Praxis n°3 mars 2001

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Enquête et conscientisation

 

Raymond DEBORD

janvier 2001

«Enquête» : un drôle de nom pour un concept théorique se rapportant à une action militante... On ne parlera pas ici de l’enquête au sens judiciaire du terme qui, on le comprend, n’est que de peu d’intérêt quand on vise à l’émancipation des gens. L’enquête dont on parlera ici est une «recherche méthodique reposant notamment sur des questions et des témoignages» (1) même si c’est aussi quelque chose de plus. Nous y reviendrons. Dans ce sens, le terme d’enquête est d’une définition très proche que celle que lui donnent les sociologues et qui vise à la connaissance d’une réalité sociale. L’enquête dont nous aurons à parler et que nous aurons à défendre en tant qu’outil pour la libération des opprimés a un objet qui va au delà de la collecte d’information : c’est un moyen de conscientisation et d’organisation. Parler d’ «enquête» pour définir de manière générale une pratique militante renvoie donc à un (ou des) contenus précis et a une connotation nette reflétant certaines traditions dans le mouvement social.

 

LA THEMATIQUE DE L’ENQUETE DANS L’HISTOIRE DU MOUVEMENT OUVRIER

  La volonté d’étudier scientifiquement la réalité sociale est née à la fin du XIXème siècle, sous les auspices de Saint Simon, d’Auguste Comte et d’Emile Durkheim, tous pères à des degrés divers de la discipline à part entière qu’est devenue la sociologie. En sociologie, l’enquête est toujours le principal moyen d’accumuler la matière première permettant la recherche.

  Simultanément, on trouve l’idée de l’enquête chez Karl Marx qui publie d’ailleurs une célèbre «enquête ouvrière» en 1880. Même s’ils ont des objectifs politiques antagoniques, Marx et les premiers sociologues ont aussi un point commun : celui de vouloir développer une méthode objective.

  Pour Marx et ses disciples, la politique socialiste s’appuie en effet sur une conception du monde (le matérialisme historique) et une théorie de la connaissance qui lui donnent des fondements scientifiques.

  C’est dans ce cadre que Marx a rédigé son «Enquête ouvrière», questionnaire peu connu aujourd’hui mais diffusé à l’époque de manière large.

  Nous laisserons ici la question de  l’évolution de l’usage de l’enquête en sociologie - hors de notre propos - pour constater que cette démarche aurait dû vivement intéresser les socialistes puis les communistes, épigones de Marx et continuateurs de ce qu’ils ont nommé le «socialisme scientifique» en référence à un article de son alter-ego Engels.

  Pourtant, il n’en a rien été et dans les courants se réclamant du marxisme, il n’y a guère que le maoïsme qui ait fait de l’enquête un cheval de bataille. Il est vrai que le maoïsme est en rupture assez nette avec la tradition socialiste et communiste sur un point fondamental : la place des intellectuels dans le mouvement révolutionnaire.

  Il y a donc eu une forme de discontinuité dont il faut comprendre les racines. Alors que toute la tradition socialiste et social-démocrate, de l’Allemand Karl Kautsky au Russe Lénine, insiste sur le rôle des intellectuels révolutionnaires et nie la capacité des masses à atteindre par elles-mêmes une conscience socialiste, peu nombreux seront les courants qui s’opposeront à cette idée, à part les syndicalistes-révolutionnaires puis les partisans de Rosa Luxembourg (2).

  Sans jamais attaquer explicitement la tradition léniniste, ce qui aurait été proprement impensable, le dirigeant communiste chinois Mao-Zédong va, lui, mettre en avant le primat de la pratique sur la théorie (3). Or, placer comme point de départ la pratique, c’est nécessairement placer comme point de départ la connaissance du réel, autrement dit l’enquête militante sur les conditions de vie et les aspirations du peuple.

«Pas d’enquête, pas de droit à la parole»

Le texte le plus célèbre de Mao Zedong ayant trait à l’enquête est intitulé «contre le culte du livre». Il propose aux militants communistes de chercher à s’imprégner en profondeur de la réalité sociale de la Chine afin de pouvoir formuler un programme convenant réellement à la lutte révolutionnaire. On trouve encore malgré tout dans ce texte une conception relativement autoritaire des relations entre le parti et le peuple. L’historien britannique Eric Hobsbawn (4) se livre à une remarque pleine d’humour sur le maoïsme, à propos d’une autre formule, celle qui dit que le révolutionnaire doit être dans le peuple «comme un poisson dans l’eau». Il constate qu’avec cette conception, le révolutionnaire c’est quand même une chose et l’eau quelque chose de distinct...

  Les textes théoriques de Mao Zedong, écrits pour la plupart bien avant sa prise du pouvoir en 1949 auront une influence considérable sur la jeunesse étudiante radicale des années 1960, d’autant qu’ils sont entrés en résonance avec la révolte des Gardes Rouges et la «Grande Révolution Culturelle Prolétarienne» qui a balayé la Chine de 1966 à 1969.

Au carrefour de la révolte anti-autoritaire de mai 1968 et des aspects libertaires de la Révolution culturelle chinoise, sont nés des courants politiques comme l’UJC-ML en France (qui deviendra la Gauche prolétarienne) ou Pottere Opéraio puis Lotta Continua en Italie. C’est alors qu’on voit revenir en force l’idée de l’enquête, essentiellement considérée comme un moyen pour les jeunes militants issus des universités d’aller vers les travailleurs pour tisser des liens avec eux (5).

  En Italie, la réflexion sur l’enquête ouvrière est plus théorique et va questionner les relations entre marxisme et sociologie, comme le fait Raniero Panzieri dans les Quaderni Rossi.

  Mais c’est finalement d’Amérique latine que viendront les principales réflexions novatrices sur la notion d’enquête et surtout une mise en pratique de cette méthode à une échelle inégalée jusqu’ici.

  Or la tradition idéologique des militants progressistes latino-américains n’est pas principalement le communisme : c’est le christianisme et le catholicisme en particulier. Ce christianisme a bien sûr reçu toutes sortes d’influences peu orthodoxes, y compris venant des sommités du marxisme international comme le français Louis Althusser. Mais c’est un courant chrétien, dont la majeure partie des représentants officiels de l’Eglise se réclament là bas. Il produira sa propre idéologie : la théologie de la libération (6).

  Ces racines chrétiennes apparaissent nettement chez Paolo Freire, le plus grand théoricien de l’éducation populaire, qui n’hésite pas à affirmer que «les véritables révolutionnaires découvrent dans la révolution, acte créateur et libérateur, ce qu’est l’amour» (7). Pour lui, le dialogue entre le militant et le peuple ne peut se fonder que sur les valeurs que sont l’amour du prochain, l’humilité, la confiance dans l’homme et l’espérance.

  Ces conceptions ont enrichi de manière considérable les conceptions de l’enquête. Il ne s’agit plus simplement d’apprendre à connaître une réalité, voire de tisser des liens avec un milieu particulier, mais d’agir politiquement, l’enquête n’étant que le support et l’essentiel le dialogue noué entre les hommes.

  Les idées de Paolo Freire ont donné naissance à tout un courant international de chercheurs-militants influents dans le mouvement populaire et se consacrant entièrement à son développement. Au Brésil, ils sont avec les membres des communautés chrétiennes de base et les syndicalistes combatifs de la CUT (eux aussi souvent chrétiens) à l’origine de la fondation du Parti des travailleurs. Bien qu’ayant largement atténué la radicalité de son discours, le Parti des travailleurs joue aujourd’hui un rôle considérable dans les luttes contre le néo-libéralisme et Porto Alegre, où vient de se tenir un fameux sommet de ses adversaires est une municipalité qu’il dirige et où il mène une expérience unique de démocratie participative (8).

Un patrimoine en friche

  En France, l’influence de Paolo Freire s’est sentie au cours des années 1970 dans le travail des groupes d’alphabétisation des foyers de travailleurs immigrés, dans les idées d’associations comme Accueil et Promotion, de courants politiques comme Objectif socialiste ou les Groupes d’actions municipale (GAM)et enfin de centres de formation comme l’INODEP.

  Leurs pratiques les rapprochent de la mouvance autogestionnaire, dans laquelle ont peut alors également placer la CFDT, le PSU, l’AMR etc.

  Après l’accession de la gauche au pouvoir en 1981, le recul général des idées révolutionnaires, la satellisassion des courants critiques par le Parti Socialiste et l’intégration des associations dans le système institutionnel ont quasiment fait disparaître cette nébuleuse .

  Il y a là tout un patrimoine militant d’une richesse extraordinaire qui a malheureusement totalement sombré dans l’oubli. Quel jeune historien se lancera dans l’aventure de son étude ?

  A la fin des années 1970 et au début des années 1980, le Parti communiste tentera lui aussi quelques initiatives basées sur le principe de l’enquête : campagne des «cahiers de lutte» et campagne des «cahiers de la misère et de l’espoir». La démarche s’inspire un peu de celle des fameux «cahiers de doléances» de la révolution française. Elle n’aboutira pas, marquée par un certain populisme et surtout par l’incapacité à formuler de réels thèmes d’action élaborés avec les gens à partir des matériaux recueillis.

  De leur côté, des associations comme ATD-Quart Monde réaliseront un travail formidable sur la réappropriation de la parole, qui reste un modèle du genre. Mais celui-ci ne débouchera pas, entravé par l’a-politisme de plus en plus marqué d’une association avant tout caritative et son orientation exclusive vers le sous-prolétariat et les milieux marginaux.

  Il faudra attendre les années 1990 pour voir des militants se réapproprier implicitement ou explicitement la notion d’enquête et les méthodes de travail qu’elle implique. Celles-ci sont particulièrement sensibles dans tout le travail réalisé par les ex-maoïstes de l’Organisation politique et principalement dans leur intervention parmi les ouvriers des foyers immigrés de la région parisienne.

  Dans un autre registre, plus proche de la filiation syndicaliste révolutionnaire et du marxisme hétérodoxe (Crocce, Labriola), les ex-trotskystes du bulletin La République prolétarienne se livrent à une réhabilitation avouée de l’enquête ouvrière.

CONCEPTION SOLIDARISTE DE L’ENQUETE

  Plus qu’un moyen de connaître de manière scientifique la situation d’une classe sociale ; plus qu’un moyen d’approcher les couches populaires et de se lier à elles ; l’enquête peut être un moyen d’agir pour développer une pratique militante conscientisante.

  Paolo Freire a une formule magnifique qui résume bien l’enjeu : «exister humainement, c’est dire le monde et c’est le transformer».

  On comprendra que le simple fait de s’exprimer c’est déjà avoir commencé à se modifier soi-même et à modifier la réalité qui vous entoure. Dire son existence, c’est modifier celle de ceux qui entendront votre parole ; c’est s’affirmer comme être humain à part entière.

  Sans être capable de régler à elle-seule les problèmes sociaux, la parole des concernés est par sa simple existence non seulement témoignage mais aussi action.

  Mais, les gens parlent, dira t-on. Ils ne manquent pas d’occasions pour s’exprimer, y compris en accomplissant leur devoir de citoyen.

 Pourtant, NON, les gens ne parlent pas. L’écrasante majorité n’a ni le temps, ni l’occasion, ni les moyens de parler. Elle ne fait que subir : subir la situation dans laquelle elle est reléguée par la société telle qu’elle s’organise et subir le discours et la pensée dominants.

  Alors oui, pour la «majorité silencieuse», il y a nécessité de dire. Et ceux qui ont besoin de dire, ceux que l’enquête doit aider à dire, ce sont ceux qui commencent à cesser d’être soumis et qui sont «alertés» voire «révoltés» par ce qu’ils voient autour d’eux ou subissent eux-mêmes mais dont la quasi totalité du mode de pensée reste déterminé par le système en place.

  Le public visé par l’enquête relève de la catégorie des gens ayant une «conscience pré-critique», pour reprendre les catégories de Colette Humbert (9). Ce sont des gens qui commencent à émerger comme «sujet» et qui entretiennent un ressentiment confus et global contre les privilégiés. Ce sont des personnes qui sont engagées dans des organisations populaires (syndicats, associations) ou en passe de l’être.

  Ce processus qui mène à l’organisation est un processus de libération de soi-même et pour commencer de libération de sa propre parole.

Reconquête de la parole

  Pour formuler une pensée, il faut avoir des mots pour la dire. La conquête de la parole est donc la première tâche dans une perspective libératrice. C’est également un aspect essentiel de la reconquête de leur existence par les classes populaires, contre tous ceux qui prétendent parler en leur nom.

  Dans les organisations classiques  on assiste à une véritable confiscation de la parole par des «spécialistes» qui sont en fait les gens disposant des plus grandes facilités d’expression orale ou écrite. Ces leaders se trouvent donc la plupart du temps disposer d’un bagage universitaire et sont si ce n’est issu de la classe dominante (ce qui arrive plus souvent qu’on ne le pense) mais au moins de ce qu’Alain Bihr nomme l’ «encadrement capitaliste» (10). Dans ce sens, ils ont des intérêts distincts de ceux qu’ils prétendent représenter et tendent à déformer la parole populaire ou à l’usurper pour exprimer leur propres attentes et revendications.

  Le cas le plus caricatural de l’usurpation de la parole populaire est donné par les associations comme DAL ou Droits Devant !! qui mettent systématiquement en avant leurs responsables qui ne sont nullement des personnes défavorisées mais des «personnalités» intellectuelles ou du monde de la culture : le biologiste Albert Jacquard, le cancérologue Schwartzenberg, le prêtre Mrg Gaillot... Toutes les actions de ces associations sont d’ailleurs systématiquement relayées par des «appels de personnalités» derrière lesquelles sont priés de se ranger les sans-papiers, les mal-logés, etc.

  A ses débuts, le mouvement syndical a cherché à se prémunir de ces dérives en interdisant l’adhésion aux intellectuels non salariés et aux cadres. Georges Sorel, principal théoricien du syndicalisme révolutionnaire des années 1890 aux années 1910 - et intellectuel lui-même - a écrit quelques pages particulièrement brillantes pour mettre en garde les syndicalistes sur les dangers que représentaient les intellectuels pour le mouvement syndical (11).

  Pour Georges Sorel «ces intellectuels, mal-payés, mécontents ou peu occupés ont eu l’idée vraiment géniale d’imposer l’emploi du terme impropre de prolétariat intellectuel : ils peuvent ainsi facilement se glisser dans les rangs du prolétariat industriel».

  Dans la période la plus récente, des courants comme la LCR ont avancé avec persistance l’idée que les intellectuels étaient des salariés comme les autres et les étudiants des «travailleurs en formation». Ceci correspond sans aucun doute à une tendance générale dans l’évolution sociale, mais certainement pas à un état qui serait réalisé. En l’occurrence il s’agit sans doute avant tout d’une excuse commode pour justifier l’implantation sociale déplorable de ce groupe dans les couches ouvrières.

  Plus généralement, tous les groupes et partis de tradition communiste ont insisté simultanément sur l’incapacité des salariés à parvenir par eux-mêmes à une conscience socialiste et sur le rôle indispensable des intellectuels déclassés dans le parti révolutionnaire.

  On est bien loin des paroles de l’Internationale, quand ce chant historique du mouvement ouvrier proclamait :

            «Il n’est pas de sauveur suprême,

            Ni Dieu, ni César, ni tribun,

            Producteurs, sauvons nous nous mêmes,

            Décrétons le salut commun».

  Quelle peut-être la place des intellectuels et des personnes issues de l’encadrement capitaliste dans le mouvement social ? Alain Bihr, lui même universitaire, esquisse des éléments de réponse en expliquant qu’il s’agit avant tout d’adopter une position ferme en défense des plus défavorisés et en invitant les intéressés à «trahir leur classe» (opus cité).

  Plus concret, le sociologue Pierre Bourdieu quant à lui propose de construire un nouveau type de lieu permettant la rencontre et la collaboration entre militants et scientifiques, sans que ni les uns ni les autres ne soient instrumentalisés (12).

  On ajoutera que tous les membres de la société peuvent et doivent participer à l’action pour l’organisation de l’ensemble de la société dans une perspective émancipatrice, à commencer par les couches les plus défavorisées.

  Mais dans ce cas, la relation entre les éléments les plus conscients (et disposant généralement du bagage culturel le plus important) et les autres n’est pas une relation d’endoctrinement mais de dialogue et d’enrichissement mutuel. En dernière instance, le pouvoir de décision doit revenir à la majorité. C’est pourquoi les partisans de la conscientisation sont généralement parmi les plus fervents défenseurs de l’autogestion et de la démocratie.

Le dialogue

  Non seulement le langage est à l’origine du changement, mais il est constitutif des normes et des valeurs de toute communauté. Seule une pratique nouvelle de l’échange et de la discussion permettra d’entrevoir la vérité (13). La question de savoir qui parle, qui dialogue avec qui, devient alors une question fondamentale pour la démocratie émancipatrice.

  C’est pourquoi la réflexion sur l’enquête conscientisante et la prise de parole a été pour les militants solidaristes un élément essentiel dans leur rupture avec les déviations propagandistes de la gauche.

  C’est ainsi qu’après avoir connu plusieurs échecs, l’Association populaire d’entraide a placé le dialogue comme premier pas dans la relation entre les militants et les personnes ayant une conscience soumise.

  Il s’agit là d’un dialogue au sens premier, d’une discussion entre deux personnes et pas plus. En effet, on ne passe pas facilement du silence et de la soumission à un débat collectif. Le dialogue est donc un point de départ, un premier pas qui débouchera on l’espère sur d’autres.

  Naturellement, ce dialogue tel qu’il est pratiqué n’est en aucun cas une méthode d’endoctrinement ou d’assujettissement à des idées particulières, à la différence du travail de «bouton de veste» ou de «suivi individuel des contacts» pratiqué par les sectes politiques.

  Il ne part pas de la parole de l’association pour en faire la base de la discussion, mais au contraire de la parole de l’autre, de ses désirs et des choses ressenties.

  Ce dialogue n’est donc pas un acte de propagande mais il n’est pas non plus un simple échange d’opinion entre gens de bonne compagnie. C’est un acte créateur.

  «Il n’y a ni ignorants ni savants absolus : il y a des hommes qui, ensemble, essaient de savoir davantage» (Paolo Freire, opus cité). S’il s’agit de dialogue et non d’une relation à sens unique, le militant utilisant la méthode de l’enquête ou du questionnaire ouvert (questions n’impliquant pas de réponses prédéfinies) est en position d’apprendre.

  Cela implique une compréhension profonde du sens de la démarche et une volonté de comprendre l’autre autrement que d’une manière statistique, comme un objet d’étude. C’est la grande différence entre l’enquête dialoguante telle qu’elle est pratiquée par l’Association populaire d’entraide et le travail d’un sociologue.

  Vouloir dialoguer, ce n’est pas simplement vouloir savoir pour pouvoir contrôler, c’est avant tout vouloir se changer soi-même au contact de l’autre.

  «Les erreurs commises par un mouvement ouvrier vraiment révolutionnaire sont historiquement infiniment plus fécondes et plus précieuses que l’infaillibilité du meilleur Comité Central» disait Rosa Luxembourg avec les mots de son temps (14).

  Aujourd’hui, alors que des dizaines de milliers de militants politiques, syndicaux ou associatifs cherchent une alternative aux échecs manifestes du communisme stalinien et d’un socialisme corrompu par l’exercice du pouvoir, les pratiques autogestionnaires peuvent offrir de riches idées pour un renouveau.

  L’enquête n’est naturellement qu’un aspect de celles-ci. Elle mérite toutefois qu’on s’y intéresse en profondeur dans la mesure où c’est un des moyens les plus sûrs de renouer avec des pratiques de terrain dont on parle beaucoup mais que peu mettent réellement en oeuvre n

 

 

(1) Dictionnaire «Petit Robert» 1974

(2) Raymond Debord : «Parti et masses, Rosa Luxembourg contre Lénine en 1905» (in. Prométhée n°35, 1998)

(3)  Mao Zédong : «de la pratique» in Ecrits choisis en trois volumes, vol. 1 (éd. Maspéro 1976)

(4) Eric Hobsbawn : l’âge des extrêmes, histoire du court XXème siècle (éd. Le Monde Diplomatique / Complexe 2000)

(5) Patrick Kessel : le mouvement maoïste en France , tome 1 (éd. 10/18 1978)

(6) Michael Löwy : «marxisme et théologie de la libération» (Cahiers d’étude et de recherche n°10, 1998)

(7) Paolo Freire : Pédagogie des opprimés (éd. Maspéro 1974)

(8) Bernard Cassen : «Démocratie participative à Porto Alegre» (in. Le Monde diplomatique, août 1998)

(9) Colette Humbert : conscientisation, expériences, positions dialectiques et perspectives (éd. L’Harmattan)

(10) Alain Bihr : entre bourgeoisie et prolétariat , l’encadrement capitaliste (éd. L’Harmattan)

(11) Article «l’avenir socialiste des syndicats», reproduit dans : Larry Portis Georges Sorel, présentation et textes choisis (éd. La Brèche 1982)

(12) Pierre Bourdieu : contre feux 2 (éd. Raisons d’agir, 2001)

(13) Jürgen Habermas : vérité et justification (éd. Gallimard, 2001)

(14)  Article de 1905 «Centralisme et démocratie», repris en annexe à «Réforme ou révolution (éd. Spartacus, 1972)


 

Qu'est-ce que la conscientisation ?

 

Raymond Debord

 

Version rédigée d'un exposé présenté en juin 2004 sur la base du document "la conscientisation" édité par le Collectif québécois de conscientisation

 

 

Définition de la conscientisation : "Processus d'apprentissage et d'interinfluence entre des groupes de personnes de la classe populaire, immergées dans des situations d'exploitation, de domination et d'aliénation, et des intervenantes et intervenants intérieurs ou extérieurs à la classe populaire, interpellés par ces situations et visant à les changer dans une interaction dialectique avec un processus plus global de transformation politique de la société" (Collectif de conscientisation).

 

Cette définition, au style reconnaissons-le assez lourd, exprime bien l'originalité de la démarche à laquelle nous participons et qui opère une double rupture : 1° rupture avec une compréhension du changement social comme relevant principalement de la lutte des idées ; 2° rupture avec la défense des intérêts populaires privée de débouché en terme de changement.

 

Si l'homme n'est pas le "Sujet" avec un grand "S" de l'histoire (ni d'ailleurs le Prolétariat avec un grand "P") il est un sujet, un acteur dans l'histoire qui est celle de la lutte des classes (1). Le point de départ de la méthode de la conscientisation est la prise en compte de ce principe, de cette situation. Sauf à prétendre faire le bonheur des gens malgré eux, une pratique militante doit partir de l'action pour que chacun de ceux qui souffrent s'engagent dans l'action.

 

Comment imaginer un processus de lutte et de libération dont les principaux intéressés seraient quasiment exclus ? C'est pourtant la pratique quotidienne de nombre de lourdes bureaucraties associatives, syndicales ou politiques qui confient aux dirigeants la définition des orientations et à la base le collage des affiches... Ce qu'on appelait au début du XXe siècle "la politique des chefs". Celle-ci est strictement antinomique de la pratique conscientisante dont le point de départ est la prise de parole par les personnes exploitées ou opprimées.

 

On ne se libère pas seulement avec des idées, mais en posant des actes qui eux mêmes contribueront à modifier les consciences. On ne se libère pas seulement en définissant un projet pour une société meilleure, mais en cherchant des réponses immédiates aux questions immédiates. A la différence d'une minorité infime d'intellectuels ou de gens passionnés à titre personnel par la politique, la philosophie (catégorie dans laquelle peut se reconnaître l'auteur) la masse des gens ne fait le choix du changement que si elle y est contrainte par sa situation personnelle et y voit le moyen tangible de la changer.

 

Adopter la démarche conscientisante c'est faire le choix d'intervenir dans le réel pour provoquer une intersection entre des questions sociales appelant des réponses immédiates et une perspective générale dont les grands traits nous sont enseignés par l'expérience (à commencer par celle des masses elles-mêmes).

 

Il faudrait naturellement se garder de toute impression tendant à réduire la conscientisation à l'inculcation de quelque chose, séparant les gens entre "conscients" et "inconscients", faute de quoi on risquerait de retomber dans une pédagogie "descendante" : la conscientisation n'a ni commencement ni fin.

 

Mais cela ne signifie pas que nous n'ayons pas à porter quelques jugements et tenter d'opérer quelques classifications au regard du point qui est le nôtre : celui d'un groupe, d'une fraction du mouvement social et du mouvement historique du salariat ayant une expérience et une grille d'analyse spécifique liée à celle-ci.

 

On ne peut pas agir sans savoir pour commencer à qui on s'adresse. Ceci peut paraître d'une grande banalité et pourtant qui s'en préoccupe réellement ?

 

Lors de la manifestation du 1er mai 2004, j'ai été frappé par un tract co-signé par plusieurs petits groupes se voulant révolutionnaires (par ailleurs amis de l'Association populaire d'entraide). Je ne discuterais pas ici du fond de ce qui était exposé mais de la forme, qui m'a frappée et qui constitue un assez bon contre-exemple par rapport à la méthode que nous préconisons. Ce tract était d'abord un véritable "casse croûte" contenant plusieurs milliers de signes serrés recto-verso et sans place pour la moindre illustration. Ensuite il critiquait les organisations d'extrême-gauche en s'adressant à leurs électeurs, si ce n'est à leurs adhérents. Pourtant, il était diffusé à des dizaines de milliers de travailleurs, généralement syndiqués, dont on peut penser que moins de 10 % étaient concernés d'une manière ou d'une autre par le débat...

 

Se préoccuper de savoir à qui on s'adresse implique donc une typologie, dont Colette Humbert nous propose une approche que nous reprendrons dans les grandes lignes (2).

 

LES QUATRE NIVEAUX DE CONSCIENCE

CONSCIENCE SOUMISE

- fatalisme, résignation, sentiment de culpabilité

- soumission au jeu de forces perçues comme irrationnelles

- intégration passive dans l'ordre social établi

- traditionalisme

- non-perception des rapports dialectiques entre la nature et l'homme, la culture et l'homme, l'histoire et l'homme.

CONSCIENCE PRE-CRITIQUE

- émergence comme sujet

- insatisfaction du statu quo

- ressentiment confus et global contre les privilégiés

- passage d'une solidarité familiale ou communautaire à une solidarité plus large

- Remise de ses intérêts à de nouveaux notables, à de nouvelles autorités

CONSCIENCE CRITIQUE INTEGRATRICE (ou "réformiste" comme l'a nommée une camarade de l'Association populaire d'entraide)

- volonté de déterminer son propre devenir

- volonté de compter sur ses propres forces et ses potentialités

- passage à une solidarité socio-professionnelle d'intérêts (syndicalisme)

- passage du "perçu" à l'analyse

- volonté de se poser en partenaire des pouvoirs dominants

- acceptation des structures hiérarchiques autoritaires, du fonctionnement institutionnel...

CONSCIENCE CRITIQUE LIBERATRICE

- clarification de sa propre position socio-politique, en particulier chez les membres de la petite-bourgeoisie ou de l'appareil d'encadrement capitaliste

- recherche de nouvelles relations interpersonnelles et de nouveaux rapports sociaux

- dialectique permanente action/réflexion/action

 

Pour le militant utilisant la méthode de la conscientisation, l'action collective (but recherché à court terme) ne peut exister sans qu'on parte de l'individuel, du personnel, et qu'on lui laisse toute sa place. Ceci vaut pour le public visé mais aussi pour les animateurs. Un camarade de l'association se plaignait récemment que "chacun fasse ce qu'il veut" en son sein. C'est un fait qu'une bonne organisation et une discipline élémentaire sont nécessaires. On peut même dire que plus les tensions sociales vont s'intensifier et plus l'affrontement avec le pouvoir s'intensifiera, plus la discipline sera nécessaire. Pour autant, est-il possible de construire à froid une organisation populaire, donc une organisation à vocation de masse, sans laisser à chacun le plus de place possible pour l'expression de ses talents, de ses envies, etc ? Ce n'est pas possible.

 

L'élitisme n'est pas la solution et les pratiques activistes comme les logiques sectaires ne conduisent qu'à l'affaiblissement et à l'exclusion de l'organisation populaire elle-même de ses membres les plus opprimés. La question de la place des femmes est de ce point de vue particulièrement révélatrice. Plus vous vous éloignez du concret, du social pour aller vers l'abstrait, le politique au sens politicien, et moins vous avez de femmes ! Est-ce que parce que les femmes sont plus "aliénées" que les hommes ? Non : c'est parce que les hommes sont plus aliénés que les femmes ! Et que les femmes se reconnaissent moins que les hommes dans un certain mode de débat, dans certains goûts pour le pouvoir, etc. Quant aux normes organisationnelles, c'est limpide : plus vous les durcissez plus vous éliminez mécaniquement les femmes (mais aussi les ouvriers, les gens en charge de famille etc).

 

L'organisation se doit donc d'être un collectif agréable, de dispenser un accueil chaleureux. Elle se doit de favoriser les échanges informels entre ses membres (constitutifs de démocratie et de formation) et de permettre à chacun de trouver sa place, en s'adaptant de manière volontaristes aux différents niveaux de conscience et aux différentes aspirations de ses membres. Elle ne doit pas hésiter à créer des moments d'échanges récréatifs ou festifs.

 

Dans la période récente, les sociologues de toutes tendances ont écrit des milliers de pages sur le délitement du lien social dans les quartiers, la disparition des anciennes solidarités ouvrières, etc. D'autres intellectuels ont glosé sur le recul voire la disparition de la conscience de classe, donc des formes de représentation collective du monde. Que faisons-nous quand nous organisons une initiative conviviale comme la journée à la mer annuelle, si ce n'est agir concrètement sur ces questions ? On le voit très bien à la lecture des commentaires des participants, en particulier d'une amie qui dit "j'ai senti qu'on était une seule famille" (3). A partir d'une simple sortie, l'association agit pour re-composer un groupe sur des bases nouvelles. Ce faisant elle contribue (à une échelle certes moléculaire) à tisser du lien entre des gens qui pour partager la même situation socio-économique n'en sont pas moins renvoyés à l'isolement et à la solitude par le système.

 

L'affaiblissement des organisations politiques et syndicales, des associations, place les militants dans une situation relativement inédite : celle d'avoir à reconstruire des organisations de masse à partir de la base. Pour ce faire, il ne suffit pas d'avoir de bonnes "idées" ou un bon "programme" mais aussi une orientation et des méthodes d'action adaptées.

 

Il faut en premier lieu prendre en compte les caractéristiques socio-culturelles du public auquel on s'adresse. Il s'agit là d'un point essentiel, sur lequel l'expérience manque encore cruellement. Prenons quelques exemples tirés de la pratique de l'association. Le premier concerne le bulletin Militant. Nous éditons un bulletin, des brochures, des tracts. Les uns comme les autres sont conçus de manière à prendre en compte le niveau de conscience des gens auxquels ils s'adressent. Pour autant, nous avons dans l'association ou à sa périphérie des gens qui ne savent pas lire le Français, voire pas lire du tout. De fait, ils sont très peu pris en compte. Le faire serait de s'appuyer de manière plus explicite sur l'oralité et utiliser des outils adaptés (cassettes audio ou vidéo, etc.). Quand une camarade nous fait part de son intention de faire de l'alphabétisation dans un foyer et nous demande si c'est assez "politique", la réponse immédiate est "oui, bien sûr, c'est très politique". Il y a un rapport direct entre la volonté d'organiser les gens et la mise en place d'outils leur permettant de mieux se situer dans la société, d'accéder à la langue française, à l'écrit, etc. Dans un autre registre, il est strictement impossible de faire abstraction de la religion des gens, par exemple de la religion musulmane dans les milieux qui nous intéressent. Il suffit d'observer la chute de la participation aux réunions dans les périodes de Ramadan pour le constater. On pourrait en dire autant de la "trève des confiseurs" entre Noël et le jour de l'an pour une autre catégorie du public. Voici une réalité à laquelle on ne peut se soustraire. Mais prendre en compte la culture, ou la religion, va bien au delà de simples ajustements "techniques". Il s'agit d'identifier les éléments qui peuvent servir de point d'appui pour notre action (refus de la spéculation dans l'Islam, etc).

 

Travailler avec les masses impose de ne pas laisser les gens expérimentés monopoliser le débat. C'est là un point crucial qui mérite toute notre attention. Non seulement les militants chevronnés sont trop bavards (à commencer par l'auteur de ces lignes...) mais il ne suffit pas qu'ils se taisent pour que le silence soit brisé par l'émergence d'une parole de "la base". Ce serait simple mais ce n'est pas comme çà que se passent les choses : la parole des "sans-voix" ne s'impose pas d'elle même : elle se suscite par divers moyens. Et elle ne fait pas sens d'elle-même : elle ne fait sens que si elle est interprétée collectivement par le groupe, si les idées sont analysées et systématisées. Ce point essentiel fera l'objet du second exposé de ce cycle.

 

En tout état de cause, un militant expérimenté ne doit pas confondre une réunion populaire avec une arène parlementaire ou celle d'un groupe avant-gardiste. Son problème principal n'est pas de faire valoir coûte que coûte son point de vue (aussi juste soit-il) mais de faire participer les gens et d'être en mesure de comprendre ce qu'ils veulent dire, au delà même des mots qu'ils formulent.

 

Alors que la méthode "descendante" ou "propagandiste" consiste à partir du général (des théorisations sur l'état du monde, les mesures à prendre etc) pour aller à la rencontre des gens, la conscientisation par du particulier pour aller vers le général. Elle part d'une problématique individuelle, locale ou sectorielle pour aller chercher les causes derrière les faits et dégager des perspectives globales.

 

C'est à partir des problématiques concrètes qu'elle rencontre que l'organisation populaire établit sa stratégie et ses tactiques, repère des alliés et construit des fronts communs. Ce processus est parallèle à la réflexion sur l'origine des difficultés rencontrées et l'élargissement des horizons des participants. Dans ce processus, la rencontre avec d'autres militants, les voyages etc peuvent jouer un rôle important.

 

Nous avons parlé plus haut de l'importance du fait culturel. Ceci vaut aussi au niveau inter-personnel et dans les relations de l'animateur avec un groupe, surtout s'il ne partage pas la même culture. Un Français militant avec des Maliens ne s'en sortira pas s'il ne comprend pas le rapport très différent au temps qu'ont les Africains. Il ne comprendra pas non plus comment l'importation d'un système "tribal" surdétermine le comportement de tous les membres du groupe, par exemple chez les résidents des foyers.

 

Le militant n'est pas quelqu'un qui adopte la posture du missionnaire. C'est quelqu'un qui, voulant changer les gens, est d'abord prêt à se changer soi-même. Il en découle naturellement des tâches individuelles et collectives :

 

            "Le groupe intervenant doit mettre à jour ses propres aliénations, car la pédagogie de la conscientisation s'adresse tout autant aux conscientiseurs qu'à la population concernée. Il s'agit pour eux, ni plus ni moins, en se mettant aux côtés des classes populaires, de travailler à leur propre libération. C'est ainsi seulement qu'ils pourront sortir du paternalisme et de la mauvaise conscience, signes d'une position sociale ambigüe entre l'aménagement du système et la lutte avec les opprimés" (Colette Humbert).

 

L'objet du changement social n'est pas la simple amélioration des conditions de vie des plus démunis. Il est la modification des rapports sociaux dans leur ensemble et l'abolition de toutes les distinctions de classe. Dans ce sens, le changement ne concerne pas que les groupes défavorisés mais l'ensemble des gens, y compris ceux qui peuvent être perçus (ou se percevoir) comme relativement "privilégiés" par rapport à d'autres.

 

Quand nous disons que "seul le prolétariat ira jusqu'au bout" dans la lutte cela veut dire qu'il est la seule classe social qui, en tant que telle, n'ait rien à perdre mais au contraire tout à gagner au changement et à l'abolition du salariat. Cela ne veut nullement dire que l'on prête au prolétaire, à fortiori s'il s'agit du prolétaire individuel, des vertus particulières par rapport au reste des gens.

 

En participant au mouvement social, un intellectuel ou un cadre peut non seulement oeuvrer pour les autres mais aussi pour lui-même : seule une société débarrassée de l'exploitation capitaliste permettra de mettre fin à la marchandisation des relations humaines et à toutes les oppressions.

 

Mais une personne participant si ce n'est de la classe dominante mais au moins de l'encadrement du système doit impérativement clarifier sa propre position pour prendre place dans la lutte prolétarienne. Faute de quoi le risque est que des couches sociales "intermédiaires" défendent leurs propres intérêts particuliers tout en prétendant parler au nom des couches populaires voire en se parant des couleurs du "socialisme" etc. Ce danger n'est pas virtuel : agir ainsi a été la pratique dominante des partis et organisations développant une idéologie étatiste des années 1930 à aujourd'hui.

 

Toute ambiguïté sur la position de chacun étant levée, il n'est nullement question de demander aux gens d'abandonner leur position sociale. La société dont nous voulons n'a rien à voir avec le nivellement par le bas et il n'est pas question de prêcher une idéologie néo-religieuse qui demanderait à ceux qui ont eu la chance d'avoir un salaire convenable ou un métier intéressant de "se faire pauvre parmi les pauvres". Chacun entre donc dans l'action avec son passé et ses propres contradictions, mais en poursuivant un but commun.

 

L'animation d'une organisation populaire importe de rompre avec l'impressionnisme pour mettre en oeuvre des outils permettant une analyse rationnelle du public visé et des phénomènes sociaux ou idéologiques. De ce point de vue le complément indispensable de la conscientisation est l'enquête (4).

 

Cherchant non pas à endoctriner mais à mettre des expériences en partage, l'animateur aura grand soin d'éviter tout ce qui peut ressembler à une "méthode descendante". De ce point de vue il est déterminant de savoir aller au rythme des gens, respecter la maturation des esprits et des débats, etc. Mieux vaut ne pas diffuser un tract dans une manifestation que de le sortir sous la seule responsabilité de l'animateur d'un groupe. Mieux vaut laisser mûrir une question que de la trancher de manière trop hâtive. C'est ainsi que l'association a procédé en publiant des documents sur des thèmes comme l'ouverture des frontières ou le foulard islamique, sans trancher dans un premier temps (5). En 2002, l'association avait volontairement décidé de ne pas prendre position sur le second tour de l'élection présidentielle (opposant alors Chirac à Le Pen). Faute d'un sérieux débat préalable, elle aurait été amenée à trancher dans la précipitation, au risque de divisions et de positions mal-maîtrisées. Finalement, la majorité des militants s'est trouvée d'accord pour dire à posteriori que le vote Chirac avait été un leurre. Nous disposons désormais d'un point de vue largement partagé et d'une expérience commune qui sera cette fois un acquis dans des situations comparables si elles doivent survenir.

 

L'auto-critique n'est pas le fort des organisations, quelle que soit leur nature. C'est encore moins le fort des militants individuellement. Pourtant, il n'y a pas de processus de conscientisation sans bilans collectifs et y compris sans bilan collectif des attitudes individuelles des animateurs. Nous n'en sommes pas encore là, du moins pas tous, la méthode de travail que nous proposons n'étant pas encore totalement assimilée et partagée par tous nos animateurs, au moins les plus "récents" dans l'association. J'espère que cet exposé y contribuera.

 

20/07/2004

 

 

 

 

 

Notes

(1) Dominique Cornet : "la notion de lutte des classes" (in Militant n°5, juin 2004)

(2) Colette Humbert : "la conscientisation" (éditions L'Harmattan, épuisé)

(3) "Impressions de nos voyageurs après une journée à Trouville", propos recueillis par Mohamed Rami

(4) Raymond Debord : "enquête et conscientisation" (2001)

(5) Raymond Debord "faut-il revendiquer l'ouverture des frontières ?" (2004) Roger Paturaud "libre circulation des personnes" (2004) Raymond Debord "à propos de la loi sur la laïcité" (2004) Roger Paturaud "le voile en marche en Europe" (2004).

 

Sur le même sujet :

- Dominique Cornet : "le processus de conscientisation" (2001)

- Association populaire d'entraide : "plan de formation" (2004)