Le mensonge de la proximité
Lorsqu’un premier ministre - Michel Rocard - a dit que la démocratie commençait avec des problèmes de couleur boîtes à lettres, il a proféré un mensonge : la démocratie meurt et s’achève avec des problèmes de boîtes à lettres. Les réunion « crottes de chien » dans les quartiers sont beaucoup plus qu’une insulte à l’intelligence populaire : elles sont la traduction du mensonge de la « proximité » et de la démocratie locale. La démocratie ne peut être ni locale (à Roubaix à propos de Roubaix) ni sectorielle (avec des jeunes à propos des jeunes). Cette démocratie-là s’appelle du contrôle social. Démonstration.
C’est une réunion d’un « comité d’initiatives d’habitants » d’un quartier populaire de Roubaix. (On ne demande à aucun bourgeois de faire des « projets », mais les pauvres sont supposés avoir des initiatives). L’élu PS du quartier, en chemise blanche manager sans cravate, arrive avec sa jeune secrétaire dans une salle sinistre d’un équipement préfabriqué où l’on a réuni les « représentants » des habitants type, ou plutôt le peuple tel qu’un élu notable se le représente : le beur de service, le vieux garçon chronique, la femme abîmée, et quelques travailleurs sociaux qui croient repasser leur bac à chaque nouvelle réunion. L’élu très en forme, appelle familièrement la femme abîmée « notre vedette locale » parce qu’elle est passée en photo à côté du maire dans le journal municipal. Il promet d’être bref parce qu’il est débordé, et sera très long. Il exposera tout ce qu’il fait pour le quartier, et notamment qu’il a bataillé contre les autres élus des autres quartiers pour que les bacs à fleurs arrivent dans ce quartier-ci et pas dans les autres. Il rappelle toutes ses promesses et démontre qu’il les tient toutes : dos d’âne rue Pasteur, poubelles rue Michelet, Bacs à fleurs rue victor Hugo et peut-être…suspense, un petit commerçant qui accepterait de revenir rue pasteur, mais chut ! Je ne vous ai rien dit. Curieusement, les habitants du groupe d’initiatives n’ont pas été consultés quand la municipalité a décidé d’implanter une grande surface AUCHAN qui a liquidé la quasi-totalité des petits commerçants : des rues entières aux vitrines à vendre. La dame abîmée demande ce qu’on fera pour la rue Prévert ! Quand on traite les rues comme des clientèles, il vaut mieux arroser chaque rue ! L’élu promet de pouvoir faire engager des jeunes du quartier par le métro de la Ville centre. Quand on lui dit que les jeunes sont fichés pour fraude et interdits d’emplois dans le métro, il répond en clignant de l’œil qu’il connaît une relation personnelle dans l’administration du métro et qu’on lui envoie le dossier du jeune en question. Enfin il déplore qu’il y ait eu une pétition d’autres habitants contre la mosquée parce que, lui, y était plutôt favorable…Maintenant, évidemment, c’est foutu – dit-il. Enfin, gardant le scoop pour la fin, il annonce le transfert sur ce quartier du futur lycée, et dit avoir gagné la bataille de l’emplacement. La salle très surprise lui dit que le quartier aurait pu être consulté et qu’ils ne sont pas si chauds que cela pour avoir un lycée…Colère : il a pris la décision seul sachant évidemment que c’était une bonne décision pour le quartier.
Cette histoire vraie et banale illustre toute l’ambiguïté de la démocratie représentative locale entendue comme le devoir que croit avoir l’élu du peuple, de satisfaire les demandes concrètes de ses mandants. La démocratie n’a JAMAIS eu pour fonction d’apporter des solutions, mais de formuler publiquement des problèmes, en confrontant les intérêts contradictoires en présence, et en vue de préparer des arbitrages temporaires entre ces intérêts.
Etait-il pensable que la municipalité donne le choix de la discussion à la population sur l’implantation d’une grande surface et de ses taxes professionnelles, ou d’un lycée, ou qu’elle n’abandonne pas la mosquée à la première pétition ? Répondre sincèrement à cette question permet de mesurer le chemin qui reste à parcourir entre l’actuelle démocratie de représentation et ses conseils de proximité, et ce que nous appelons démocratie de participation. Le degré et la qualité de la démocratie se mesurent à la quantité réelle de pouvoir octroyée aux citoyens, dans leur capacité de modifier le fonctionnement réel d’institutions réelles (école, OPHLM, entreprises, justice, santé, aménagement, culture, etc…). Ce qui définit un fonctionnement démocratique, ce n’est pas le respect des formes (conseils) sur des sujets anodins (bacs à fleurs), mais le sujet de la discussion (des enjeux réels) et publicité des contradictions et conflits en présence. Il n’y a pas de plus grande urgence pour les municipalités, à l’heure où l’école se prépare à être vendue aux opérateurs privés, que d’engager la discussion publique avec les citoyens, les élèves et les enseignants, sur les sujets qui fâchent : la sélection scolaire, les programmes, les dérogations à la carte scolaire, les enseignements, l’absence de pédagogie…Quelle municipalité démocrate s’y risquera ? Mieux vaut signer un « contrat éducatif local » où la mairie comptabilisera fièrement les heures de canoë-kayak offerts à la population.
Dans les « nouveaux territoires », les communes, vidées de leurs prérogatives, voient leur maigres possibilités de financements soumises à des dispositifs dessinés au niveau européen. La concurrence entre communes et territoires n’a jamais atteint une telle violence. Les communes se gèrent comme des entreprises concurrentes. Victoire du capitalisme ultra-libéral. Les décisions sont de plus en plus techniques parce que les montages financiers sont de plus en plus complexes et les problèmes sociaux de plus en plus explosifs. La démocratie ferait perdre du temps. Dans la « nouvelle gouvernance », les élus choisissent avec soin les associations et les représentants du peuple appelés à valider des décisions déjà entérinées avec des experts, et appellent cela de la démocratie locale.
La droite veut tellement fort la décentralisation qu’on peut se demander si c’est bien un mesure progressiste.
Nous voulons des modalités de démocratie participative qui associent des citoyens, des travailleurs des services, des usagers, dans l’expression, l’analyse et la délibération sur la manière dont les institutions fonctionnent. Nous exigeons le temps de la recherche, qui n’est pas celui d’une soirée-débat, mais d’une année-recherche. Nous demandons les moyens de faire ce travail et les conditions intellectuelles et politiques pour le mener à bien. Nous voulons des élus démocrates. Nous ne sommes pas leurs clients.
Le local n’a de sens que pour ce que l’on peut y travailler d’universel. Une école en difficulté ne reflète que la difficulté de l’Education Nationale toute entière, et nous revendiquons de nous en mêler. Qu’on nous invite à travailler localement sur les problèmes de l’éducation nationale, plutôt que sur les problèmes du quartier et l’on pourra commencer à parler de démocratie.
Franck Lepage