La « constante macabre »
Texte paru dans « Éducation et Devenir » 1989.
I'évaluation dans la culture scolaire
traditionnelle est liée beaucoup plus à la connaissance du programme qu'à la
certification des aptitudes, et repose sur un état d'esprit qu'André Antibi,
dans un article de sa thèse, parue en 1988 (1), a défini par l'expression de «
constante macabre».
Supposons que trois contrôles se succèdent
dans une discipline sans note inférieure à 12/20, la mentalité de la «
constante macabre » ferait dire à propos du premier contrôle . « il s'agit d'un
accident », à propos du second, « le prof est démagogue et laxiste », et à
propos du troisième : « qu'est-ce qui va se passer, l'année prochaine pour ces
pauvres élèves ?... ». Il ne viendrait pas à l'idée de personne de penser que
les élèves sont bons et ont tiré un profit normal de leurs études.
La « constante macabre » peut se définir
comme le pourcentage d'élèves qui doivent se trouver en situation d'échec pour
que l'enseignant ait l'impression qu'il fait bien son travail. A bien y réfléchir,
toute l'évaluation traditionnelle repose sur la nécessité, considérée comme
fatale, de ce pourcentage d'élèves. La fameuse notion de « moyenne » qui règne
si impérativement dans tout notre système d'enseignement et d'évaluation n'a
pas d'autre fondement que l'existence de cette « constante macabre ». La
moyenne devient le nécessaire critère de partage entre bons, moyens et mauvais
élèves. Alors que rien n'implique, en soi, que des élèves soient condamnés à
avoir des notes inférieures à 10, que toute notre ambition devrait tendre, au
contraire, à ce que nos élèves soient en position de réussite (avec des notes
donc supérieures à 10), la moyenne est considérée, dans l'inconscient collectif
du monde enseignant, comme une réalité presque métaphysique. Pour qu'il y ait
de bons élèves (gratification suprême du professeur), il faut qu'il y en ait
de moyens et de mauvais. On a même traduit le phénomène, que l'on veut croire
objectif, dans des instruments d'apparence scientifique, comme la célèbre
courbe de Gauss. Cette fameuse courbe en cloche, qui ne fait qu'exprimer la
réalité que l'on fabrique, devient, dans les esprits comme une vérité scientifique
vers laquelle notre notation doit tendre. Beau cercle vicieux et belle
illustration de la « constante macabre» ! Relèvent du même état d'esprit tous
les commentaires que l'on entend sur les résultats du Baccalauréat. Quand le
taux de réussite dépasse ce pourcentage, tout le beau monde de l'enseignement,
Société des Agrégés en tête, pousse des cris d'orfraie, dénonçant le laxisme
des examinateurs et prétendant à qui mieux mieux que l'on brade le fameux
diplôme.
La façon dont, le plus souvent, les
enseignants conçoivent leurs épreuves de contrôle est tout aussi révélatrice de
cette « constante macabre ». Il faut toujours éviter que des élèves « normaux »
puissent répondre à toutes les questions posées qui seraient alors des «
questions-cadeaux ». Il en faut, certes, mais il en faut aussi de plus
difficiles et d'autres qui soient des questions-pièges pour surdoués. Ainsi
l'éventail permettra de retrouver la répartition autour de la moyenne et la
courbe de Gauss, et ainsi se perpétuera « la constante macabre ».
Quand donc l'enseignant considérera-t-il
comme normal que l'ensemble de ses élèves puisse répondre de façon
satisfaisante aux questions posées ? Quand donc fera-t-il de cette réussite
générale le critère de la qualité de son enseignement ? Quand donc
acceptera-t-il de poser, lors d'un contrôle N, la moitié des questions
posées au contrôle N - 1, de façon à s'appuyer sur un acquis, à motiver ses
élèves et à les aider à se construire dans la réussite ? Quand donc rompra-t-il
avec la logique binaire du « on sait » ou « on ne sait pas » pour lui
substituer la croyance au « on sait toujours quelque chose » ? Le vrai laxisme,
ce n'est pas l'abondance de bonnes notes, c'est au contraire l'abondance des
mauvaises, c'est l'acceptation des mauvais résultats comme une fatalité inéluctable.
En fait, trop d'enseignants n'en finissent pas de se servir de la notation comme
d'un pouvoir pour se protéger, se rassurer, se justifier, voire se venger.
Il ne servirait à rien de modifier les
contenus ; si cet état d'esprit ne change pas, estiment certains, rien ne
changera.
Sans doute, mais beaucoup considèrent que
le changement de mentalité dans l'évaluation va de pair avec un changement
d'état d'esprit dans la conception même des programmes et de leurs contenus et
qu'il faut donc mener les deux réflexions en même temps.
Nos programmes sont trop chargés. Leur
encyclopédisme déforme plus qu'il ne forme. Nos élèves travaillent trop, mais
ne savent pas travailler, car on ne leur apprend pas les techniques du travail
intellectuel. De tout ce qui a été ingurgité, presque rien ne reste et presque
rien de vraiment opératoire. Nous passons des heures à enseigner le solfège et
l'histoire de la musique, mais ne donnons pas à nos élèves le goût de la
musique. Nous les initions à toutes les subtilités de la grammaire des langues
étrangères, mais ils ne savent pas parler et communiquer. Nous considérons la
connaissance de Racine et de Corneille comme indispensable à la culture de nos
élèves, mais, à la sortie du lycée, ils n'ont plus envie de lire. Les manuels
de philosophie sont énormes et passent en revue toutes les théories et toutes
les doctrines, mais nous n'apprenons pas à nos élèves à se poser des questions
sur leurs propres choix de vie, sur les valeurs qu'ils souhaitent défendre, sur
les responsabilités morales et sociales qu'ils désirent assumer.
L'École manque à son rôle éducatif. Il ne
s'agit pas d'enseigner « toujours plus », mais bien - comme on l'a dit, mais
comme on ne le fait pas - « d'enseigner autrement ». Il faut délibérément
alléger les programmes et libérer les enseignants de leur contrainte (qu'elle
soit réelle ou imaginaire). L'important, c'est bien d'apprendre à apprendre,
d'accompagner l'élève dans la construction de son devoir, de lui fournir des
outils méthodologiques, de lui apprendre à travailler sur documents à devenir
autonome, en un mot à devenir réellement « cultivé ».
A côté du cours magistral, qui, en dépit
de tous les faux semblants (art de la maïeutique, habileté de la parole,
dialogue pipé, méthodes prétendument actives...) demeure le modèle unique de
référence, il faut prévoir :
- le temps de l'information;
- le temps de la documentation;
- le temps de la découverte de l'extérieur;
- le temps de la recherche et du
tâtonnement;
- le temps de la maturation;
- le temps de l'assimilation;
- le temps de l'évaluation (autoévaluation
et évaluation formative).
-
Tous ces temps doivent être ménagés dans
le cadre d'un dialogue permanent entre l'enseignant et l'élève et d'une
relation d'aide, et non de pouvoir. Peu importe que l'élève sache.moins de
choses s'il les sait bien, et surtout s'il a acquis les mécanismes intellectuels
qui lui permettront d'être curieux, de savoir penser, d'être capable de
s'adapter, de continuer à se former et d'agir.
(1) a Étude sur l'enseignement de la
notion de limite ; réylexioru propositions » (Université, Paul Sabalier -
Toulouse).