FESTIVAL
« LE PAVE à TOUTES LES SAUCES ! »
Stage 5 : Enquête de conscientisation
Pour ceux qui ne voient pas de prise de risque pour eux dans
les autres stages
Nous voudrions ressusciter une méthode d'éducation populaire
oubliée : l'enquête de conscientisation. Ces enquêtes visaient à connaître les
conditions de vie des classes populaires et, par la méthode, à en faire prendre
conscience par les personnes elles-même. Cette
enquête permet ensuite de construire des revendications politiques, syndicales,
sociales, familiales s'appuyant sur les témoignages et les analyses des gens
eux-mêmes. Cette formation se donne pour mission de s'instruire sur cette
méthode et de s'en inspirer pour construire sur deux jours un outil
d'intervention sur les lieux de travail. Cet outil sera construit dans la
première journée et expérimenté dans la seconde sur l'agglomération rennaise.
Animation : Rozenn /Alexia
Lieu : maison de la consommation et de l’environnement à
Rennes / Février 2010
Jeudi
28 janvier 2010
10h – 10h15
Présentation
Objectif : ressusciter,
réinventer une méthode d’éducation populaire, l’enquête de conscientisation,
s’instruire sur cette méthode, construire un outil d’intervention (sur les
lieux de travail, de vie, de consommation…)
Ce stage est un cadre expérimental
proposé par le Pavé avec un déroulement en 4 étapes :
-
comprendre
de quoi il s’agit (découvrir l’outil)
-
préparer
collectivement une enquête (questionnaire, avec proposition de quelques
terrains)
-
expérimenter
nous-mêmes cette enquête (mini test, s’initier)
-
en
analyser le fruit en vue d’une restitution
Au
nom de quoi le Pavé à ressorti ce(s) outil(s) des cartons ?
L’intérêt d’après le Pavé ?
La Scop Le Pavé pratique une
éducation populaire comme travail d’émancipation dans une visée de
transformation sociale (s’instruire pour se révolter). L’enquête est ici
utilisée dans une perspective d’émancipation (de ceux qui enquêtent comme des
enquêtés). On veut :
-
partager
notre enthousiasme par rapport à ces traditions que nous avons découvertes,
stimuler notre créativité en terme de pratique d’éducation populaire, sachant
que la plupart de ces outils militants ont fécondé plusieurs mouvements
d’éducation populaire et les courants pédagogiques émancipateurs dans l’école
-
une
méthode pour rencontrer des gens, construire les problèmes avec les gens
concernés (qui va jusqu’à la recherche-action), avec l’inversion possible des
rapports de savoirs-pouvoirs « ceux qui vivent
les réalités sont sources de savoir »
-
s’armer
de connaissances sur le problème soulevé (connaissances concrètes, arguments)
et susciter des conflits d’idées, des débats
-
un
prétexte pour mobiliser, travailler des revendications, des propositions de
transformation ancrées sur le potentiel et les préoccupations des gens et leurs
savoirs de luttes (qui ne circulent pas dans les médias).
-
aller
à l’encontre de la propagande médiatique (contre-éducation
politique) : avoir ses propres outils d’information (anecdote sur le %
d’ouvriers en France, les étudiants en sociologie interrogés là-dessus se
plantent complètement parce qu’on a réussi à faire disparaître l’image de
l’ouvrier dans nos têtes, nos représentations)
-
développer
des prises de conscience individuelles et collectives vers l’action collective
10h15 – 11h
Enquêteurs enquêtés !
Mise
en place de binômes – le but : que chacun(e) puisse éprouver un
questionnaire d’enquête. Le questionnaire utilisé est la célèbre enquête
ouvrière de Marx (1880) réduit et réécrit pour l’adapter au contexte et au
stage
11h – 11h15
Préparation
individuelle des doutes et certitudes
sur l’outil (5 minutes)
Pause
11h15 -12 h
Tour de table, recueil du
ressenti de chacun concernant ses doutes et ses certitudes
Bilan
(prise de note tableau) : intérêts et points délicats de ce type d’enquête
-
La
question du statut de l’enquêteur
-
Facile
de se livrer ?
-
La
question des suites ? passer le questionnaire et après ?
-
…
Jacques
nous a transmis une synthèse organisée de cet exercice
La conscientisation. L'enquête
L'enquêteur
Annoncer l'objectif de l'enquête.
Se présenter Statut de l'enquêteur Pourquoi
est-il là ? Qui est-il ? Que veut il ?
Rémunération de l'enquêteur ? Peut influencer les réponses
Manière d'interroger les gens Briser la glace
Neutralité en posant les questions Risque d'influencer les
réponses.
S'approprier le questionnaire avant
d'enquêter.
Le
questionnaire
Question verrouillée Ex le salaire
Progression des questions précises vers
l'ouverture + vers auto analyse
Vocabulaire Modulation
Ne pas poser de question intime dans la rue
Laisser un espace de liberté dans le questionnaire. Possibilité de suggestions
Les
enquêtés.
Représentativité des enquêtés
Aborder des publics non convaincus
Quelques
réflexions et autres préliminaires.
Prévoir et avertir de la durée du questionnaire.
Prendre conscience du cocon du binôme 'enquêteur enquêté'
Retour Restitution
L' anonymisation
indispensable à la véracité des réponses.
Droit au retrait
l' enquêté n'est pas otage.
12h – 12h45
Présentation des
différentes méthodes et des objectifs des enquêtes de conscientisation
Définition : L’enquête dont on parlera ici est une «recherche méthodique reposant notamment sur des questions et des témoignages» à visée de connaissance de la réalité sociale et surtout outil de libération des opprimés, c’est-à-dire au-delà de la collecte d’informations moyen de conscientisation et d’organisation.
Il
s’agit d’une conscientisation dialectique action-réflexion,
« méthode d’action, pédagogie de l’engagement, éducation
libératrice » (cf Colette Humbert[1]), qui
fait le lien avec une prise de position vis-à-vis du système d’exploitation
international.
Deux définitions de la
conscientisation (par Raymond Debord, collectif
québécois de conscientisation) :
« Processus par lequel des
hommes et des femmes des couches populaires s’éveillent à leur réalité socio-culturelle, repèrent, pour les dépasser, les
aliénations et les contraintes auxquelles ils sont soumis, s’affirmant en tant
que sujets conscients de leur histoire »
« processus
d’apprentissage et d’interinfluence entre des groupes
de personnes de la classe populaire, immergées dans des situations
d’exploitation, de domination et d’aliénation, et des intervenantes et
intervenants intérieurs ou extérieurs à la classe populaire, interpellés par
ces situations et visant à les changer dans une interaction dialectique avec un
processus plus global de transformation politique de la société »
Le point de départ est la
prise en compte des situations vécues par les groupes de personnes de la classe
populaire. Il s’agit de susciter par les « enquêtes »,
questionnaires ouverts ou cahiers, la prise de parole par les personnes
exploitées ou opprimées. On ne se libère pas seulement avec des idées, mais en
posant des actes qui eux mêmes contribueront à modifier les consciences,
en cherchant des réponses aux questions immédiates. Partir d'une problématique
individuelle, locale ou sectorielle pour aller chercher les causes derrière les
faits et dégager des perspectives globales. Interpréter ensemble les données
recueillies. Rechercher des pistes d’action collective.
On
connaît différentes traditions d’enquêtes, usages et déclinaisons au fil de
l’histoire, des cahiers de doléances à aujourd’hui : enquête ouvrière,
sociale, populaire, de conscientisation…
u L’ancêtre des enquêtes
dont nous parlons : les cahiers de doléance au moment de la révolution
française de 1789 (qu’on a retrouvé dans le mouvement contre le CPE récemment
en Ile de France), le peuple fait remonter ses exigences par écrit, de manière
collective et organisée pour revendiquer une transformation radicale des
rapports socio-économiques et politiques.
u Les premières expériences
d’enquête ouvrière et sociales datent de l’après révolution industrielle (1776
en Angleterre) : aux débuts de la sociologie et du mouvement ouvrier
La révolution industrielle, plus tardive à se répandre en France qu’en Angleterre, s’établit dans la première moitié du XIXème siècle, lentement d’abord, puis plus rapidement après 1830. L’exploitation des ouviers, la déqualification et la division du travail s’intensifient à partir des années 1820-1830, avec l’introduction progressive du machinisme dans la petite industrie. Toute une tradition naissante d’enquête sociale (notamment avec les premiers sociologues et des militants ouvriers) met en lumière cette dégradation des conditions de vie des classes populaires dès 1840 (Flora Tristan, Rapport Villermé, Le Play, ...et plus tard Marx – cf enquête en annexe). Celles de Villermé sur les ouvriers du textile en 1840, de Le Play sur les ouvriers européens (1855), de Buret sur la misère française et anglaise, et d’autres intellectuels qui en voyant les changements impliqués par la révolution industrielle s’intéressent aux conditions de vie des ouvriers. Moment de frénésie sociographique comme en témoigne dans la littérature les grands cycles romanesques réalistes (« la comédie humaine » de Zola) ou la vogue des tableaux de mœurs et des physiologies sociales.
Nous nous intéressons surtout aux
enquêtes dans la tradition du mouvement ouvrier fin XIXème
siècle qui se sont penchées sur les changements impliqués par la Révolution
industrielle et se sont intéressées aux conditions de vie des ouvriers, en leur
donnant la parole pour décrire leur situation et leurs aspirations mais aussi
pour organiser leur défense. Le mouvement ouvrier voulait doter les classes
populaires de leur propre outil de connaissance pour dénoncer les injustices. Processus
d’apprentissage et en même temps source de solidarités, des cercles d’étude et
des comités d’enquête ouvrière ont permis à des groupes de se doter d’outils
d’observations, de connaissances communes et de faire naître des actions de
résistance.
D’où les différentes formes d’actions éducatives
entreprises par les sections de l’internationale dans les différents pays, les
associations éducatives adhérentes ou sympathisantes, les organisations
politiques affiliées, les associations coopératives et professionnelles
affiliées ou collaborant ou fondées par celle-ci (dans leur rôle naissant
d’information, de collecte aussi de données, à l’origine des statistiques
nationales)[2].
Pelloutier, le père des bourses du travail (première en 1887) voulait « donner aux ouvriers la science de leur malheur », et aux bourses un rôle important de formation économique et de centres d’information ouvrière. Il avait imaginé même qu’on trouve dans chaque bourse des musées vivants du travail, pour donner aux ouvriers les moyens d’observer les phénomènes sociaux.
« il faudrait offrir au peuple le moyen d’observer
par lui-même les phénomènes sociaux et d’en dégager toute la signification. Or,
quel autre moyen que de lui mettre sous les yeux la substance même de la
science sociale : les produits et leur histoire ? (…) telles sont les
préoccupations de mainte bourse ». Comment y satisfaire ? En
créant un musée subdivisé en autant de sections qu’il y a d’unions ouvrières et
qui annexe à l’échantillon de chacun des produits manufacturés toute son
histoire. Les ouvriers connaîtraient ainsi en quelques minutes d’où vient le
tissu mis sous leurs yeux ; les contrées diverses où il se fabrique ;
son prix de revient ; le nombre d’ouvriers qu’exige sa fabrication ;
leur salaire ; ce qu’ils dépensent pour vivre ; combien ils
travaillent d’heures par jour et de jours par an ; le prix de vente en gros
et au détail du tissu ; le nombre, la nature et la productivité des
machines qui l’ont tissé ; tous ces chiffres tenus à jour, et indiquant
constamment la situation comparative du capitaliste et de l’ouvrier, du
producteur et du consommateur, de telle sorte qu’après peut de temps cette
vérité éclatât aux yeux des ouvriers de l’industrie textile
u Le deuxième cycle
d’expériences d’enquête correspond à une importante réflexion pédagogique dans
la formation ouvrière aussi bien que dans les mouvements pédagogiques, au cours
de la première moitié du XXème siècle
Après la 1ère guerre
mondiale, les méthodes d’enquête sont préconisées aussi bien dans les
formations ouvrières que dans les pédagogies émancipatrices à l’école (nouvelle
vigueur du mouvement de l’éducation nouvelle en Europe) et dans l’éducation
populaire (développement très important des mouvements de jeunesse) jusque la
Résistance (pendant la deuxième guerre mondiale).
« Les organisations féminines chrétiennes »
durant la première moitié du XXème s. utilisent
les cercles d’étude à la base de la formation syndicale. Dans ces cercles
d’étude syndicaux, les militantes des syndicats préfèrent la formule de
l’enquête qui d’une part leur paraît davantage susceptible de fonder la
discussion sur des conceptions plus nettes et plus pratiques d’autre part,
offrant l’avantage de tenir en haleine les membres du cercle entre deux
sessions. Toutefois pour être efficace, l’enquête doit aborder une question
simple touchant à un problème concret vécu par les travailleuses. Pour mener
une bonne enquête, les animatrices des cercles estiment qu’il faut écarter les
problèmes trop vastes et ne pas hésiter à poser des questions précises qui font
appel à l’expérience concrète des travailleuses. Une bonne question peut se formuler
ainsi « la loi sur le repos hebdomadaire est-elle observée dans votre
quartier ? ». Il est nécessaire que l’enquête soit menée de manière à
ce que les membres se renseignent le plus précisément possible sur la
situation. Lors de la réunion, une première partie animée par la présidente du
cercle permet d’exposer les grandes lignes du problème posé. Dans un 2ème
temps, chaque membre divulgue les résultats de son enquête. La présidente
intervient à nouveau et à l’aide d’une série de questions, dirige la discussion
de manière à amener les participantes à résumer l’ensemble de l’argumentation
qui a été présentée[3].
Quand ce n’est pas l’enquête qui précède les cercles d’études syndicaux ici féministes, ce sont les questionnaires proposés à l’avance à l’auditoire sous la forme d’une question et les membres ont une ou deux semaines pour y répondre. A la réunion suivante chacun apporte sa réponse et après une présentation générale de la présidente du cercle une discussion suit. Cette façon de procéder, semble bien adaptée à un auditoire peu entraîné à poser un problème et à le discuter en groupe.
L’héritage de la JOC (Jeunesse ouvrière
chrétienne) ! Ce mouvement d’éducation populaire, veut partir du savoir
ouvrier dans tous les registres et l’aider à monter en généralité avec des
experts acceptant cette démarche. Une forte attention est portée au milieu de
vie (travail et quartier), à la transformation sociale ici et maintenant.
Trois ans après la JOC, la JAC est créée en 1926 par le
chanoine Cardyn[4] qui
propose le « voir-juger-agir » à la
recherche d’une pédagogie de masse contre la pédagogie des universités
populaires marquées par le modèle classique des intellectuels qui allaient au
peuple mais aussi contre la pédagogie de groupe version Sillon (chrétiens
progressistes) parce que les réflexions ne débouchaient pas toujours sur
action. « Voir juger agir » c’était une prise de position : la
culture, l’action culturelle doit s’enraciner dans la vie, s’affirmer par une
réflexion éthique, et s’enrichir par l’action solidaire. Le courant soutenu par
les dominicains (contrairement à celui d’inspiration cléricale) s’attachait à
mieux connaître les déterminants et les potentialités du milieu pour agir en
solidarité avec les forces sociales indépendamment des directives de la
hiérarchie écclésiastique. Lors de la naissance de la
JAC, il sera posé en principe que, pour être agréé, un groupe devra avoir
effectué une enquête sur son village. Aujourd’hui encore le MRJC met en
application cette tradition.
On retrouve une variante du furetage (présent dans l’idéal de l’éducation ouvrière[5]) au travers de la classe-promenade de Freinet, des promenade Deffontaines ou des équipes sociales de Pessin Garric, puis à l’école d’Uriages.
« promenade » par les pédagogies Freinet :
La classe-promenade (1922), est "l'étude du milieu local". En 1922, Freinet, alors instituteur à Bar-sur-Loup (1920-1928), visite l'école d'Altona, un faubourg de Hambourg ; là, sous la direction de Heinrich Siemss, il voit une école sans autorité, sans discipline, où se pratiquent des "promenades scolaires", où existe un matériel scolaire abondant et spécialisé". L'enfant est et doit être enraciné dans le milieu naturel et social (traditions, mentalités, exigences sociales, y compris celles de l'institution scolaire avec ses programmes). Chaque début d'après-midi, les élèves prennent leur crayon et leur ardoise, et partent explorer leur milieu dans des "promenades scolaires". De retour à l'école, ils écrivent leurs impressions dans de brefs compte-rendus. Ils font des visites chez les artisans.
Pierre Deffontaines géographe français proche du scoutisme lança dans le scoutisme la « promenade enquête géographique » (parution en 1934 de la brochure « guide du voyageur actif »). Il rencontre Robert Garric et s’implique dans le mouvement que ce dernier a créé de la culture pour tous, « les équipes sociales ». Les équipes sociales de Robert Pessin-Garric se distinguent de l’action du Sillon développée dans un sens plus social et politique[6]. Leurs membres ne sont pas marxistes…et de souhaite pas de visée syndicale ou politique. C’est un mouvement chrétien d’échange fondé entre 1919 et 1921 pour l’éducation mutuelle entre universitaires bourgeois et jeunes ouvriers, où l’échange d’expériences prévaut sur l’exposé scolaire. Ces confrontations visent l’accès à une prise de conscience sociale, une ouverture à la prise de responsabilité civique[7]. Ces équipes travaillent au rapprochement des classes par l’échange, le travail en commun…. Robert Garric en 1919 veut conserver l’amitié née dans les tranchées entre hommes de toute condition, et lance les équipes sociales. Ces cercles d’études témoignent de l’importance attachée aux méthodes (à la suite des réflexions sur les universités populaires sur la manière d’enseigner). Il ne s’agit effectivement plus de cours mais de cercles où chacun peut s’exprimer, échanger, apprendre. Les hommes sont égaux quelle que soit la manière dont la vie les a formés, par l’étude ou par l’expérience, et chacun d’eux détient une « culture ». Le petit guide écrit par Deffontaines, président des équipes sociales, servira aussi à l’étude du milieu dans les cours d’Uriage, puis leur principe sera repris par les CEMEA « La promenade Deffontaines » pour étudier ces micro-réalités sociales que constituent une ferme, un village, une usine, un centre d’apprentissage, voire un quartier urbain en état d’insalubrité,…
A l’école d’Uriages, Institution d’Etat dépendant du secrétariat général à la Jeunesse, créé en 1940, devenue, après sa suppression par le gouvernement Laval, laboratoire de recherches civiques et sociales autant qu’expériences pédagogiques, sont proposées des stages d’entraînement physique, intellectuel et moral (c’est là que s’invente la méthode d’entraînement mental avec notamment Dumazedier). L’ethnologue Chombard de Lauwe, lié au mouvement syndicaliste et ajiste (mouvement des auberges de jeunesse) y a repris et élargi l’exercice de la promenade-enquête géographique inauguré par Pierre Deffontaines avec les scouts et en a fait une méthode d’enquête sociale en équipe propre à faire « retrouver la France » dans la diversité de ses composantes sociologiques pour mieux ressaisir son unité.
u La troisième période
d’effervescence au niveau des expériences d’enquête prend place autour des
années 1960-1970
Plusieurs courants :
- le Centre de culture ouvrière
ouvert en 1954 par la JOC comme association d’éducation populaire se veut au service du monde du
travail, de la promotion personnelle et collective. En 1956, est lancée
(initiative JOC) une grande enquête nationale auprès des jeunes travailleurs
dans le contexte de forte mobilité de la population des campagnes vers la
ville. Pour traiter cette migration intérieure, de nombreux foyers d’hébergement
et de loisirs pour jeunes travailleurs sont créés…
- le courant maoïste qui prône des enquêtes pour connaître les réalités sociales ouvrières (contre la théorisation sans connaissance des conditions de vie des classes populaires) et qui va donner naissance à la démarche des Etablis dès 1967 (dont Robert Linhart) à l’UJC-ml
- les démarches des enquêtes des cahiers de mai en 1968 avec un « idéal d’enquête venue du bas ». Ces cahiers vont couvrir par exemple toute la lutte chez LIP à Besançon pour la faire connaître et en tirer des enseignements pour les autres mouvements). Des enquêtes sont réalisées à la Poste au tournant des années 1960 : on y entend les employés écrire ensemble une pétition.
- Mais c’est finalement d’Amérique latine que viendront les principales réflexions novatrices sur la notion d’enquête et surtout une mise en pratique de cette méthode à une échelle inégalée avec Freire et sa pédagogie des opprimés (courant à l’origine du parti des travailleurs).
En France, l’influence de Paolo Freire s’est sentie au cours des années 1970 dans le travail des groupes d’alphabétisation des foyers de travailleurs immigrés, au centre expérimental universitaire de Vincennes en 1969, dans les idées d’associations comme Accueil et Promotion, de courants politiques comme Objectif socialiste ou les Groupes d’actions municipale (GAM), mouvement d’éducation populaire, et enfin de centres de formation comme l’INODEP. Leurs pratiques les rapprochent de la mouvance autogestionnaire, dans laquelle ont peut alors également placer la CFDT, le PSU, etc.
Elle se ressent aussi dans les premières formations de travailleurs sociaux, grâce à l’apport de Saül Alinsky. Ce dernier inspiré par Freire entre autres, forme aux Etats-Unis des animateurs communautaires à mobiliser les classes populaires dans leurs revendications à partir de problème de logement. Ce rôle de conscientisation vers l’action collective sera repris dans les premières formations en France du travail social, les étudiants iront réaliser des enquêtes conscientisantes dans les quartiers pour mettre en œuvre une action sociale collective (bien différente du travail social d’assistanat individuel auquel ils sont formés aujourd’hui par les dispositifs).
-
En
lien avec des associations d’éducation populaire (Peuple et Culture, Kris Marker conseiller d’éducation populaire, et culture et
liberté)
Entre 1959 et 1974. L’expérience du Centre Culturel Populaire de Palente-les-Orchamps (CCPPO) et les groupes Medvedkine à Besançon et Sochaux, accompagnés au départ par Chris Marker, Conseiller Technique et Pédagogique Cinéma (à Jeunesse et Sports)[8]. L’histoire du CCPPO est attachée à quelques personnages plutôt libertaires et rebelles aux embrigadements qui prennent au sérieux la question de la promotion sociale par la culture à Besançon. En 1967 naît l’expérience des groupes Medvedkine au CPPO, à partir de la très longue et dure grève de la Rhodiaceta, branche textile du groupe Rhône-Poulenc. Plusieurs long métrages amorceront cette expérience de cinéma ouvrier, d’abord par des cinéastes puis par les ouvriers eux-mêmes jusqu’en 1974, parce qu’« Il existe en effet des tas de films sur les pingouins, mais celui qui reflèterait le mieux les conditions de vie des pingouins serait un film fait par les pingouins eux-mêmes »,. Le groupe Medvedkine de Sochaux en fera autant sur la grève de 68 à Peugeot et plus particulièrement avec les jeunes travailleurs sur le mensonge des propositions alléchantes d’embauche adressées aux jeunes du grand groupe.
u Le quatrième temps est une
renaissance des expériences d’enquête avec les années 1990
Après l’accession de la gauche au
pouvoir en 1981, le recul général des idées révolutionnaires, la satellisation
des courants critiques par le Parti Socialiste et l’intégration des
associations dans le système institutionnel ont quasiment fait disparaître
cette nébuleuse, même si le PC a tenté de reprendre aussi le flambeau fin des
années 1970, début 1980 (campagne des cahiers de lutte). De leur côté, des
associations comme ATD-Quart Monde réaliseront
un travail formidable sur la réappropriation de la parole, qui reste un modèle
du genre. Mais celui-ci ne débouchera pas, entravé par l’a-politisme
de plus en plus marqué d’une association avant tout caritative et son
orientation exclusive vers le sous-prolétariat et les milieux marginaux.
Il faudra attendre les années
1990 pour voir des militants se réapproprier implicitement ou explicitement la
notion d’enquête et les méthodes de travail qu’elle implique. Celles-ci sont
particulièrement sensibles dans tout le travail réalisé par les ex-maoïstes de
l’Organisation politique et principalement dans leur intervention parmi les
ouvriers des foyers immigrés de la région parisienne.
A la FFMJC (fédération française des maisons des jeunes et de la Culture), à la faveur d’une réflexion sur l’éducation populaire, la préparation d’universités d’été démarre en 1997 avec la réalisation d’enquêtes participatives ou enquêtes sensibles (de 1997 à 2000[9]) sur différents axes proposés par l’équipe fédérale : l’école, le travail, l’espace public,… Chaque année des équipes multi-acteurs (adhérents, professionnels, élus, techniciens…jeunes et moins jeunes) viendront restituer le fruit de leurs enquêtes (avec différents supports : rap, vidéo, …) à des intervenants (sociologues, économistes, politiques…) qui réagiront à leurs travaux.
Au Pavé lors de l’anniversaire de 1968, l’équipe propose à des jeunes pendant leur séjour au travers d’une exposition débat, des enquêtes à mener par les jeunes (CCAS EDF) à partir des thèmes de revendication de 68.
Une sympathisante du Pavé a créer
un site interne « monlogementpourri.com » pour faire remonter les
doléances des jeunes sur les problèmes de logement (version cahier de
doléances).
La SCOP le Pavé est née elle-même d’une recherche-action qui partait d’une enquête sur nos indignations respectives dans différents secteurs (solidarité internationale, travail social, éducation populaire et animation jeunesse).
En formation DEFA un coopérateur du Pavé (Régis, Conseiller d’éducation populaire et de jeunesse à Rennes) proposait des séquence implication sociale pour « faire prendre conscience de comment on rentre en relation avec des gens ». L’exercice consiste à se mettre par 2 ou 3 stagiaires, faire une proposition d’une situation où ils se sentent impliqués avec des gens, temps pour prendre contact, à deux aller dans un salon de coiffure on va se proposer de faire l’assistance d’une coiffeuse de faire le ménage et de discuter avec les gens, « nous on va aller dans une supérette et on va proposer de remplir les sacs auprès des caissières et discuter avec les gens jusqu’à leurs voitures», « nous on va faire une ligne de bus et on va discuter avec les gens », « on va proposer au club de boulistes », repérer les difficultés d’entrer en relation, vivre la relation d’être en demandeur, ou vous proposez. Les propositions sont discutées (problème d’autorisation), ils vont le faire, et un après-midi après chaque groupe le réalise, et ensuite ils ont un temps de retour, de récit de leur expérience en notant les difficultés, la méthode, qu’est ce qui était difficile à vivre. Qu’est ce qu’ils en retiennent en terme d’outillage, de posture.
La variante était une séance « imprégnation du territoire ». Il fallait trouver un endroit inhabituel pour vous, pour chaque animateur, un public inhabituel, et prendre contact avec l’animateur qui travaille dans ce public ou dans ce lieu et aller partager une animation avec lui. Un temps de débriefing aussi, et ils devaient aussi utiliser le récit. Et quelqu’un de la mairie, on était tous allés sur le territoire en question, chacun faisait le récit personnel, ce que cela a provoqué, un peu d’analyse à chaud, au-delà d’un recueil de donnée une sorte d’anti-diagnostic, ou diagnostic sensible, aller à la rencontre des gens, faire un retour aux élus), rendre compte de la perception par les stagiaires.
Depuis 1992 Moderniser Sans Exclure conduit une
recherche/action utilisant le support vidéo, intitulée : auto-médiatisation.
Dans cette démarche d’enquête, le film n'est pas une fin en soi, ni un
produit à consommer. C’est un support permettant à des groupes de personnes de
s'exprimer ; à des structures qui le souhaitent d'améliorer leur
fonctionnement et
à
des responsables de re-examiner leurs marges de liberté et de responsabilité,
à partir des points de vue des groupes producteurs. L'outil
vidéo est un moyen qui invite ceux qui témoignent et ceux qui écoutent à confronter
leurs représentations et à analyser leurs pratiques. site
Internet à l’adresse : http://msesud.free.fr.
André Duny à l’université d’été de la coopérative de la nouvelle éducation populaire propose des enquêtes action (cf annexe) dans le Sud de la France, à partir du groupe ATTAC de Valence.
Sur
la question de la consommation, des associations font aussi un énorme travail
d’enquête (par exemple sur les conditions de travail à l’étranger de produits
textiles :10 cents l’article, temps de travail des
ouvrières compté en 10millième de seconde !), comme dans le cadre de la campagne
du collectif « éthique sur l’étiquette ».
Un
collègue de Tony à Tours, Jérôme Guillet, propose aussi après son spectacle sur
la consommation de mener des enquêtes dans les temps de la consommation pour
faire des élections de supermarché (http://www.dailymotion.com/video/x22bd4_la-matiere-attaque_fun)
.
14h30 – 15h
Proposition de terrains
d’enquête
Certains
terrains ont été pressentis par le Pavé pour pouvoir réaliser des tests pendant
le stage, en lien avec des chantiers existants de la coopérative (pour éviter
les actions sans lendemain) mais tous les participants peuvent ajouter leurs
propositions de terrain.
Les
terrains envisagés par le Pavé au départ :
-
les
habitants d’un quartier populaire (au Blosne) autour d’un conflit d’usage de
l’espace public (place d’Italie)
-
personnels
soignants à l’hôpital sur le vécu de la démarche qualité (en vue de fabriquer
une conférence gesticulée sur le thème)
-
personnels
Jeunesse et Sport en lien avec la Révision Générale des Politiques Publiques
(en lien avec des complices dans la place, demande officielle par écrit au
directeur restée sans réponse)
-
transmettre
des savoir-faire de lutte +/- radicale avec des militants syndicaux,
politiques et du mouvement social (NPA, CFDT, du Mouvements des Chômeurs et
précaires en lutte).
Autres
chantiers imaginés :
-
concernant
le marché de la consommation (dans un LIDL…)
-
le
travail vu et subi par des jeunes (CRIJ, Mission Locale…)
-
des
salariés travaillant dans des structures en lutte (la Barre Thomas et les
vagues de licenciements / la COPERL à Montfort et les travailleurs sans papier,
-
France Telecom et la privatisation …
15h-15h15 : pause
15h15 – 15h30
Constitution des équipes et
choix des terrains
1) Pôle emploi (Camille, Virginie, Jérémie)
2) Hôpital psychiatrique (Francine,
Nico, Alexia)
3) Place d’Italie, quartier du Blosne
(Marie, Pierre, Hortens)
4) « savoir-faire de luttes » (Dorothée, Rozenn)
15h30 – 18h
Préparation des
questionnaires et prises de contacts
Echanges
et conseils. Recherches sur le thème, les situations-problèmes
et les institutions concernées.
Vendredi
29 janvier
9h30 – 13h30
Passation des
questionnaires
Terrains :
1)
Pôle emploi
2)
Hôpital
3)
Place d’Italie (quartier du Blosne)
3)
« savoir-faire de luttes »
9h30
Laurent MCPL / 10h30 : Marcel CFDT / 11h30 : Valérie Faucheux NPA
14h30 – 15h15
Dépouillement en groupe :
Travail
d’analyse du CONTENU à partir du fruit des enquêtes (grilles de matières prises
et enquête action). Le but : pouvoir restituer l’enquête aux principaux
intéressés
15h15 - 15h30 Pause
15h30 – 17h
Restitution des points clés de chaque
enquête
A
ce stade il s’agit de débroussaillage (et non d’exploitation) des enquêtes en
vue d’une restitution. Dans le cadre de cette initiation, nous n’avons pas les
moyens de porter une analyse approfondie sur ce qui est dit, il s’agir par
contre de restituer le contenu en l’organisant comme s’il devait être restitué
à ceux qui ont été enquêtés (ici aux collègues stagiaires), que tout le monde
puisse comprendre par rapport au thème de questionnaire retenu, quelles ont été
les réponses des enquêtés. Comme tout exercice de compte rendu d’un atelier, en
faisant précéder le récit du cadre de l’enquête (objectif de départ, combien,
qui, où, comment…?), en mettant en lumière le cas échéant les réponses qui nous
paraissent divergentes et les points communs qui se dégagent, et le cas échéant
les pistes d’action évoquées.
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Cadre |
Rapport
synthétique des réponses |
Pistes
d’action (exprimées ou sous-entendues voire même celles présentées comme
inopérantes) |
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Retour des enquêtes :
* l’enquête sur la démarche qualité à l’hopital psychiatrique de Rennes (Guillaume Régnier)
- Sur le cadre :
HP. 2000 agents qui travaillent. Un village. Rencontre avec un public de convaincu. Gens plutôt syndiqués, en rejet de la démarche qualité. Question : était ce pertinent de passer par les syndicats pour chercher des personnes à interviewer, sachant que ces derniers ne nous ont pas fourni les contacts de non syndiqués. On a l’impression qu’il y avait une peur par rapport à l’autorisation que nous n’avions pas demandée pour faire les enquêtes dans l’hôpital.
Objectif de départ : comprendre le processus d’adoption de la démarche qualité par les agents, comment ça s’est insinué et la mise en œuvre.
Notre enquête de conscientisation nous a plutôt conscientisé nous, on a beaucoup appris avec le public interviewé.
Sur le contenu : on a compris ce qu’était la démarche qualité.
C’est une méthode rationalisante. Le principe de départ : l’hygiène et la sécurité. Mettre en place des normes en la matière pour améliorer la qualité de l’accueil dans l’hôpital, ce qui est dit. Mais en fait c’est une idéologie, tout le monde doit avancer dans la même direction, tout le monde doit être dans le même cadre, respecter le même cadre. Ceux qui refusent sont marginaux ou qualifiés d’archaïques, de passéistes : maintenant on est passé à autre chose, on fait la qualité. On nous a parlé de monoculture, plus de diversification dans le métier. Omniprésence d’un protocole avec un grand P (le dieu Protocole). Moi j’ai eu très peur, c’est très totalitaire. Le principe de traçabilité, il faut que tout le matériel, tout ce qui est utilisé par les agents, tout ce qui sert à soigner ait une traçabilité. Toutes les actions des agents ont une traçabilité, tout est écrit quelque part. Le seul aspect positif : rassurant et structurant pour les jeunes salariés qui arrivent. Mais le pendant c’est que juste comme les équipes ont diminué de volume en 10 ans, avant ils étaient accueillis par d’autres personnes, ils avaient une transmission de savoir-faire des plus anciens, et ce n’est plus cas. D’où le rôle rassurant du Protocole parce qu’il n’y a plus personne pour t’accueillir. Donc c’est un gros enrobage de qualité, de progrès, d’hygiène et tout ça qui en fait cache une division des salariés, parce que du coup chacun est seul face au protocole, chacun respecte sa petite partie de protocole. Il n’y a plus de collectif, le collectif est plus compliqué. Tout est simplifié à l’extrême. La complexité n’est pas bonne pour l’évaluation, on ne peut pas évaluer quelque chose de complexe donc tout doit être cochable, oui/ non, ça c’est fait, c’est pas fait.
Une illustration ils ont un tableau maintenant lié au protocole : faits/moyens/résultats, qui supprime tout le travail de la clinique qui consistait à noter plein de petites remarques, questions que le personnel se posait au sujet des patients, dont un intervieweur nous a dit que c’était tout le sens du métier. « Là il a réagi de telle manière ou il a dit ça », qui n’implique pas forcément de moyens, résultats, toute cette clinique disparaît des notes. Il faut que tout rentre dans un cadre, le cadre c’est : constat (le malade dit ça), action (le soignant fait cela), résultat). Du coup si tu as un constat sur lequel tu ne peux pas avoir d’action directe tout de suite, tu ne le mets plus parce que c’est une faute.
Question du groupe « Ils ne tiquent pas sur le mot qualité ? ». Si, ceux qu’on a rencontrés mais les autres.
Du coup s’établit l’idée du plus
petit dénominateur commun. Ils ont fait des rencontres de personnel sur la base
du volontariat. Des gens qui acceptent de venir parler de leurs pratiques
professionnelles : qui refuserait de venir parler de ses pratiques
professionnelles ?! donc il y en a qui ont senti
le truc venir et qui n’y sont pas allés mais il y en a d’autres qui ont dit ouai on va pouvoir échanger. Du coup l’idée c’était de
trouver, chez le psychologue, l’infirmier, l’aide-soignant, qu’est ce qui est
le plus petit dénominateur commun entre nous pour se fixer des règles de
protocole. C’est comme ça qu’ils ont monté les règles. Les outils et les
données ont dit que c’est pour renforcer la qualité mais en fait c’est pour
rationaliser. Donc rationaliser les temps de passage, l’utilisation du
matériel, c’est un outil de domination des salariés. C’est un outil de pouvoir.
Ça rationalise donc c’est rentable, on nous a parlé de l’arrivée du vocabulaire
de « malades rentables », que le service public de l’hôpital doit
être rentable. C’est l’institution qui leur a dit, la nouvelle direction est un
financier (il ne connaît rien à la psychiatrie), un chargé de mission qui est
là pour 4 ans, qui saute si ça plaît pas. Il est là pour pour
mettre en place la démarche qualité et après il s’en va. On a aussi parler de
dépossession du savoir-faire, c’est vraiment le truc le plus difficile, le sens
du métier, le fait que comme toute action doit être protocolisée
et entrée dans le cadre, du coup le savoir-faire d’avant on a plus besoin de
l’utiliser, en tous cas on ne peut plus en parler parce qu’on n’a pas le droit
de l’utiliser. Il ne disparaît pas encore, parce qu’ils luttent, ils rusent,
parce que ça ne marcherait pas s’ils ne rusaient pas en fait, c’est le
principe. Mais du coup on ne peut plus en parler, on n’a plus le droit, c’est
hors protocole. On ne parle que du protocole en réunion.
En plus si tu ne respecte pas le protocole, ça se
reporte sur le collègue ou sur le patient. Ça internalise l’obligation de faire
le protocole (ça divise même). Si toi tu décides de pas
le faire, tu vas pénaliser forcément. Ils ont 12 minutes pour une personne en
long séjour pour lui faire tout (la toilette, les soins…), s’ils font plus de
12 minutes, ils ne pourront pas voir tous les malades ou alors c’est un autre
collègue qui devra le faire tout seul. Ça renvoie aux salariés la
responsabilité de leur choix.
Toutes les règles qu’on impose, c’est en fait les normes ISO, d’hygiène, appliquées en chirurgie dans les blocs opératoires, donc ça ne s’adapte pas du tout à la psychiatrie. Ils nous ont parlé d’atelier de culinothérapie où ils font à manger avec les patients. Et là ils se retrouvent avec des normes ISO à respecter : les triples gants à mettre, un vrai habit de scaphandrier et du coup ça fait plus peur aux patients que ça donne envie de faire la cuisine.
C’est vraiment inadapté à la psychiatrie. L’exemple flagrant ce sont les essuie-main, qu’ils ont du mettre partout, parce que c’est plus propre que la serviette, plus d’hygiène, et donc on rationalise le matériel, c’est 4 feuilles d’essuie main par heure et par personne en gros, et il y a un patient qui arrive et qui en tire 50 d’un coup : on a bousillé tout le stock d’essuie main pour la journée donc ils en sont là.
Vraiment ce qu’on a ressenti c’est l’impossibilité de ressentir autrement que par le protocole et la démarche qualité, on ne peut plus penser autrement que comme ça, en tous cas c’est interdit de penser autrement. Du coup ils sont en train de mettre en place un fossé des générations : on fait en sorte que les vieux ne puissent plus exprimer comment ça fonctionnait dans le passé et mieux, éventuellement. Et la formation formate les nouveaux à la démarche qualité. Quand ils arrivent les stagiaires qui arrivent dans l’hôpital doivent être formés comme ça, du coup les vieux doivent les former comme ça sinon ils sont responsables du fait que les jeunes n’aient pas leurs diplômes éventuellement.
Dans les réunions de travail on aborde que le travail protocolaire, prescrit, et on n’aborde plus le travail réel, les problèmes quotidiens, donc on dénie complètement tout ce qui existe hors protocole. La théorie du lampadaire : on a perdu nos clefs dans le noir mais va quand même les chercher sous le lampadaire parce que là c’est éclairé. Donc on la trouvera jamais. Le travail réel est dans le noir, on en parlera pas, parce tout ce qui est protocole c’est la lumière et on ne parle que de ce qui est éclairé. Donc ça n’a aucun sens. La psychologue du travail nous a raconté qu’à partir du moment où les personnes rentrent dans les E.P.P. (entretiens de pratiques professionnelles), là où ils discutent de leur travail pour se faire avoir par le système, une fois qu’ils étaient sortis de là, ils ne voulaient plus lui parler. Comme si les personnes se sentaient coupables, de s’être fait avoir mais d’y avoir participé quand même. Travail de manipulation. Et du coup il y a un sentiment d’impuissance sur comment faire réagir les collègues.
On a vu quelques divergences : plus dans la manière d’aborder. Les personnes de SUD nous ont plus parlé du sens du métier, que ça dévalorisait complètement le sens du métier. La CGT était plus sur les conditions de travail, les difficultés que ça pose.
Les pistes d’action que nous ont dit les personnes :
- sortir du cercle des convaincus, essayer de diffuser l’information en dehors du cercle des convaincus et de l’hôpital parce que son image est très dévalorisée aujourd’hui et notamment la psychiatrie
- on leur a parlé de l’idée d’une conférence gesticulée, il y a eu des très bons retours sur cette idée là
- il y a un médecin psychologue qui lutte contre l’évaluation par critère (forum « évaluer tue » prochainement), il a écrit un anti-guide des bonnes pratiques d’évaluation
- il y a plein de petites résistances quotidiennes qui leur permettent de se sentir vivant. Quand tu mens en disant que tu as vérifié la température du frigo mais tu ne l’as pas vraiment fait ou quand pour l’efferalgan tu fais un faux, tu en commandes 15 pour être sûr d’en avoir un quand tu en auras besoin, sinon le protocole oblige à faire passer plein d’étapes avant d’avoir le droit de filer un efferalgan à un patient. Mais en même temps les ruses renforcent le système. Parce que si tout le monde arrête de ruser le système ne tiendrait pas puisque le protocole tout seul ne fonctionne pas, il ne correspond pas à la réalité des choses. Le risque aussi de la ruse, ou du contournement, c’est que ça devienne une habitude et que ça banalise ces pratiques et le contexte, en ne s’opposant pas frontalement on finit pas cautionner le système. Ce qui paraît plus efficace (cf l’industrie automobile) c’est la grève du zèle : à un moment donné tu ne fais plus ce que tu fais autre que ta tâche, toute l’usine arrête de ruser et ils se rendent compte que ça ne marche pas à ce moment là et ça fait problème à la direction (qui est obligée de constater l’échec du protocole). Le problème contrairement à l’industrie automobile avec la grève du zèle c’est qu’en face il y a de vrais patients (le sens de leur métier tient sur la relation avec le patient). Actuellement il y a déjà des conséquences sur les usagers : toutes les chambres d’isolement sont occupées en ce moment (et ce n’était pas le cas avant) parce que les patients pètent les plombs parce que les soignants ne sont pas assez présents parce qu’ils sont en train de remplir leur ordinateur (et qu’ils sont moins nombreux).
«Et ça ne fait pas partie des critères de l’évaluation ? » Non !!!
- la CGT a refusé de rencontrer les experts visiteurs, c’est une forme de résistance. Ce sont les gens qui viennent à l’hôpital pour faire des visites (là on en est à V2, bientôt il y aura V3) et ils rendent un avis sur toutes les normes d’accréditation de l’hôpital, ils revisitent tout le protocole et donc ils sont chargé tous de mentir et de dire que tout se passe bien dans l’hôpital pour avoir l’accréditation. L’autorité hospitalière les incite à tout savoir, à pouvoir répondre à la minute aux visiteurs (savoir absolument où sont les classeurs d’hygiène, etc.).
- le dernier interviewé s’interrogeait beaucoup sur les réactions des jeunes et s’inquiétait. Il avait envie de toucher les jeunes mais ne savait pas comment.
Les
niveaux de conscientisation
Phase
significative du processus de conscientisation : démasquer les structures,
les systèmes, les mécanismes d’oppression qui se révèlent au cours de l’action
elle-même. Mettre en relief les difficultés et dangers auxquels sont confrontés
ceux engagés dans le combat pour la libération.
Dégager
de nouvelles lignes d’action et de réflexion
Se
préoccuper de savoir à qui on s'adresse implique donc une typologie, dont
Colette Humbert nous propose une approche que nous reprendrons dans les grandes
lignes.
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LES QUATRE NIVEAUX DE CONSCIENCE |
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CONSCIENCE SOUMISE |
- fatalisme, résignation,
sentiment de culpabilité - soumission au jeu de
forces perçues comme irrationnelles - intégration passive dans
l'ordre social établi - traditionalisme - non-perception
des rapports dialectiques entre la nature et l'homme, la culture et l'homme,
l'histoire et l'homme. |
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CONSCIENCE PRE-CRITIQUE |
- émergence comme sujet - insatisfaction du statu
quo - ressentiment confus et
global contre les privilégiés - passage d'une solidarité
familiale ou communautaire à une solidarité plus large - Remise de ses intérêts à
de nouveaux notables, à de nouvelles autorités |
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CONSCIENCE CRITIQUE
INTEGRATRICE (ou "réformiste" comme l'a nommée une camarade
de l'Association populaire d'entraide) |
- volonté de déterminer son
propre devenir - volonté de compter sur
ses propres forces et ses potentialités - passage à une solidarité
socio-professionnelle d'intérêts (syndicalisme) - passage du
"perçu" à l'analyse - volonté de se poser en
partenaire des pouvoirs dominants - acceptation des
structures hiérarchiques autoritaires, du fonctionnement institutionnel... |
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CONSCIENCE CRITIQUE
LIBERATRICE |
- clarification de sa
propre position socio-politique, en particulier
chez les membres de la petite-bourgeoisie ou de
l'appareil d'encadrement capitaliste - recherche de nouvelles
relations interpersonnelles et de nouveaux rapports sociaux - dialectique permanente
action/réflexion/action |
…
17h-
18H
Retour
sur le vécu subjectif et critique de l’outil
Satisfaction / Difficulté /
Pépite / Regret ?
Bilan
à chaud du stage « si c’était à refaire »
EN ANNEXE :
- le questionnaire de Marx réécrit par le Pavé
- le questionnaire original de l’enquête ouvrière de Marx
- les quatre questionnaires préparés par les stagiaires
- l’enquête action (C.E.N.)
[1] La conscientisation. L’harmattan. Epuisé.
[2] F. ELMIR. Education ouvrière dans la première internationale. 1864-1870. Editions SIRESS. 2005
[3] BRUCY Guy, LAOT F., de LESCURE Emmanuel (sous la dir.). Mouvement ouvrier et formation. Genèses : de la fin du XIXè siècle à l’après Seconde Guerre mondiale. Paris. GEHFA. L’Harmattan. 2009
[4] J.-F. Chosson, L’entraînement mental : une histoire au sein de l’histoire, Pratiques de formation (analyses) « De la critique en éducation » Formation permanente Université Paris VIII. N°43 – mars 2002.
[5] Le « furetage », préconisé par l’école du travail dans la pensée ouvrière du 19ème siècle,est repris par les socialistes des années 1840-1848
[6] Caceres op. cit. p 81
[7] Helluwaert, « Pour l’éducation populaire » op. cit. p 31
[8] Les cahiers des Amis de la Maison du Peuple N°5 de mars 2003 « La véridique et fabuleuse histoire d’un étrange groupuscule : le C.C.P.P.O. » par Micheline Berchoud et le coffret « Les groupes Medvedkine » aux éditions Montparnasse, ainsi qu’un livret établi par l’équipe d’ISKRA. 2006.
[9] Actes des universités d’été de l’éducation populaire disponibles à l’INJEP