la prétention à défendre les intérêts matériels et moraux des travailleurs, se réduit d’abord à ne plus défendre que leurs intérêts matériels, et non plus moraux, et puis se réduit encore à défendre des positions de recul, sur ces mêmes intérêts matériels. En général, cela n’apparaît pas car la seule façon de négocier ce recul, de façon non honteuse, visiblement sur la place publique, c’est de jouer sur ceux qui sont encore dedans et ceux qui n’y sont plus. Ils peuvent donc tenir leurs positions, mais cela se traduit par un recul du chiffre d’affaire, un recul des subventions, un recul du conventionnement, un recul de reconnaissance du nombre de travailleurs. Tous les conflits socio-économiques honteux se jouent là-dessus. Soit on défend « ceux qui sont là », soit on défend quelque chose de plus global, qui comprend tout ceux qui devraient être là, tout ceux qui pourraient être là, tout ceux qui ont été là et tout ceux qui seront là. Si on défend des individus physiques, et non pas des individus moraux et abstraits, on est condamné dans le contrat social.

 

Les patrons jouent cela tout les jours.

- Ils disent : « On va réduire les effectifs ».

- Les syndicats répondent : « Ce n’est pas gentil. Vous ne pouvez pas. D’autant plus que vous venez de faire des profits ».

- Les patrons : « Oui mais la compétition, la compétition... ! Mettons en débat un plan social : il y a mille cinq cent travailleurs, désormais il y en aura mille, mais on protège les droits de tout le monde. Les mille qui reste, c’est la même chose, et les cinq cent qui partent vont en préretraite avec un cadeau. ».

- Les syndicats disent alors : « On a gagné ! ».

Cinq ans après, les préretraités sont morts, et on n’a plus que mille travailleurs à la place de mille cinq cent. Tant pis. Nouveau débat : « Il y a de nouveau trop de travailleurs ici, il n’en faut plus que sept cent cinquante. Mais, je protège tout ceux qui existent physiquement ici. Etc. ».

Sept cent cinquante restent, et deux cent cinquante partent. On ne se préoccupe pas des mille qui pourraient exister, du remplacement des deux cent cinquante qui partent, par deux cent cinquante jeunes. On ne fait donc pas un débat sur la population au travail, on fait un débat sur cette population-ci, ici et maintenant, avec cette structure d’âge là. C’est un crime !