TIERS-SECTEUR ET QUART-ÉTAT
Alain MARCHAND
1. Économie sociale ou question
sociale
L’Économique est aujourd’hui sommé
de se conjuguer au pluriel, de jouer de l’ambivalence:le don doit s’enchâsser
dans le marchand, le non-monétaire transfigurer l’argent dans la constitution
du lien social, l’économie se doit d’être solidaire en lieu et place de la
vieille solidarité organique de la division sociale du travail.
À l’antagonisme, supposé plus que
prouvé, Public/Privé se substitue ainsi une palette de configurations où les
multiples qualificatifs de l’État se confrontent à la déclinaison des formes du
marché. Le Tiers-Secteur défini par le seul “ni-ni” - ni public, ni privé - se
voit ouvrir la voie royale d’un ré-encastrement de l’économique dans le social,
et assigner le champ en friche des ruptures du maillage socio-économique. On réaffirme les vertus de la proximité, des
corps intermédiaires, en réponse à l’éther de la mondialisation et de la
communication, du “tertiaire relationnel” des services, contre la seule
fourniture de produits, fussent-ils immatériels.
Bref, une “autre” économie, supposée
combiner “l’initiative individuelle et l’autonomie collective”[1],
l’auto-organisation et les logiques entrepreneuriales associatives, dégageant
une “plus-value sociale”, devrait résoudre la nouvelle question sociale. Or, il
y a plus d’un siècle, Léon Walras le père de la théorie de l’équilibre général
et de l’économie sociale, dénonçait “la confusion si répandue et si
persistante de la question de l’association coopérative avec la question
sociale” et affirmait encore “chercher la réforme sociale dans
l’association coopérative, c’est exactement comme si on la cherchait dans la
charité ou dans la philanthropie”[2]. Dans les formes
renouvelées de l’économie solidaire, communautaire, c’est la vieille économie
sociale qui est reconvoquée, alors même que ses fondateurs s’évertuaient à
montrer qu’elle était partie intégrante de l’économie de marché.
Le crépuscule annoncé de l’État
Providence, la libération de ses “marges”, permettent de redécouvrir de vieilles
lunes que l’économie dérégulée avait déjà suscitées. Ce papier, d’humeur, n’est
qu’une protestation contre cette sommation qui est faite aux exclus, ainsi
“libérés” de l’aliénation du travail, de “nous” inventer une autre économie
voire une autre société, basées sur la proximité retrouvée; protestation contre
la tentation de percer les mystères d’un autre développement social à partir
des “capacités d’auto-production des populations en difficulté”[3], des vertus du
“second marché”, du pluriel.
Une approche
critique de cette post-modernité est bien de dire que l’impensé collectif de
l’au-delà du travail, le travail libre, ne saurait être décalqué pour en faire
le pensé de son en-deçà. Des diverses mesures et dispositifs qui se
sur-impressionnent à l’émergence d’un marché-providence, le fil conducteur est
bien ce “tiers-secteur” que seuls les anglo-saxons osent nommer, même s’ils
l’habillent d’une réflexion sur la démocratie associative. Ce que l’on tentera
de montrer ici c’est que la structuration économique de ce tiers-secteur, qui
n’est que réhabilitation des vertus du marché va de pair avec la construction
politique d’un “quart-État”, caste des exclus, au nom duquel “on” serait
habilité à parler, et fondée sur un retour sur l’homme g\'8enérique, appréhendé
par sa seule dignité, qui ne serait ni l’homme concret - mû par ses passions et
son intérêt - ni le citoyen abstrait du jeune Marx de La Question Juive.
Partir du social pour fonder un
autre économique ou du moins un autre segment de l’ordre économique est
tentative louable sinon récente. Marqué en France par le mouvement coopératif
et l’associationnisme, dans le monde anglo-saxon par les ‘charities’ et la
philanthropie, le Tiers-Secteur n’est que l’un des avatars de l’histoire de
l’économie sociale; ses fondements comme ses champs sont aussi difficiles à
cerner que ceux de sa matrice originelle, en particulier dans ses frontières
avec le secteur marchand formel et informel, l’économie domestique, le secteur
et les pouvoirs publics, le “patronage”, au sens de Charles Gide. L’intérêt
qu’il suscite aujourd’hui en France est certainement lié, au plan politique, à
la délitescence de notre modèle républicain d’intégration et d’individuation
des rapports sociaux, de refus des pouvoirs intermédiaires et à la prégnance
nouvelle du modèle “communautaire” anglo-saxon porté par la construction
européenne.
L’économie sociale a toujours
oscillé entre plusieurs paradigmes.
Doit-elle être réduite à ses
institutions selon les approches de Frédéric Le Play, organisant l’Exposition
Universelle de 1867 ou de Charles Gide ayant en charge celle de 1900 où
l’Économie Sociale avait son “Palais”? C’est l’orientation des classifications
modernes dissociant associations, coopératives, mutuelles.
Doit-elle fonder la recherche d’un
idéal social ou la construction d’une théorie de la répartition de la richesse
sociale comme le souhaitait Léon Walras dans ses “Études d’Économie Sociale”?
Doit-elle cibler son champ dans la
recherche de nouvelles relations du producteur avec lui-même, avec son produit,
matériel ou immatériel, avec ses outils, avec le collectif de travail selon la
définition plus large de C. Gide[4] ou selon les
interrogations récentes de l’économie dite solidaire? Est-elle la tentative de construction d’une autre
économie, alternative, où les postures de l’échangiste substitueraient le
relationnel à la dépendance salariale, l’auto-proclamation à la déclaration par
un tiers, fut-il le patron ou l’État, où l’argent ne serait plus le “médiateur”
de J-S Mill et de Marx, le“lien social” par excellence comme tendrait à le
faire accroire la référence anglo-saxonne aux “not-for-profit organizations”,
où la marchandise serait dé-réifiée comme seule valeur d’usage?
Serait-elle enfin cette économie souterraine,
informelle, inventée par les exclus pour survivre et échanger dans un “second
marché”, celui des “marchandises-rebuts”, images inversées du capital virtuel
de la financiarisation, que nous annonce la gauche radicale américaine en la
parant de toutes les vertus retrouvées de la philia?
2. L’économie sociale à la française et le marché
L’approche la plus courante de
l’économie sociale[5], en France, se fait
à partir de ses seules entreprises, et ce à partir de critères juridiques
(libre volonté participative; méthodes de direction réglées statutairement et
non en fonction de la répartition du capital social; objet non lucratif à titre
principal). “On ne peut guère qu’avancer des nomenclatures, des typologies,
à défaut d’être capable d’isoler des caractéristiques synthétisant
l’originalité d’un secteur” écrivent X. Greffe, X. Dupuis et S. Pfieger[6] et C. Vienney leur
fait écho en délimitant et structurant son champ à partir “des combinaisons
de critères juridiques, économiques et sociologiques”[7], de même que E.
Bidet la désigne comme “reconnaissance institutionnelle” obtenue par un “groupe
d’organisations”[8]. Nous sommes dans
le droit fil du “sens restreint” que donnait
Charles Gide au terme, en 1900, celui qui embrasse “non les systèmes
et les programmes de réforme sociales, mais les institutions et organisations
sociales, non ce qui doit être en tant qu’idéal désirable, mais ce qui existe
déjà en tant que résultats obtenus”[9]. Pour la Commission
de la CEE[10] le discriminant caractéristique est “la
mise en oeuvre de techniques d’organisation spécifiques” de l’activité
productrice, et ces entreprises opèrent “en concurrence avec les formes
traditionnelles d’entreprendre”. Même sans but lucratif elles sont bien des
sociétés “lorsque pour réaliser leur but, elles poursuivent une activité
économique exercée comme rémunération à titre principal ou accessoire et que
cette activité a un caractère de permanence”[11]. Nous sommes bien
au coeur de l’économie politique et de la régulation par le marché.
L’Économie Sociale ne corrige pas le
marché, elle participe de son essence, de la vitalité de la loi de la valeur -
tout comme l’État -, à partir des choix individuels, de la posture de
l’échangiste volontaire. Elle est partie intégrante de la juridicisation et de
la contractualisation du lien social que l’on constate aujourd’hui jusque, y
compris, dans le traitement de la question sociale. Elle n’est en rien
contradictoire avec le modèle républicain et l’histoire de l’association, de
Waldeck Rousseau à la loi de 1901, le prouve. Il suffit de se référer aux
schémas théoriques de l’équilibre additif
de Walras lui-même pour montrer que ni la forme de la propriété sociale,
ni le mode de gestion n’influent sur les mécanismes du marché.
Pour Walras, en
effet, les associations se développent en dehors du système de distribution de
la richesse sociale, mais elles sont “renfermées” toute entières dans la
production de cette richesse:“Eh bien! ce que dit l’économie politique,
c’est ce que font les associations populaires”[12] écrit-il et il
poursuit “elles n’ont rien à demander à l’initiative collective ou commune,
autrement dit à l’État, et doivent tout attendre de l’initiative individuelle
(...) leur terrain, c’est le terrain commun de l’industrie, du commerce et du
crédit. Ce terrain est-il obstrué? l’État seul peut et doit le déblayer. La
place une fois libre, les associations populaires marcheront par la seule force
de l’action et de l’énergie individuelles”[13].
De fait, il apparaît clairement, à
l’échelle internationale et comme en témoigne la quête impossible d’un statut
de l’association “à but non lucratif” en Europe, que les organisations de
l’économie sociale sont des lieux d’expérimentation à la fois pour de nouvelles
techniques entrepreneuriales[14], l’implication des
personnes, bénévoles et salariés, les emplois a-typiques. Rien ne les distingue
des mutations contemporaines; on pourrait même affirmer qu’elles les
anticipent, par exemple dans l’émergence de la forme réseau pour l’entreprise,
voire même dans la financiarisation. Peut-on ignorer que les “fonds de pension”
gérés par les syndicats américains, ou d’autres organisations mutualisées, sont
le premier facteur de la financiarisation et de la mondialisation des
économies, puisque même les fonds de retraite des pays émergents participent
aujourd’hui du mouvement[15]. De même, la quête
de la sécurité des placements conduit les gestionnaires mutualistes à
participer largement à la titrisation de la dette publique. En France, le Code
de la Mutualité, élaboré par la Mutualité elle-même, sous gouvernement
socialiste, en 85-86, fait obligation de constituer une “réserve légale”
équivalente à 75% des prestations versées l’année précédente. Ainsi une grande
mutuelle de l’Éducation Nationale arrive à avoir en 1996 des capitaux propres
de près de 11 milliards de francs (3,6 de “réserve légale” et 7 de “réserve
libre”) pour 6 de cotisations. Ils n’étaient que de 6,8 milliards en 1989. Les
immobilisations financières ont triplé de 89 à 96 passant de 33% des capitaux
propres immobilisés à 62% en 1996. La conséquence de cette financiarisation est
une grande sensibilité à la volatilité des marchés puisque pour le même
organisme si en 1993, les produits financiers représentaient encore 11,4% des
cotisations ils sont tombés à 3,5% en 1996.
L’immatérialisation croissante de la
production marchande donne une place croissante et de choix à l’économie
sociale. Sa souplesse, sa polymorphie lui permettent - mieux que toute autre -
de déceler les nouveaux marchés, de susciter de nouveaux besoins. Ses out-puts
sont facilement valorisables sur des marchés, qu’ils soient privés ou publics,
alimentés par des revenus directs ou indirects, voire même par du capital
public.
L’extension du
modèle “libéral”[16] d’État-Providence
génère la mise sur le marché de produits sociaux, autant de biens collectifs
privés :sécurité, sociabilité, formation, culture, rapports au corps,
communication, produits assurantiels etc. L’économie sociale y déploie cette
alchimie qu’anticipait déjà C. Gide dans la nomenclature qu’il lui appliquait “association
libre, patronage, pouvoirs publics” [17], autant
d’organisations fondées pour lui sur “l’initiative individuelle”. Aussi la
tentative du repérer du non-marchand ou du non-monétaire nous paraît vaine dans
l’inflation associative, dans le développement des formes nouvelles de
philanthropie et des fondations, dans le défaussement de l’État sur le privé
qu’il finance autour des projets. Rien dans le paradigme de la marchandise ne
fonde sa matérialité; nous la définirions comme la valorisation sur un
marché - validant ex post la pertinence
des choix ex ante -, d’out-puts fruits de cellules privées de production à
partir d’un travail qualifié.
3. “Ni-ni”:le tiers-secteur à l’anglo-saxonne
La matrice anglo-saxonne du
Tiers-Secteur est différente. Elle est basée sur la philanthropie et les
institutions charitables anglaises et sur l’idéal américain de corps
intermédiaires ou communautaires, de contre-pouvoirs sublimant la tension entre
l’État et le citoyen, cher à Tocqueville. Ce dernier voyait dans l’association,
chez les peuples démocratiques, le seul moyen de“résistance des citoyens au
pouvoir central”[18]. Mais, il a quelque peine à s’émanciper d’une
délimitation par le seul “ni-ni”, ni-public, ni-privé. Sa définition est
négative (non distribution de profits aux propriétaires, pas de contrôle
politique direct), voire résiduelle et liée au défaussement de
l’État-providence[19]. La “plus-value
sociale” et le volontariat y sont cependant fortement présents et c’est ce qui
explique leur import dans les sociétés de crise:“les objectifs premiers sont
sociaux plutôt qu’économiques”[20]. Il se doit d’être
porteur de valeurs-guides (value-led). Pour le différencier de l’économie
sociale traditionnelle, on y rajoute ainsi (Greffe, 1983) “les perspectives
qu’il peut offrir par rapport aux nouveaux enjeux plutôt qu’à la tradition”
coopérative ou mutualiste. Le volontariat est, en ce sens, pris plus sous
l’aspect d’un secteur volontaire - basé sur des acteurs plus que sur des
citoyens (voluntary sector) - que sous celui du bénévolat. La proximité de ce
concept avec celui de “community” est indéniable, comme dépassement de la
philanthropie anglaise. Cependant, quand les anglo-saxons en définissent le
noyau central (Hudson, 1995) comme celui des organisations caritatives (comme
mauvaise traduction de ‘charities’), religieuses, culturelles et artistiques,
communautaires, de “causes” (‘campaigns’), les syndicats et associations
professionnelles et tout le secteur volontaire, le champ est très vaste et rend
peu compte de la nouveauté quant à la forme travail ou aux ruptures du lien
social.
La toponymie du secteur[21] trace comme
frontières les compulsions étatiques et publiques, marchandes, partidaires ou
strictement religieuses. Une étude plus précise montre que les zones-frontières,
perméables et larges, relèvent plus de la “marche” de l’empire germanique que
de la ligne de démarcation.
L’intervention de l’État et des
collectivités territoriales, directe par la fourniture de biens collectifs et
par les procédures d’administration mixte[22], dites de commando
ou encore de mission[23], par les logiques
contractuelles et partenariales, indirecte par le biais des subventionnements
ou des marchés publics, laisse peu de place à l’associatif “pur”. L’élaboration
et l’implémentation des politiques publiques, les procédures de gouvernance
suscitent des acteurs collectifs et l’associatif finit par fournir des “biens
réponses” à des dispositifs qu’il a lui-même aidé à élaborer. La gestation,
prolongée pour cause de dissolution, de la loi sur la cohésion sociale en
France est à ce titre exemplaire:le secteur associatif participe à la
définition de la loi, à la désignation des besoins sociaux auxquels il apporte
les produits-réponses. En Grande Bretagne le QUANGO (Quasi Autonomus
Non Governmental Organizations) était devenu le principal mode de gestion privé
et partisan de l’action publique[24]. De même, la logique du marché concurrentiel a
toujours été le cadre opératoire des coopératives, mutuelles et plus récemment
des associations et entreprises intermédiaires. Dans la “marche” proche du
secteur informel, les anglo-saxons classent les groupes communautaires, les
réseaux (les “LETS” par exemple). Les enjeux commerciaux autour de la communauté
“gay” en France témoignent de l’émergence nouvelle de ces réseaux où
l’associatif, déclaré ou de fait, structure des formes de marchés captifs. On
ne saurait oublier que l’économie informelle est une économie “tributaire”,
réalisant plus un profit de circulation que de production.
L’out-put associatif est valorisé
par ces configurations particulières du marché, qu’il soit réalisé par de
l’argent public ou privé. Les nouvelles postures entrepreneuriales, la synergie
des réseaux, caractéristiques du tiers secteur sont révélées par les
“affaires”.
4. Le “plus” affiché de l’économie
solidaire
Les nouvelles interrogations sur le
traitement social de l’exclusion, sur l’activité substitutrice du travail,
trouvent plus leurs places dans cette approche du Tiers-secteur que dans
l’économie sociale à la Gide. Un de ses aspects majeurs, porté par la figure du
“volontaire” plus que par celle du “bénévole”, est l’énoncé d’un changement
personnel auto-conduit, proche du “self-employment”, par lequel l’activité
relèverait de l’autonomie plus que de l’hétéronomie. Cela renvoie au rôle de
l’acteur, intervenant dans l’espace
public grâce aux dispositifs. La quête du “don”, de la “réciprocité” dans la
relation de proximité est à cet égard particulièrement significative. Cette
double inscription dans les sphères publique et économique fonderait l’économie
solidaire (Laville, 1994, p 76), contrairement à la simple coopération. Ainsi,
dans les services de proximité, émancipés de l’économie domestique, ce ne
serait pas la nature concrète du travail et l’existence d’un rapport salarial,
mais leur inscription institutionnelle qui créerait la différence et fonderait
l’alternative[25].
Pourtant, un service de proximité
peut en cacher un autre. La
tertiarisation croissante fait éclater
la centralité du travail isomorphe pour démultiplier les postures:le cadre
“workooliques”, sur-impliqué trouve son image inverse dans le salarié
domestiqué; l’entrepreneur associatif essaime jusqu’à la micro-structure du
“self-employment”. Le Tiers-secteur, lieu de prédilection de l’immatériel,
réhabilite la figure du marchand directement valorisé par son produit. La
post-modernité peut aussi bien projeter des nouvelles formes d’emploi
qu’habiller de neuf de vieilles postures pré-salariales. On a tôt fait de
retrouver du don, du lien, là où se dissimule la violence de l’échange, de
nommer la dés-aliénation de l’activité, là où les postures des échangistes
créent de l’antagonisme; c’est oublier un peu vite que sur le marché “les
hommes s’avancent masqués”.
Ce n’est pas parce que l’activité se
donne à voir dans l’espace public, contrairement au travail salarié privatisé,
qu’elle invente de nouvelles postures. Le “travail” pré-existe, même si on a
tendance à l’oublier, au salariat. Le producteur n’est validé socialement que
par la réalisation, la vente, de sa marchandise qu’elle soit matérielle ou
immatérielle, produite secrètement ou de manière publicisée. Sur un marché, premier
ou second, il y a bien une socialisation en oeuvre, mais une socialisation
fondée sur l’antagonisme et la violence de l’échange et non sur la restauration
d’un lien social.
Plusieurs études britanniques[26] montrent que le
“self-employment”, loin de favoriser la naissance d’une nouvelle subjectivité
collective du travail favorise le repli sur les valeurs individualistes et
conservatrices. Il résulte souvent d’une préférence patronale pour la
redécouverte de “l’out-putting system” pré-manufacturier. Une étude de l’accès
à cette forme d’emploi a-typique montre[27] que ce sont
majoritairement (plus de 60%) les personnes qui disposent déjà d’un emploi qui
en font le choix, suivis par les inactifs (20%) et en dernier lieu les chômeurs
(15%). Sur la décade 83-92, la proportion des actifs a cru de 45 à plus de 60%,
celle des chômeurs a décru de 20 à 15%. Cette composante du tiers-secteur
résulte plus d’un choix hédoniste individuel que de l’invention d’un remède à
l’exclusion. Le “temps choisi” ou la forme d’activité ne signifient en rien
l’émancipation du marché, ni le ré-encastrement de l’économique dans le social.
Ainsi, par exemple, les services de
proximité à la personne, dits solidaires, se structurent peu ou prou autour
d’une configuration, très classique, de la triangulation du procès de
travail:un organisme prestataire salarie une personne, précédemment en
difficulté ou non, dans une optique de réinsertion, et facture à l’usager les
prestations réalisées à son domicile. La particularité est simplement
l’émergence d’un quatrième pôle, l’organisme financeur public, en outre
contrôleur. Nous sommes dans l’ordre du lien contractuel marchand, même s’il
est institutionnalisé.
Par exemple, des
services de maintien à domicile ne changent pas de finalités qu’ils soient
assurés par un service municipal ou par des associations telle que l’ADMR, Aide
à Domicile en Milieu Rural, qui contrairement à son intitulé premier “déborde”
largement sur les services urbains. Le “lien” particulier que l’on pense
trouver dans l’solidaire est bien loin de la philia qu’Aristote nichait dans
l’association. Il n’est ici que celui de la crucialité de l’attestation de la
force de travail dans l’ordre d’un rapport salarial lié au corps. La
dialectique maître-esclave est particulièrement forte dans cette relation de
dépendance caractéristique de toute forme de “domesticité”. Tout ce qui touche
au “corps du maître”et le “louage de services” ont interpellé le droit pénal
tout comme le code civil napoléonien. En la matière l’attestation préalable de
la force de travail n’est pas qu’un risque économique, elle est “vitale”.
C’était le rôle des bureaux de placement, c’est celui des “ordres
professionnels”, du doctorat d’exercice ou du Diplôme d’État pour des travaux
plus qualifiés liés à l’intime corporel ou patrimonial, c’est le rôle dévolu à
l’association prestataire. Il est tout à fait significatif que dès le vote de
la loi de 1901, l’association a pris le relais de l’interdit des bureaux de
placement pour réaliser cette attestation. Il est tout aussi significatif que
l’essentiel des associations “intermédiaires” concerne les secteurs d’emploi
historique de ces mêmes entreprises de main d’oeuvre:domesticité urbaine ou
rurale, monde du spectacle. Si la sphère domestique est aujourd’hui publicisée
et institutionnalisée, c’est aussi parce que la famille ne joue plus son rôle de
présentation et d’attestation des forces de travail. Les travailleurs démonétisés ne sont pas
seulement atteint dans leurs “savoirs-faire” obsolètes, ils sont aussi atteints
dans leur savoir-être. Le paradoxe est
bien que les services de proximité s’adressent, en termes de main d’oeuvre à
réhabiliter, à ces exclus-là. Les associations, sommées de faire le tri de
l’employabilité, ne sont pas toujours performantes. En témoignent et le
turn-over sur ce type d’emplois et la mortalité associative.
5. Tiers-secteur, inflation
associative et “second marché”
Par sa proximité avec l’économie
informelle, son articulation étroite à la circulation des marchandises, sa
mouvance, le Tiers-secteur est, semble-t-il, plus réhabilitation du marché que ré-invention de la coopération.
La mobilité associative permet de
démultiplier les produits résultant d’autant de projets. L’entrepreneuriat
associatif cible les “petites différences”[28] à valoriser pour l’appel aux fonds privés ou
publics et suscite autant de dispositifs. En matière de services de proximité,
les associations prestataires ne donnent pas de l’épaisseur au lien social mais
sont déterminées comme autant d’associations-produits. Loin de rapprocher
l’offre et la demande, le Tiers-secteur assure la prolifération des produits
différenciés, des partenaires. On en arrive à la situation décrite par Max
Weber qui, au 1er Congrès des sociologues allemands en 1910 à Frankfort, voyait
dans la démocratie américaine de Tocqueville un “embrouillement de sectes
exclusives, d’associations et de clubs. Ils favorisent la sélection de ceux qui
sont adaptés à la vie américaine en général en leur facilitant l’accès au
pouvoir commercial, politique ou autre dans la vie sociale”. En outre, par
le jeu de la filialisation, de la fédération, de la participation croisée des
dirigeants, le tissu associatif - dont le caritatif pourrait être l’archétype -
prend la forme d’une nébuleuse d’associations très finalisées, structurée en
réseaux qui n’ont rien à envier aux firmes.
Par leurs formes, le social et le culturel s’apparient ainsi au
financier. C’est le parachèvement, inverse, de l’attente de Charles Gide:
“aujourd’hui l’association obéit à la loi de la division du travail. Ainsi
autrefois, cette association unique prenait l’homme tout entier, tandis
qu’aujourd’hui, ces mille associations ne prennent, chacune respectivement,
qu’un côté de notre personne et qu’un moment de notre vie. Heureux changement
d’ailleurs et très profitable à la liberté (...)”[29]. L’homme, isolé,
est ainsi éclaté en de multiples usagers assignés à la mesure de ses divers
handicaps et à son chevet se bousculent les offreurs de services. L’exclu, être
générique dans le processus qui le marginalise, cèle la place à de multiples
“figures fines du social” où l’individu n’est appréhendé et valorisé que par
ses défaillances à combler. Dispositifs et entrepreneuriat associatif, dans la
logique nosographique de la clinique sociale, créent “des groupes qui n’ont d’autre consistance que celle de
leurs règles de construction, mais finissent par s’imposer comme réalité
sociale”[30]. La figure centrale
des sociétés cadastrées et affiliées (R. Castel), le “sans feu ni aveu”,
ré-émerge, plurielle, en de multiples “personnes”, autant de masques nous dit
l’étymologie, définies par leurs seuls manques, les “sans-...”. Le caritatif,
par le tri, s’autorise un “contrôle social” que l’État n’ose plus afficher. La
charité, elle-même, qui créait un continuum physique, de la filiation par
l’obligation, est redessinée par le paysage associatif devenu écran et génère
aujourd’hui de la distance. Le don devient promesse de don et la dyade, signe
du face-à-face du donneur et du receveur se fait échange pluriel, circulation.
Le don de soi se donne à voir. Le jeu, institutionnalisé et ritualisé, se joue
à plusieurs:le donateur, le héros-réalisateur d’exploit, le héraut-médiateur,
le receveur virtuel, l’institution récipiendaire.
Émerge également dans ce
tiers-secteur, le “second marché” lié au recyclage des produits, à
l’auto-production, à l’intermittente consommation ostentatoire (Crazy George).
C’est réellement un secteur socio-économique qui se structure avec ses acteurs,
ses produits spécifiques, ses réseaux. Mais, loin d’être une économie
non-marchande, ce qui se noue autour de la pauvreté, ce n’est pas une
solidarité nouvelle transcendant les solidarités mécanique et organique de
Durkheim, mais un marché à part entière, avec ses mécanismes d’individuation,
de concurrence, d’hédonisme et régulé par la “main invisible”. On connaît bien
le fameux passage des Recherches sur la nature et les causes de la richesse
des nations où A. Smith explique que
ce n’est pas de la bienveillance, mais du soin qu’ils apportent à leurs
intérêts, que nous attendons notre dîner “du boucher, du marchand de bière
et du boulanger”. Ce qu’on ignore généralement, c’est que dans le même
passage, il applique le même paradigme du marché au “mendiant”: “quoique
ce soit là en dernière analyse le principe (i.e. la charité) d’où il
tire de quoi satisfaire aux besoins de sa vie, cependant ce n’est pas celui-là
qui peut y pourvoir à mesure qu’ils se font sentir. La plus grande partie de
ces besoins du moment se trouvent satisfaits, comme ceux des autres hommes, par
traité, par échange et par achat (...) les vieux habits qu’il reçoit d’un
autre, il les troque contre d’autres vieux habits qui l’accomodent mieux, ou
bien contre un logement, contre des aliments, ou enfin contre de l’argent qui
lui servira à se procurer(...)[31] C’est bien là le
fondement libéral de l’État-providence, celui par exemple du “housing system”
de Mme Thatcher (on offre des terrains à des “communautés” pour bâtir leurs
maisons à moindre coût).
C’est bien aussi
l’optique de J. Rifkin qui assigne au tiers secteur - dont il souhaite le
renforcement et la mondialisation - l’initiative de fourniture des “services
sociaux élémentaires”:“nourrir les pauvres, fournir les soins élémentaires,
éduquer la jeunesse, construire des logements sociaux et préserver
l’environnement” et de “prise en charge d’un nombre croissant de
services aux personnes et aux quartiers en difficulté”[32]. Il doit être
“adéquatement soutenu par le secteur public”. Le secteur dérégulé se voit
sommé de prendre en charge l’exclusion, conséquence même de la dérégulation des
marchés. L’ultra-libéralisme de l’ère Reagan-Thatcher ne s’y est pas trompé
qui, découvrant avec délice l’inflation associative et caritative induite par
les “cuts” qu’il a imposés à l’État-providence, s’est aussitôt félicité de la
revanche des vertus privées sur les vices publics.
C’est aussi l’ambiguïté de l’énoncé
d’une “capacité qu’ont les exclus d’inventer le social”[33]. La publicisation
propre à l’économie solidaire n’est pas garantie de son émancipation du marché,
au contraire les procédures d’institutionnalisation viennent renforcer son
enracinement dans la loi de la valeur. Il en va ainsi de l’inflation
associative dérivée des impératifs d’insertion propres au dispositif RMI, ou
même de l’implication de services sociaux de certains conseils généraux dans
l’émergence et la construction de réseaux d’échange et de savoir. La
contractualisation, la juridicisation du lien social, la manie contentieuse,
sont là pour redire le rôle grandissant du droit, dont on sait qu’il est tout à
la fois condition et dérivé de l’échange.
L’articulation avec le modèle
communautarien est particulièrement forte dans cet affichage du tiers secteur.
Le risque est bien celui de la construction politique et sociale de la
segmentation triale de la société:
- le secteur de la haute technologie
et de la financiarisation connaît une extension de la démocratie aux procédures
de production, grâce à la réconciliation du producteur et de ses outils
(travail immatériel) et à la maîtrise par le collectif de travail des processus
décisionnels (entreprise citoyenne),
- un secteur, également formel mais
soumis à la dé-régulation post-fordiste, conserve normes et valeurs du travail
salarié, accès à l’État-providence et à des formes privatives volontaires de
protection sociale. Ce segment concerne tout autant les couches salariées
traditionnelles que des acteurs de nouvelles formes de solidarité:les
entrepreneurs associatifs, les experts, les volontaires. Acteurs des nouveaux
mouvements sociaux, leur expression politique et associative est mobilisable
dans le cadre de la gouvernance, urbaine en particulier. Ainsi, associations et
“nouvelles citoyennetés”, expertes, sont enrôlées pour l’élaboration des
politiques publiques. Les formes de
gouvernance territoriales sont héritées et du management participatif et de la
gouvernance associative expérimentale,
- le Tiers-Secteur est marqué d’un
sceau dont l’une des faces figure l’inemployabilité de “ceux” du quart-monde et
l’autre le “self-employment”, partie émergée de l’économie-informelle
marchande, composante elle-même du secteur.
Se posent les questions de la
porosité des segments, des intersections, de la stigmatisation.
Dans cette
typolologie, l’économie sociale transgresse les frontières, s’enracinant de
manière transversale. Mutuelles, associations, formes de coopération ont des
domaines d’application multiples. L’exclusion peut se socialiser , il y a déjà
des mutuelles pour les plus pauvres, et les acteurs des dispositifs
fonctionnent dans plusieurs mondes.
6. Tiers-secteur et Quart-État
À l’évidence, le Tiers-secteur, pour
sa partie émergée[34], participe de
l’espace public, mais de quelle manière? Il est l’un des acteurs de la
gouvernance (environnement, social, culture, aménagement du territoire, etc.)
et interpelle la citoyenneté, celle des exclus en particulier. Ce qui nous
intéressera particulièrement c’est la question du statut politique des sujets
du tiers-secteur? La tentation est grande d’énoncer un “Quart-État”, défini par
une posture “d’ayant-droit” et non par celle de citoyen, correspondant à ce
“Quart-Monde” dont on parle depuis les années soixante-dix.
À ce titre le périple, historique et
géographique, des “droits de l’homme et du citoyen” est significatif.
Indissociés à leur naissance lors de la révolution industrielle, ils ont servi
à la stigmatisation du second-monde - celui des régimes bureaucratiques - après
la guerre froide, à reposer la question de la démocratie dans le tiers-monde -une fois oubliés les débats sur
les voies du développement et acceptés comme évidents les diktats du FMI -, et
enfin ont fait retour pour poser la question du Quart-Monde. Il est hautement
significatif que ce soient ATD-Quart-Monde et le Père Wresinski qui s’en soient
faits les hérauts, à la précision près, de taille, que leur retour dans les
pays riches s’est accompagné, jusqu’à la dénomination de l’Esplanade du
Trocadéro, de l’abandon des droits... du citoyen.
La “nouvelle question sociale”
convoque l’homme, réduit à sa seule dignité,
et occulte de fait, le citoyen. Le débat parlementaire sur le RMI
(octobre-novembre 1988) comme celui, interrompu, sur le “projet de loi relatif
au renforcement de la cohésion sociale” (1997),
a révélé tant cette césure que des remises en cause du concept
d’ayant-droit, nous renvoyant du même coup aux débats des années 1850 à l’aube
des systèmes assurantiels.
La référence obligée à la “dignité
humaine” témoigne de ce retour à cet attribut de l’homme, être générique; elles
est portée par les mouvements caritatifs, religieux ou non, et irrigue le
discours de tous les parlementaires, libéraux ou socialistes. Elle structure
les avis du Conseil Économique et Social en la matière. Si le rapport Wresinski
(1987)[35] parle bien des
risques d’instauration d’une “citoyenneté de qualité inférieure” et
mentionne les citoyens comme acteurs de la solidarité, référence explicite est
faite à “une société fondée sur les Droits de l’Homme” et eux seuls. Le chapitre VIII “pauvreté
et libertés civiles et politiques” est essentiellement articulé sur la
famille; son point II- “La grande pauvreté, un obstacle aux droits de
l’homme”, décline exclusivement les têtes de paragraphes suivantes:“principe
du droit à la famille et co-responsabilité de l’État”, “l’absence du
droit absolu à un minimum mobilier”, “le droit à l’habitat familial à
l’épreuve de l’exclusion”, “pauvreté et dislocations familiales”, “la
remise en cause du droit d’avoir des enfants”. L’homme, déchu, est situé dans ses seules
solidarités archaïques et la participation politique des pauvres est appréhendée
par le seul souhait que “les responsables politiques et tous les citoyens
soient animés par la volonté de donner aux plus démunis les moyens d’un
authentique partenariat”. Partenariat n’est pas citoyenneté et pré-suppose
même des formes d’organisation préalables des exclus! Le citoyen c’est le
non-démuni. De même le CES dans sa séance des 10 et 11 décembre 1996[36] amende le préambule
du projet. À la formule “La lutte contre les exclusions sociales constitue
un impératif national”, est substitué l’énoncé suivant:“La lutte contre
la grande pauvreté et l’exclusion sociale, fondée sur l’égale dignité de tous
les êtres humains, est nécessaire à la cohésion sociale. Elle constitue une
priorité nationale (...)”. Aucune
référence ne sera faite à la citoyenneté dans les débats. Significativement, à
propos de l’inscription sur les listes électorales des SDF et de leur droit de
vote (article 4), le CES “approuve cette reconnaissance de la pleine dignité
des intéressés”. L’exercice citoyen est appréhendé par la seule dignité.
La dignité humaine inscrite dans le
préambule de la Constitution de 1946 est aujourd’hui un “principe à valeur
constitutionnelle” tel qu’en a jugé le Conseil Constitutionnel (CC
94-343/344 du 27 juillet 1194 - Lois bio-éthiques, et 94-359 du 19 janvier 1995
- Loi relative à la diversité de l’habitat[37]). De même, les
dispositions d’origine supranationale (Convention Européenne de Sauvegarde des
Droits de l’Homme et des Libertés Fondamentales, par exemple), interprétées par
le Conseil d’État recourent à cette notion de dignité en matière de sauvegarde
des droits des étrangers. Le même Conseil d’État jugeait (27 octobre 1995) que
“le respect de la dignité humaine est une des composantes de l’ordre public”.
Lors du débat parlementaire sur le
RMI, J-P. Sueur pouvait déclarer “Ce texte est un texte sur les droits de
l’homme parce qu’il affirme le droit de chaque individu, de tout être humain à
vivre dans la dignité”[38]. Absente des débats
sur le RMI et sur la cohésion sociale, la citoyenneté l’est logiquement tout
autant au niveau local. La décentralisation n’a jamais franchi, contrairement
aux promesses des lois Deferre, l’instance communale. La Loi Joxe sur
l’organisation territoriale de la République (1992) n’utilise pas une seule
fois le terme et Eric Raoult, alors en charge des quartiers et de
l’intégration, pouvait même déclarer[39]: “Au niveau
local l’électeur est un contribuable, au niveau national c’est un citoyen”.
La citoyenneté sociale n’est jamais posée autrement que comme déclinaison de
droits sociaux ou dans la participation aux réseaux intermédiaires,
associatifs.
Une autre question, majeure, s’est
faite jour dans ces deux grands débats parlementaires sur la question
sociale:celle des ayants-droit.
Le débat sur le RMI, a porté sur la
seule introduction du terme “contrat” - nouveau dans l’arsenal législatif en
matière sociale et auquel s’opposait la commission des lois[40] -, les sanctions en
cas de rupture, l’existence ou non de “contreparties” au revenu minimum et il a
traversé tous les groupes politiques. La référence juridique au contrat
introduit, quelques soient les précautions oratoires, l’idée de contreparties
et de conditionnalité d’attribution; elle invalide bien la posture unilatérale
de l’ayant-droit pour faire apparaître celle du bénéficiaire, bien voisine de
celle -usitée ailleurs- de l’usager. Ce débat sur le “droit à” court depuis la
Révolution et ses multiples projets de “Déclaration”; il renvoie inévitablement
au tri des bons et des mauvais pauvres que l’on trouve chez Turgot,
Tocqueville, Thiers et tant d’autres.
Pour J-P. Worms[41],“un droit ne se
discute pas, un droit ne se négocie pas, un droit ne se marchande pas. J-M Belorgey[42] dénonce le fait que
dans le projet “certaines des dispositions de droit positif (...) reviennent
sinon à une thématique de la contrepartie du moins à une économie qui instaure
entre prestation et insertion un lien de subordination très étroit comportant
pour le bénéficiaire et exclusivement pour lui, des sujétions pesantes”. La
droite (J-P. Chamard, RPR) dénonce la “brutalité” du projet initial du
gouvernement socialiste qui portait la mention“si l’intéressé ne respecte
pas l’engagement qu’il a pris, le versement de l’allocation est interrompu”
, et au Sénat[43] P. Louvot,
rapporteur de la commission des affaires sociales, préfère “l’engagement
individuel certes contractualisé, pour la réalisation d’un projet d’insertion
librement négocié” au contrat. Le groupe communiste préférait le terme
d’allocation d’urgence.
Le problème est bien que l’exclusion
entraîne l’ineffectivité de l’exercice des droits sociaux. L’avant-projet de
loi sur la cohésion sociale ne parlait des droits sociaux fondamentaux qu’en
termes de “droits de” que le CES propose de remplacer par “droits à”
, en soulignant que la première formulation ne saurait “concerner que ceux
qui en sont déjà titulaires”. Dans
l’énumération des droits, à l’article 2,
il propose de rajouter “le
droit au travail, (...) à des moyens convenables d’existence, (...), à la
protection de la santé, à une égale justice, (...), le droit à la formation”,
absents du projet gouvernemental. Ce qui est en jeu, c’est le concept même
d’ayants-droit, rappelé par le préambule de la Constitution mais toujours remis
en cause par le modèle libéral d’État-providence. Déjà dans le débat sur le
RMI, Gilles de Robien, rejoignant la logique de l’impôt négatif, rappelait[44] que “pour les
libéraux, pénétrés de l’esprit de solidarité, le revenu minimum doit avoir pour
objectif de se substituer à toutes les cascades d’intervention proposées par
l’État-providence”.
De même, l’article 3 de l’avant-projet
sur la cohésion sociale, ne prévoyait de la part des institutions qu’un devoir
d’information et d’aide dans les démarches administratives. Le CES leur assigne
une obligation de moyens et de résultats:elles “doivent se donner les moyens
d’atteindre les personnes dont les droits ne sont pas effectifs, d’informer
(...) et de faire aboutir leurs droits”.
Nous sommes bien ici dans l’ordre de cette exigence d’équité par rapport
à l’égalité des droits que le Conseil d’État vient d’introduire dans la
doctrine juridique française[45].
Comment, face à ce recentrage sur la
“dignité humaine” et à la remise en cause de la figure de l’ayant-droit, ne pas
renvoyer à A. Thiers et aux débats des années 1850?:“Il y a lieu non pas de
proclamer un droit, mais d’invoquer fortement la bienfaisance de l’État (...).
L’État ne prend pas l’engagement de tenter l’impossible, (...), il a le droit
de distinguer entre la misère vraie et la misère feinte, entre le malheur
intéressant digne des secours du pays et le malheur factieux. Il n’est plus en
présence d’un droit, mais de ce qu’il y a de plus respectable au monde, de
l’humanité souffrante”[46].
F. Mitterrand parlait de “ceux
qui n’ont rien, qui ne peuvent rien, qui ne sont rien”. Il aurait pu
s’interroger sur leur place dans l’ordre du politique: “Que demandent-ils? à
y devenir quelque chose”[47]. En effet, si le
Quart-Monde est à peu près cerné grâce aux multiples approches de l’exclusion
sociale, sa visibilité politique et son accès à la citoyenneté posent problème.
Le risque est double. Les exclus,
privés de toute expression collective, ne sont perçus que dans l’ordre de
l’absence et du “manque”, du “sans-...” (sans domicile fixe, sans résidence
stable, sans papiers, sans ressources,
fins de droits, etc.).
D’un côté la réclusion,
aboutissement de l’exclusion, peut
tracer les frontières politiques d’un Quart-État, au nom duquel serait habilité
à parler les organismes caritatifs, les institutions sociales et même les
professionnels et militants sociaux. La coproduction de la loi par la société
civile, dont le tissu associatif, propre à la gouvernance est patente en
matière de droit social. Depuis les années 80, les réseaux associatifs, plus
que le politique ou articulés à lui[48], sont le creuset de
la loi selon une logique de délégation/représentation. Même, lors de nouveaux
mouvements sociaux où émergent les acteurs collectifs, quand des intellectuels
se proposent de “soutenir les grévistes”[49], la tentation est
grande de confisquer la parole même des exclus. Lors du mouvement de décembre
95, des chercheurs et professionnels du social lancent un appel, “Prenons la
parole!”, qui n’est pas dépourvu d’ambiguïtés. Ils se
proposent, à partir de leur propre citoyenneté et de leur
professionnalité, écrivent-ils,“de porter la parole et, mieux encore,
d’organiser la parole des plus fragiles et des plus démunis”,.
D’un autre côté, la remise en cause,
récurrente, du statut de “l’ayant-droit”, pousse à voir une avancée
significative dans le simple accès effectif aux droits sociaux et donc à
réduire leur citoyenneté à l’exercice de ces droits. Le droit serait là pour
pallier l’absence, les défaillances du lien social. Une nosographie et une
catégorisation des exclus, selon la nature du manque, permettrait d’élaborer
les dispositifs d’accès aux droits et de restaurer la solidarité. La figure,
dans la sphère publique, de l’ayant-droit serait suffisante pour rétablir
l’ordre commun. Mais, appréhender l’individu au travers de ses seuls droits
n’est-ce pas déjà le situer face aux “exclusions juridiques internes” dont D.
Schnapper[50] dit qu’elles sont
contraires au projet démocratique moderne et à notre modèle de citoyenneté?
Tout se passe comme
si la restauration des droits civils et sociaux suffisait à combler le “vide”
inhérent à l’exclusion. Mais n’est-ce pas de l’incapacité du politique à saisir
le mouvement de l’économique que naît justement ce “social”, décliné -
essentiellement - dans l’ordre de la
fracture. Traiter cette fracture par la complétude supposée de l’économie alternative
du Tiers-secteur et par son débouché la citoyenneté économique, c’est occulter
l’autonomie même de la sphère politique. L’oubli des droits politiques brouille
la chronologie classique de T-H. Marshall de l’accession à la citoyenneté (droits civils, droits politiques, droits
sociaux). “La communauté historique et politique ne se déduit pas de la
participation de fait à la société civile. La société politique ne saurait être
le simple effet de l’économie” nous rappelle opportunément D. Schnapper[51]. La seule
expression politique à laquelle peut aspirer un tel individu est une
“citoyenneté partielle”:être citoyen à...
Par l’attribution de droits et d’une
allocation minimale, l’homme disqualifié socialement est certes réhabilité dans
sa dignité, dans son humanité mais pas obligatoirement dans ses capacités de
maîtrise de son destin. Baptiser “de citoyenneté” l’allocation universelle ne
résout pas ipso-facto la question. Force est de constater, sans rentrer dans le
débat, que si l’allocation permet une déclaration par l’État du bénéficiaire,
plus qu’une auto-déclaration de celui-ci, le lien politique qu’elle crée ne
saurait être analysé en termes d’exercice citoyen. Le montant de l’allocation
évoqué[52], ne permet que le
développement de stratégies de survie ou d’accomodements, étroitement
articulées à l’économie informelle, et non d’irruption sur l’espace public
décisionnel. Un des aspects de la citoyenneté serait celui de la maîtrise du
temps comme de l’espace. L’exclusion, même monétairement compensée, crée un rapport
d’enfermement dans et non de maîtrise du territoire. La quête des petits
boulots complémentaires, de clients dans l’économie informelle,
d’approvisionnements, consomme de manière démultipliée du “temps”, comme en
témoignent les parcours journaliers des consommateurs-dealers par exemple. Un
minimum social permettrait au mieux une auto-organisation en réseaux ou
communautés, dévoreuse d’énergie.
Sur le “second marché”, l’homme,
s’il devient employable a minima ou marchand auto-employé, peut exercer
quelques passions et intérêts, ré-accéder ainsi au statut d’homme concret et
tisser du lien social. Il demeure néanmoins coupé de sa peau de citoyen
abstrait. Précarisé, il n’est pas inscrit sur des listes électorales[53], ni ne vote.
Détenteur de droits, il ne les exerce pas, et non par ignorance ou difficulté
de les faire valoir. Il met toute son énergie à construire des “communautés
fortes et auto-suffisantes”, à s’agréger à ces collectivités contraintes
par la mondialisation et le désengagement de l’État“à s’organiser autour de
leurs intérêts propres” (Rifkin,
1994, p 329). G. Roustang entérine cette scission interne de l’homme en
énonçant “qu’en chaque individu il y a, à côté[54] de l’homo
oeconomicus, le citoyen sensible au bien commun”[55].
Le
modèle communautarien américain est le creuset idéal de cette citoyenneté de
proximité, partielle, alliant dignité, droits et devoirs. Le “communitarianism”
se définit comme un mouvement visant à “améliorer notre environnement
moral, social et politique”[56] et cherche à mettre selon un agenda en quatre
points un nouvel équilibre dynamique entre “nouveaux droits et
responsabilités”[57]. Les “vertus” de l’économie sociale
revisitée seront d’ailleurs “le refuge naturel des victimes de la troisième
révolution industrielle qui auront vu leur force de travail perdre quasi toute
valeur marchande” (Rifkin, p 378).
Une certaine conception “gradualiste” de la citoyenneté, à partir de
l’auto-organisation communautaire et de l’affirmation identitaire se fait jour.
On en trouve logiquement des influences dans le débat sur l’équité et la
“discrimination positive à la française” quand le Conseil d’État évoque l’idée
que l’aspiration identitaire doit être “une étape vers la conscience de la
qualité de citoyen”[58].
[1] J-L. Laville, Services, emploi et socialisation, in B. Eme et J-L. Laville, Cohésion sociale et emploi, Desclée de Brouwer, , Paris, 1994, p 138
[2] L. Walras, Études d’Économie Sociale - Théorie de la répartition de la richesse sociale, Rouge et Cie, Lausanne / Pichon & Durand-Auzias, Paris, 1936 p 71
[3] D. Cérézuelle, Pour un autre développement social - au-delà des formalismes techniques et économiques, Desclée de Brouwer, Paris, 1996, p 11
[4] “elle étudie de préférence les rapports volontaires, contractuels, quasi contractuels, légaux, que les hommes forment entre eux en vue de s’assurer une vie plus facile, un lendemain plus certain, une justice plus bienveillante et plus haute que celle qui porte pour tout emblème les balances du marchand (...) elle croit à la nécessité et à l’efficacité de l’organisation voulue, réfléchie, rationnelle” écrit Charles Gide, in C. Gide, Économie sociale, les Institutions du Progrès Social au début du XXè siècle, 3è édition, Syrey, Paris, 1907, p 3
[5]On utilise parfois faussement le terme pour désigner l’économie du social ou des institutions de protection sociale, qui ne sont que des branches de l’économie publique
[6] X. Greffe, X. Dupuis et S. Pflieger, Financer l’économie sociale, Economica, Paris, 1983, p 38
[7] C. Vienney, L’Économie sociale, Repères, La Découverte, Paris, 1994, p 7
[8] E. Bidet, L’Économie sociale, Le Monde Éditions, Paris, 1997, p 40
[9] C. Gide, Économie sociale, les Institutions du Progrès Social au début du XXè siècle, op cité, p 5
[10] in Vianney, op cité, p 6
[11] M. Elhermann, Directeur de la concurrence à la Commission, cité in F. Coursin, la politique européenne de concurrence et les entreprises de l’économie sociale, doc polycopié
[12] Léon Walras, Les associations populaires de consommation, de production et de crédit, Dentu, Paris, 1865, réédition Edizioni Bizzari, Rome, 1969, p 11
[13] ibidem pp 24-25
[14] on pourra se reporter à notre article L’association une entreprise de type nouveau, Futur Antérieur n°21, 1994/1 et au pamphlet de P. Kaltenbach, Associations lucratives sans but, Denoel, Paris, 1995
[15] cf par exemple F. Chesnay et alii, La mondialisation financière - genèse, coût et enjeux, Syros, Paris, 1996
[16] G. Esping-Andersen, The three worlds of welfare capitalism, Polity Press, Cambridge, 1995 (1990)
[17] C. Gide, op cité, p 35
[18] A. De Tocqueville, De la démocratie en Amérique - les grands thèmes, Gallimard Paris 1968. Pour lui, en outre, la science de l’association était la science-mère de toutes les autres.
[19] “L’économie déserte le tissu social et l’État abandonne son rôle traditionnel d’ultime rempart” écrit par exemple J. Rifkin, in J. Rifkin, La fin du travail, La Découverte, Paris, 1996 (New York, 1995), p 329
[20] M. Hudson, Managing without profit - the art of managing Third-sector organizations, Penguin Books, Londres, 1995, p 11
[21] J. Kendall et M. Knapp, A loose and baggy monster-boundaries, definitions and typologies, in J.D. Smith, C. Rochester R. Hedley, An introduction to the voluntary sector,Routledge, Londres et New York, 1995, p 90
[22] les rectorats ne vont-ils pas créer des associations pour signer les “contrats-jeunes” et esquiver ainsi une embauche publique?
[23] cf les modes de gestion regroupements inter-communaux
[24] on pourrait rapprocher de cette forme d’administration et de régulation les nouvelles Agences Régionales d’Hospitalisation
[25] “le travail bénévole ne se substitue pas au travail salarié. Il peut au contraire multiplier les opportunités d’emploi en abaissant le prix de revient des services et en facilitant le maintien d’un lien étroit et durable avec les usagers et les autres partenaires locaux” (Laville, 1994, p 87)
[26] A. Bryson & M. White, Moving in and out of self-employment, Policy Studies Institute, London, 1997
[27] Campbell & Daly, Labour Force Survey data, in Bryson & White, op cité, p 48
[28] Le Petit Robert nous rappelle l’étymologie d’entreprise:“différence entre deux personnes”
[29] C. Gide, op cité, p 38
[30] M. Autès, Travail social et pauvreté, Syros, Paris, 1992, p 75
[31] A. Smith,La richesse des nations, Flammarion, Paris, 1991, t1, p 82
[32] J. Rifkin, La fin du travail, La Découverte, Paris 1996 (New York, 1995), p 329
[33] M. Autes, op cité, p 15
[34] Nous laissons de côté le débat sur les ghettos, dans lesquels l’économie tributaire construit aussi ses formes de sociabilité, ses lois - en marge de la Loi républicaine -, son organisation en cité, ses manifestations idéologiques et culturelles, bref ses superstructures.
[35] J. Vresinski, Grande pauvreté et précarité économique et sociale, CES, séances des 10 et 11 février 1987, JO du 28 février 1987
[36] G. de Gaulle-Anthonioz, Avis sur l’avant-projet de loi d’orientation relatif au renforcement de la cohésion sociale, JO du 17 décembre 1996
[37] Pour le CC, la possibilité de disposer d’un logent décent est un objectif de valeur constitutionnelle, de même que “la sauvegarde de la dignité de la personne humaine contre toute forme de dégradation est un principe à valeur constitutionnelle”
[38] Assemblée Nationale, séance du 5 octobre 1988, JO du 6 octobre 88, p 693
[39] France Inter, le 10 février 1997
[40] qui a tenté de faire remplacer le terme “contrat d’insertion” par celui de“projet d’insertion”.
[41] Rapporteur de la commission des lois, Assemblée Nationale, séance du 4 octobre 1988, JO du 5 octobre 88, p 641
[42] Président de la commission des affaires culturelles, familiales et sociales, Assemblée Nationale, séance du 4 octobre 1988, JO du 5 octobre 1988, p 637
[43] séance du 2 novembre 1988
[44] Assemblée Nationale, séance du 5 octobre 1988, JO du 6 octobre 1988, p 698
[45] Conseil d’État, Rapport Public 1996 - sur le principe d’égalité, Études & Documents n°48, La Documentation française, 1997
[46] A. Thiers, De la propriété, Paulin, Lheureux & cie, Paris, 1849, p 289. A Thiers écrit également que la société “ne peut considérer comme un droit la prétention qu’on élève contre elle” en particulier parce qu’elle s’engagerait à y pourvoir dans une mesure qui dépasserait ses forces (p 279).
[47] Sieyes, bien sûr!
[48] cf tous les mouvements “sans frontières”, caritatifs (dont ATD-quart monde est un excellent exemple), voire même Agir de Martine Aubry
[49] Appel dit “de Bourdieu”
[50] D. Schnapper, Intégration et exclusion dans les sociétés modernes, in S. Paugam, L’exclusion, l’état des savoirs, La Découverte, Paris, 1996, p 27
[51] D. Schnapper, Comment penser la citoyenneté moderne, Philosophie Politique, n°8, PUF, Paris, avril 1997
[52] cf par exemple A. Caillé, Pour ne pas rentrer à reculons dans le XXIe siècle. Temps choisi et don de citoyenneté, in J-L Klein, op cité, p 94
[53] L’avant-projet de loi sur la cohésion prévoyait pour les SDF, une inscription au lieu de naissance...
[54] c’est nous qui soulignons
[55] G. Roustang, l’économique, l’éthique et le politique:vers de nouveaux liens, in J-L. Klein et B. Levesque, Contre l’exclusion, repenser l’économie, Presses de l’Université du Quebec, Quebec, 1995, p 53
[56] Amitai Etzioni, The spirit of community - the reinvention of american society, Simon & Schuster, New York, 1995, p 2
[57]”recenser les droits nouveaux qui ont été forgés; rétablir le lien entre ceux-ci et les responsabilités, reconnaître que les responsabilités ne doivent pas se substituer aux droits; adapter quelques droits aux nouvelles circonstances”, ibidem p 4
[58] Conseil d’État, op cité, p 75