Démocratie et culture : la question de l’éducation populaire.

 

Luc CARTON (Lundi 10 juillet 1995)

Intervention en séminaire de directeurs de MJC

 

La réflexion que je vous propose concerne les rapports entre démocratie et culture et donc grosso modo mon intuition est la suivante :

 

1) La culture serait au centre des conflits sociaux et politiques d’aujourd’hui ; je dis bien serait parce qu’à défaut qu’elle le soit, nous vivons une société sans conflits ou avec peu de conflits ou avec ce que François Dubet appelle des émeutes en lieu et place des conflits.

La culture est donc - de façon masquée - au centre des conflits qui n’ont pas lieu et qui pourraient avoir lieu. Ceci est le point de départ.

 

2) Nous vivons une situation historique extrêment ambivalente. A quelques détails près il y a deux scénarios caricaturaux qui peuvent être proposés : un scénario de marchandisation de la culture et un scénario que je vais appeler de démocratie culturelle, (cette notion n’a rien à voir avec la démocratisation de la culture). Je vais tenter de travailler entre ces deux scénarios, tenter de montrer ce qui peut conforter, développer, renforcer un scénario de marchandisation de la culture et ce qui peut au contraire nous orienter tout à fait autrement. Je vais travailler sur une ligne de crête entre les deux, et  l’exemple de l’école sur lequel nous travaillerons ensuite sera particulièrement précieux. C’est le lieu exemplaire dans lequel on peut lire cette ambivalence : Cette transformation du service public culturel en marché scolaire ou en supermarché scolaire ou, au contraire, cette possibilité qu'a  l’école d'être un lieu exemplaire de conflits pour  la démocratie culturelle.

 

La transition démocratique

 

Les rapports entre démocratie et culture je les introduits par la notion de transition démocratique. Cette notion est en général réservée à l’exportation de la démocratie vers les pays du sud ou les pays de l’Europe centrale ou orientale - on parle facilement de transition démocratique à propos du Zaïre, de l’Ouganda, du Burundi et de la Russie - mais je propose que nous considérions que nos sociétés sont en transition démocratique en ce qu’elles vivent l’épuisement de la légitimité et de l’efficacité de la démocratie représentative, et que se pose la question de savoir ce qui peut accréditer un scénario de confinement, d’épuisement démocratique. La société française est une de celles qui donne le mieux à lire les risques de l’épuisement démocratique. Les quelques débats que vous avez eu lors des dernières élections, en particulier municipales, montrent au monde entier ce que l’on peut entendre par épuisement démocratique, à savoir que la démocratie est investie elle-même par des forces qui la détruisent. Au même moment - je dirais presque au même endroit - se pose la question d’habiter autrement la démocratie, et c’est l’hypothèse que j’appellerai de la démocratie de délibération.

 

Du côté des facteurs explicatifs de cette crise de la démocratie représentative, je vous propose de retenir ceci :

1- La démocratie représentative pouvait suffire tant qu’il y avait peu de culture commune, tant que le socle culturel commun des sociétés modernes ou des démocraties libérales étaient encore à construire - notamment par le travail de l’école.

1- Une première condition pour qu’une démocratie représentative soit légitime et efficace c’est qu’il y ait peu de culture en circulation. Peu de culture politique commune, peu de langage commun en politique ou alors un langage qui n’appartient qu’à quelques uns.

2 - Une deuxième condition pour qu’une démocratie représentative soit légitime et efficace c’est que la société soit fortement divisée, c’est-à-dire qu’il y ait un rapport étroit entre la division sociale et la division politique, qui permette effectivement - c’était le cas dans le temps - de structurer, de repérer des intérêts contradictoires qui s’opposent de façon relativement claire.

3-  Une troisième condition pour que la démocratie représentative fonctionne seule, soit légitime et efficace, c’est qu'à travers cette division il y ait néanmoins une vision claire et distincte de ce qu’on appelle l’intérêt général. On est divisé, mais sur la même chose.

 

Ces trois conditions ne sont plus remplies, à mes yeux.

 

1- Nous sommes dans une société où un infinité de signes circulent et où le travail - notamment de l’école, mais pas seulement - a créé un socle culturel politique commun considérable. Il n'est donc plus nécessaire de penser que quelques uns d’entre nous seulement peuvent représenter les autres, grosso modo nous avons tous accès à un culture politique commune qui nous constitue tous en représentants, et il devient difficile d’accepter qu’on nous représente à telle distance.

 

2- Deuxième condition, société fortement divisée. Il y a une continuité entre la division sociale et la division politique, et notamment, puisque nous sommes les héritiers de la société industrielle, une forte continuité entre la division sociale capital / travail et son retentissement politique, il me semble clair que cette forte division de la société, cette continuité entre division sociale et politique n’est manifestement plus rencontrée dans notre société, pour toutes sortes de raisons dont la principale est la force de ce que l’on peut appeler le compromis social-démocrate, et qui a amené massivement une très grande partie de la population à occuper une position médiane - la position dite des classes moyennes - et qui rend inextricablement complexe l’interprétation des intérêts contradictoires dans la société.

 

Vous savez bien vous comme moi que nos identités de travailleurs, de consommateurs, de contribuables et de citoyens sont des identités qui désormais nous divisent nous-mêmes !  Ce n’était pas le cas il y a un demi-siècle, ce n’était même pas le cas il y a 30 ans. Un sociologue, Yves Barel, explique bien comment tout doucement ce qui était une conquête historique du mouvement ouvrier et en tous les cas un compromis perçu comme positif entre capital et travail, qu’est la sécurité sociale, est difficilement perçu comme cela aujourd’hui. Quand vous recevez vos fiches de payes vous n’avez pas un fou rire quand vous voyez la différence entre le brut et le net,  sauf si vous êtes vraiment politisés. Cette différence vous trouble parce que vous n’êtes pas certains, convaincus, de la validité des circuits de redistribution, et parce que nous occupons, nous  cette position médiane dite des classes moyennes ou des classes intermédiaires qui participe des intérêts des uns et des intérêts des autres, ce qui change fondamentalement toute la structure des conflits dans la société.

 

3- La troisième condition :une  vision claire et distincte de l’intérêt général.

On peut prendre trois analyseurs révélateurs : la ville, l’emploi, l’école : Trois analyseurs magnifiques de ce qui était une vision commune de l’intérêt général et de ce qui ne constitue plus une vision commune de l’intérêt général.

 

a) Le ministère "de la Ville".

Si vous avez même créé un ministère des problèmes, (ça peut être le ministère de la ville), c’est bien parce qu'il y a un aveu timide de ce qu’il n’y a plus d’accord sur l’essentiel de la ville, sur le fait de vivre ensemble. Je sais bien que c’est devenu un secrétariat d’Etat aux quartiers défavorisés, mâtiné d’une histoire invraisemblable de solidarité entre générations et vous avez presque un ministère de la citoyenneté aussi, comme quoi cela devient une affaire de spécialistes!!! L’irruption, l’émergence d’un ministère de la ville est un symbole extrêmement clair qu’il n’y a plus d’accord clair sur : "Quelles sont les polarités du conflit et quelle est en tous les cas la base commune d’intérêt général commun à partir duquel on causerait ?".

 

b) Le plein-emploi

Cela est vrai pour la ville qui est évidemment la synthèse de l’ensemble des problèmes de société, la projection sur le sol des rapports sociaux, mais cela est vrai aussi pour quelque chose qui était un consensus, le principal des consensus des années 40 aux années 70, le coeur de la sociale démocratie : c’était un accord sur le plein emploi. C’était un accord pour la salarisation de la société française, donc la transformation des artisans, des agriculteurs, des infra-salariés et autres nomades, en salariés des industries et des services. Cette grande monétisation de la vie en société, salarisation et monétisation de la société, est clairement en panne depuis vingt ans. L’incapacité dans laquelle se trouve la société française, - (comme la société belge d’ailleurs et pire encore la société walonne) - de poser même les termes du débat sur le droit au travail est un deuxième analyseur splendide de la disparition de l’intérêt général.

Vous savez comme moi que le chômage n’est pas un problème de la société française, c’est un choix de la société française. Il n’y a aucune raison économique au chômage, raisons sociales et culturelles oui, mais économiques non. La société française, je vous le rappelle, (c’est un rappel d’économiste et non plus de philosophe) s’est prodigieusement enrichie ces 25 dernières années ; il n'y a eu que deux années où le taux de croissance a été négatif. Même si la croissance est plus modérée, même sur 25 ans, cela fait plus du double en volume du produit national brut. Il y a 25 ans, il y avait le plein emploi, aujourd’hui il n’y est plus et donc on est clairement dans un problème de redistribution primaire,  c’est-à-dire d’un problème social et culturel mais pas du tout économique.

 

c) L'école

L’école est le dernier analyseur de la dissolution du concept de l’intérêt général. S’il y a bien un lieu dans lequel se perd l’évidence commune, c’est bien l’école. Faites l’exercice qu’entre vous tout à l’heure sous l’eau, chacun disparaisse en apnée pendant 90 secondes et ressorte avec une définition de ce qu’est une école "juste", vous vous réunissez sur le sable et vous faites la somme des définitions, vous aurez à mon avis beaucoup de définitions différentes.

 

S’il y a beaucoup de culture en circulation et en particulier une large culture politique commune, si les divisions de la société ne nous opposent plus en grand groupe mais nous traversent nous-mêmes et enfin si la ville, l’emploi et l’école n’arrivent plus à nous réunir d’évidence, comment voulez-vous confier votre destin à quelqu’un pendant 5 ans ? Vous vous rendez bien compte que confier son destin à quelqu’un cela suppose qu’on puisse définir par exemple le socialisme, qu’on puisse définir, la ville, l’emploi, et l’école vus sous l’angle du socialisme et qu’on puisse donc en causer simplement entre nous. Si ce n’est pas le cas on ne peut pas envoyer quelqu’un faire les choses à notre place. Bien sûr je ne dis pas du tout qu’il faut renoncer à la démocratie représentative, je dis que si nous nous occupons pas d’habiter la démocratie représentative, elle ne marche plus du point de vue des politiques. Quand vous êtes responsable politique, vous êtes ministre de l’école, vous êtes devant la situation symétrique inverse de celle du citoyen qui ne sait pas quoi faire : Quoi que vous fassiez vous générez des malentendus en chaîne, ce qui veut dire que vous ne pouvez pas arbitrer, sauf si vous faites en sorte que l’arbitrage soit pris en main précisément par ceux dont on parle, les citoyens, les travailleurs, les usagers.

Le problème du citoyen est le même que le problème du Ministre ou du Président : C’est que la distance de la démocratie représentative sur des bases pareilles n’est plus opératoire, elle est soit inefficace, soit illégitime et en général les deux à la fois, ce qui explique évidemment l’usure et éventuellement la mise en exploitation du terreau autoritaire, c’est-à-dire ce qui peut éventuellement compenser la perte de légitimité et d’efficacité, un chef qui sait !

 

On peut comprendre au même moment qu’il y ait un appétit de développement et un appétit de délibération que l’on peut constater partout dans la vie quotidienne.

 si vous avez certains d’entre vous des enfants, à l’échelle d’une famille il faut déjà voir que la question de l’autorité et de la légitimité de la démocratie représentative est en cause ! Et donc, sauf à démultiplier les procédures de délibération, vous allez vers des situations ingérables.

 

Il y a trop de culture pour que cela marche à distance, les divisions sont telles qu’elles traversent les individus et l’intérêt général lui même est en cause.

 

Quand je dis l’intérêt général est en cause, cela revient à dire que nous n’avons plus a priori une vision claire de ce qui pourrait nous mettre en conflit et nous mettre d’accord, ni "distinguer" (comme on disait quand nous étions plus jeunes) les contradictions principales et les contradictions secondaires. Si nous ne pouvons pas faire cela, cela veut dire que pour la première fois depuis un demi siècle, le projet culturel du capitalisme est en cause. Nous sommes dans la possibilité d’interroger le projet culturel sous-jacent aux structures et au fonctionnement général de notre société. Si nous n’avons plus d’accord sur : "Qu'est-ce que construire une ville", "qu'est-ce qu'envoyer nos enfants à l’école" et "qu'est-ce qu'échanger sa force de travail contre un salaire", qui sont trois choses essentielles, centrales, cela veut dire qu’on sort du consensus culturel  sur l’organisation fondamentale de notre société et que nous sommes à l'orée du bois. Le bois dont nous sortons s’appelait le compromis social démocrate. Je précise à l’attention du public français [vous n’êtes pas un pays connu pour la puissance de sa tradition sociale démocrate puisqu’apparemment pour certains cela reste un "projet", (CF. Delors-Rocard)], ce qu’on qualifie généralement de social démocrate. La social-démocratie dont je parle ici, je n’en parle pas au niveau des partis politiques, des représentations politiques, je parle au niveau des structures d’une société. Vous êtes une société social-démocrate même si vous n’en avez pas eu le projet politique. De Gaulle à son époque proposait une interprétation strictement locale de ce qu’ailleurs on appelle compromis social-démocrate. C'est un compromis qui naît dans le conflit entre le capital et le travail au siècle dernier. Le moment symbolique de cristallisation du compromis social démocrate est la crise des années trente, c’est dire le changement de régime du capitalisme et en particulier le passage du capitalisme vers une production et une consommation de masse. Ce passage réel d’une production et d’une consommation de masse c’est le moment où le salaire est non seulement considéré comme coût, cela dans le libéralisme économique était connu, (le salaire est un coût qu’il faut comprimer), mais devient un marché. A ce moment là le patronat n’a plus seulement avantage à diminuer le salaire, il a aussi avantage à l’augmenter et on a tous les éléments matériels d’un compromis historique. Les deux parties peuvent provisoirement s’accorder sur un jeu en somme positive pour l’un et pour l’autre, en termes d’accumulation et en termes de consommation (parce que la consommation est vecteur d’accumulation), c’est le mot classique.

 

A la charnière des années trente ce qui se passe et qui nous intéresse aujourd’hui c’est qu’autour de ce compromis ( le salaire est un coût et un marché, c’est-à-dire le contraire d'un coût), se créé la structure des conflits de notre société en deux colonnes (plus une qui manque) : D’une part il y a les matières économiques, d’autre part il y a les matières sociales. (Et enfin il y a les matières culturelles, donc j’écris culture à part, puisque précisément le compromis social démocrate fait l’économie d’un conflit culturel,) .

 

Compromis social démocrate : Nous sommes d’accord sur la même société. En Belgique on a  même produit un texte pour dire en 1944 le projet d’accord de solidarité sociale ! c’est un texte merveilleux, dans lequel les patrons, les syndicalistes et les politiques tous à gauche, disent " nous sommes d’accord fondamentalement, nous savons quelle société nous voulons, société de progrès - comme on disait à l’époque- , société dans laquelle des dizaine de millions de personnes vont avoir enfin accès à ce que l’on appelle aujourd’hui des biens de première nécessité, que ce soit le logement, le frigo, la voiture ou la télévision ou tout simplement la scolarisation, sans oublier bien sûr l’accès à la culture".

 

Donc si ce compromis se fait en deux colonnes "moins une", c’est que désormais on ne parlera donc plus du sens à attribuer aux choses. Le projet culturel est hors de jeu et le compromis social démocrate est un compromis dans lequel on ne discute que de la répartition des fruits de la production. Sur le social on va donc faire ce qu’on appelle du concertatif, (concert) piano syndical, violon patronal, même partition.  Le social est une matière sérieuse, cogérée, mais l’économique ne fait pas l’objet de structure concertative, il fait l’objet de procédure uniquement consultative. De l’information circule et c’est tout ! mais les questions essentielles telles que : "Faut-il produire ?", "Pourquoi produire ?",  et "comment produire ?",  sont des questions hors jeu que l’on discute pas, cela appartient au patronat.

Du point de vue de l’histoire du socialisme, c’est un moment fondamental puisque le socialisme avait tenté de poser la question de la démocratie économique. Il est clair que dès le début des années trente, la question de la démocratie économique est mise hors jeu. Même si les textes ont traîné pendant un demi siècle, en disant "c’est cela que l’on cherche", en fait on ne le cherche plus. C’est là qu’il faut accepter dans l’analyse de l’idéologie, une hypothèse de décalage massif entre le rythme des textes, l’affirmation publique de la pensée et le rythme des pratiques effectives de ces mêmes acteurs.

Evidemment il y a un divorce considérable et croissant entre les deux, puisqu’il faudra attendre le milieu des années quatre-vingt, dans le meilleur des cas, pour admettre qu’on avait fait ce compromis cinquante ans plus tôt. Vous voyez que cela prend beaucoup de temps.

 

Ce qui est clair en tous les cas à mes yeux, c’est que désormais nous avons une société qui est gérée en deux colonnes. Une colonne est mise hors jeu de la concertation et même du politique. Et le détour des nationalisations de 1945 de 1981-1982 ne signifie plus rien, ( la nationalisation correspond à un glissement de pouvoir sur le même type de canevas culturel, le meilleur exemple de canevas culturel commun entre un pouvoir public et un pouvoir privé étant le Crédit Lyonnais qui représente peut-être ce qu’il y a de plus abject comme transfert mimétique des moeurs du secteur marchand dans cet espace public).

 

Nous avons donc une colonne sociale qui est sérieuse, une colonne économique dont on ne discute pas et ce qui est hors jeu forcément si on ne discute pas d’économique, c’est la culture ! L’économique étant hors jeu dans le sens où l’on ne fait que faire circuler de l’information mais que "produire ?", " pourquoi produire ?",  et "comment produire ?",  sont hors sujet. Si cela est hors sujet, le sens que l’on peut attribuer à la vie dans la société qui en découle est hors sujet aussi forcément.

 

La mise hors jeu des dimensions culturelles des conflits est inhérente à ce que l’on appelle le compromis social démocrate.

 

Transition démocratique et éducation populaire

 

Le lien avec l’éducation populaire pour moi est le suivant :

 

 1. Démocratie et Culture

 

On l’a envisagé ce rapport dans ses grandes structures, dans les grandes formes de la société, à savoir : qu’est-ce qui est social ? économique ? et pourquoi le culturel est-il hors jeu ?. Maintenant on peut traiter cette même question sous l’angle non plus fonctionnel, mais sous l’angle des systèmes d’action et en particulier sous l’angle de l’histoire de l’éducation populaire.

 

Je brutalise cette histoire comme suit :

 

1. Premier temps de l’histoire de l’éducation populaire

Le temps mythique de l’éducation populaire c’est le temps où l’on n’en parlait pas, c’est-à-dire le temps où l’éducation populaire était la dimension culturelle de la production de l’action collective. C’est pour moi la définition primitive de l’éducation populaire : Avant d’être une action spécialisée et bien avant de l’inscrire dans des MJC, l’éducation populaire c’est la procédure qui permet de construire du syndicalisme, c’est-à-dire que c’est de la production collective de connaissances, de représentations culturelles, de signes qui sont propres à un groupe social en conflit. A l’origine l’éducation populaire est une dimension du syndicalisme à une époque où le syndicalisme est en même temps mutualisme et coopératisme. Dans l’histoire du mouvement ouvrier, cela correspond à la deuxième moitié du 19ème siècle. Un peu partout en Europe, surtout du côté des grandes social-démocraties du nord, mais même chez vous on doit lire l’histoire du mouvement ouvrier comme étant l’histoire d’une action collective qui est simultanément culturelle, sociale et économique. Très concrétement celaa se joue comme ceci : Pour créer un syndicat il faut commencer à faire des réseaux d’échanges réciproques de savoir - comme on dit en France aujourd’hui ! A l’époque ce n'est pas ludique, c’est essentiel, c’est constitutif de la démarche même de créer du syndicalisme, d’échanger des connaissances sur ce qui se passe, pour produire une analyse de ce qui se passe et  produire bien sûr un contre projet par rapport à ce qui se passe. Et c’est pourquoi à l’époque le syndicalisme abrite de l’action culturelle économique. Parce que c’est bien dans l’acte socialiste utopique, qui reste encore aujourd’hui incontournable, de générer un autre mode de production et de développement, que le syndicalisme affirme son projet. Son projet n’est pas à l’époque de mieux échanger du travail contre du salaire mais d’arriver à ce que le travail ait du sens, et que ce sens évidemment soit reconnu, y compris d’un point de vue monétaire. C’est donc pourquoi à l’époque, inextricablement, le concept de mouvement ouvrier recouvre cette alliance d'une action culturelle, et d'une action sociale qui  n’est pas encore administrée, ni étatisée. L’action sociale c’est faire tourner une casquette entre soi pour créer un fond de pension, pour créer un fond d’assurance chômage, pour se préserver des aléas de la santé etc...Dans votre histoire sociale ce sont des choses beaucoup plus complexes que ce que j’en dis, qui désigne beaucoup mieux l’histoire sociale des pays du nord, en particulier en Belgique où les structures d’actions communes du mouvement ouvrier perdurent jusqu’aujourd’hui. Il y a encore en  Belgique d’une part ce que l’on appelle un Mouvement Ouvrier Chrétien qui fédère ensuite des mouvements d’éducation populaire, syndicats, mutuelles et coopératives, et vous avez l’Action Commune Socialiste qui tend à faire la même chose en face (quoique chez eux le cloisement soit plus grand et pour cause).

Donc l’origine, la racine de l’éducation populaire c’est d’être une dimension culturelle de la production de l’action collective, et cette origine  grosso modo s’estompe déjà en Belgique dans les années 1880-1890 dans la création d’actions spécialisées à l’intérieur du mouvement ouvrier. L’éducation populaire devient à ce moment là une des branches du mouvement ouvrier après en avoir été une des dimensions.

 

2 - Deuxième temps de l'éducation populaire :

Quand on dit "branche", cela veut dire que le mouvement ouvrier va de façon symétrique et mimétique par rapport au capitalisme intégrer dans ses structures trois types de fonctionnements, finalités, procédures en matières économiques, qui vont internaliser les critères du marché. En Belgique et en Allemagne par exemple les grandes coopératives ouvrières sont aujourd’hui les formes du marché. La COB la banque ouvrière belge du côté chrétien est la septième banque du pays : Bien fin celui qui pourrait y voir une subtile distinction entre son fonctionnement et le fonctionnement du marché. La seule distinction fondamentale qui reste encore, c’est la sociabilisation des bénéfices, qui n’est pas négligeable.

 

Donc il y a une action spécialisée en matière économique et une action spécialisée en matière sociale qui va évidemment devenir une mutualité, d’un côté, et le syndicat de l’autre, à partir de quoi apparaît une action spécifique en matière culturelle qui prendra différents noms. En France vous avez une généalogie très complexe de l’éducation populaire, j’ai découvert cela l’an dernier à l’université d’été de Culture et Liberté dont j’ai appris qu’elle était en fait née de la JOC, même s'il faut remonter loin pour le trouver, (entre temps il y a le PSU et toutes sortes de faits).

Il est donc clair que cela devient une action spécialisée qui porte différents noms, à ce point spécialisée qu’elle va alors donner naissance à un troisième moment clé de l’éducation populaire qui est le moment de son institutionalisation dans ou auprès de l’appareil d’Etat.

 

3- troisième temps de l'éducation populaire :

Ce moment même de l’institutionalisation de l’éducation populaire - par exemple dans la structure des MJC en ce qui nous concerne - à la charnière de la deuxième guerre mondiale, est un moment beaucoup plus ambivalent qu’il n’y paraît puisque c’est un projet qui, à la faveur notamment des maquis, va permettre - c’est un cas presque unique dans l’histoire de France me semble-t-il -  un investissement civil de la société politique. C'est ce qui fait que cette institutionalisation est aussi grosse de promesses d’un développement démocratique potentiellement majeur, dans l’intuition des fondateurs à la charnière de la deuxième guerre mondiale, car cette civilisation de l’appareil d’Etat pourrait bien ouvrir la voie à une toute autre culture et à une toute autre pratique de la démocratie. Je vous rappelle ici les étapes de votre histoire récente.

 

4 - quatrième temps de l'éducation populaire

Cette institutionalisation va conduire dans un temps quatre à ce que l’on pourra appeller la fonctionalisation, qui va évidemment culminer dans ce que l’on apellera le projet d’une animation socio-culturelle dont vous avez connu quelques étapes erratiques, il y a quelques décennies de celà. Quand on parle "d’animation socio-culturelle", il est devenu à ce moment là presque clair qu’il y a des sujets qui animent des objets, c’est-à-dire qu’à ce moment là on a presque fini la boucle : On est parti d’une démarche historique de sujets qui parlent, se parlent entre eux, et on en arrive à des agents qui animent des objets sociaux à qui ils proposent différentes procédures de consommation culturelle. Ce que je dis là est un peu brutal parce que dans le courant de l’animation socio-culturelle il y a eu quelques éclairs de débats entre la fin des années soixante et le début des années soixante-dix.

 

5 - cinquième temps de l'éducation populaire

Ce qui est en cours aujourd'hui à différents endroits, c'est la reconversion de l’animation socio-culturelle en travail social de réparation, et comme les crédits se déplacent par ailleurs de la culture vers le social parfois par l’intermédiaire de la ville, pourquoi ne pas reconvertir les MJC tout simplement dans l’insertion socio-professionnelle puisqu’à la fois manifestement il y a des gens à secourir et, comme par hasard, des fonds pour les secourir. Je ne dis pas cela du tout par manière de plaisanterie, j’ai beaucoup travaillé avec Culture et Liberté depuis 6 ou 7 ans et j’ai vu Culture et Liberté à différents endroits se transformer en agence d’insertion et puis fermer pour cause d’agence d’insertion parce que c’est épuisant de travailler à l’insertion sans projet politique. Ce n’est pas toujours simple de pervertir ou de contre-utiliser les dispositifs dans lesquels on est  à partir du moment où l’on s’y est défini comme agent.

 

On ne va pas prolonger la prospective , on peut dire qu’on est dans une sixième étape, qu’on a donc tout le bénéfice du recul de l’histoire, et qu’il est clair qu’il y a un avenir prodigieux pour l’éducation populaire à condition de la concevoir comme une dimension constitutive de l’action collective, et qu’à ce titre elle ne pourra plus dissocier, spécialiser ce qu’on appelle le champ culturel, social, économique.

Voilà donc le détour que j’avais promis tout à l’heure : Faire le lien entre culture et démocratie dans les grandes formes de la société et l’histoire de l’éducation populaire.

 

La crise du compromis social-démocrate

 

Maintenant si vous le voulez bien, approfondissons la crise du compromis social démocrate, et tentons de comprendre de façon plus intime cette hypothèse du caractère central des enjeux culturels. Cela peut s’exposer en trois petites sections, la première concerne la genèse, le déploiement ou les contradictions et l’évolution récente de ce que l’on appelle le mode de développement industriel. On pourrait dire "capitaliste" mais je n’aime pas du tout,  vous observerez comme moi très rapidement que ce mode de dévelopement industriel a marqué l’ensemble des Etats nation, que ces Etats nation s’inscrivent délibéremment dans une perspective capitaliste ou dans une autre perspective, on est là sur des structures qui dépassent manifestement nos appareillages politiques.

 

Ce que j’appelle mode de développement industriel, c’est  l’articulation particulière entre trois champs du réel. En fait l’industrialisation c’est essentiellement l’autonomie réciproque de l’économie et de la culture. L’industrialisation c’est une extraction et une mise à distance de la culture.  : On extrait de la socio économie tout ce qui peut s’apparenter à de la culture et donc particulièrement de la connaissance. La connaissance est mise hors jeu du rapport de production pour être accumulée et distribuée en dehors de cet appareil de production, principalement dans ce qu'on appellera l’école. Ainsi l’industrialisation peut-être définie comme une opération de confiscation, d’extirpation, d'expropriation économie / culture. Le savoir est arraché à ceux qui le pratiquent, les ouvriers qualifiés, et est logé à trois endroits spécialisés : - d’une part dans la machine, d’autre part dans l’organisation (c’est la chaîne), et enfin chez les chefs, c’est la division dite scientifique du travail.

 

 

 

 

Le mode de développement se définit donc comme l’articulation entre trois champs, le champ que je vais appeler économique qui désigne tout ce qui touche à la production, le champ social qui lui-même va s’autonomiser, qui concerne principalement ce que l’on appelle la répartition, et le champ culturel qui concerne principalement ce qu’on appelle la signification.

 

Le mode de développement industriel est ce mode de développement particulier qui autonomise, "maximise" l’autonomie des trois champs, pour employer des mots plus simples : qui les met en zones.

Je fais tout de suite une transposition sur l’urbanisme, cela sera plus simple à comprendre. La ville industrielle va projeter sur le sol cette organisation très particulière du réel en dissociant les lieux de l’économie, du social et de la culture. Ainsi si on dort c’est un lieu social spécialisé pour dormir, si on commerce c’est un lieu spécialisé pour échanger des biens et des services ("Carrefour, je positive"),  ailleurs je me cultive, (Disneyland ou si vous préferez  la MJC de Manosque et sa galerie bien connue !), là je travaille, là je me recultive (Nanterre etc...),  entre tout cela je circule (A6, A86) et donc fonctions de mobilité et de communication à distance entre tous ces espaces : embouteillages et là on se dispute ! ceci est une projection simpliste, mais cela a l’avantage de cristalliser un concept même si ça le simplifie de façon drastique.

 

Retenons en tous les cas de ceci : C’est que pendant longtemps cette dissociation de l’économique, du culturel et du social apparut fonctionnelle et positive à tous les acteurs engagés dans les conflits, les négociations et les compromis.

Ainsi l’accumulation de savoir protégée dans des murs, la transmission générale de ces connaissances et de la culture dans un appareil dissocié de la violence du réel, était effectivement un projet de civilisation qui a permi de civiliser le réel. Très longtemps on a pu croire que la mise hors les murs de la production industrielle pouvait être un progrès. On ne parlait pas encore de la protection de l’éco-système, mais ne fusse qu’en écartant les sources de nuisances de là où elles pouvaient retomber, effectivement vous aviez un compromis qui pouvait apparaître honorable.

 

De même l’organisation dite fonctionnelle de la ville pensée par Le Corbusier notamment, à gauche dans les années vingt et par les constructivistes russes à la même époque, était bien la vision d’une cité radieuse. On décrit ici un projet qui s’est pensé positivement, à gauche comme à droite, pendant très longtemps, avant qu’on s’aperçoive bien sûr des contradictions que portait, que générait, que démultipliait ce zonage particulier de la vie sociale. Pour donner un exemple, beaucoup de nos parents ont pu rêver, dans leur ascension sociale, d’enfin contruire leur pavillon à eux, en dehors de la nuisance grouillante de la ville et de gérer la vie domestique dans ce pré carré autour du pavillon. Les enfants, tant qu’ils courrent dans l’herbe, c’est charmant ; et puis ils grandissent et puis il faut jouer les taxis parcequ’ils ont grandi et qu’ils partent et puis il n’y a pas de vie sociale et puis on meurt tout seul et donc il faut une cinquantaine d’année pour que quelque chose qui soit désirable puisse être construit, puisse être acquis, puisse être vécu et traversé jusqu’au point où en prenne conscience de ses contradictions.

 

Premier concept donc : Genèse et déploiement d’un mode de développement procédant par dissociation, par création d’autonomie relative de trois grands champs du réel: l’économique, le social, le culturel. Il y a évidemment un prix à payer pour ce compromis, le prix à payer de la dissociation économie et culture c’est que l’économie n’a plus de sens. Vous comprenez bien, que si vous extirpez la connaissance et la culture des gestes productifs, de l’appareil productif, de la vie quotidienne à la production, vous affirmez pour longtemps que le travail n’a pas de sens. Dans la genèse de ce mode de développement, on associe toutes sortes d’endroits en Belgique : Le courant philanthropique ou paternaliste du patronat - surtout social catholique - a créé des ensembles où le patronat occupe  cette posture d’agenceur général des rapports entre les champs, et  dans plusieurs cités du Borinage en Belgique on a encore - notamment à Bois de Luc  - des endroits, absolument superbes d’ailleurs, où l'on a une architecture qui symbolise cette prise de pouvoir patronal sur l’ensemble de la vie, que se soit l’église, l’école, le cinéma... A l’entrée d’un cinéma près de la Louvière en Belgique, un cinéma patronal, il y a une devise : "Bien travailler, bien s’amuser", qui rappelle hélas une autre devise beaucoup plus sévère à l’entrée d’Auschwitz.

 

Avant d’entrer dans la dissociation complète du réel, une fraction du patronat ira prolonger certains aspects des modes de dévelopements antérieurs, notamment le mode de développement urbain, artisanal, rural, qui sont des modes de développement intégrés dans lesquels toutes les dimensions du réel communiquent entre elles. Ceci explique notre nostalgie ou notre plaisir à effleurer les formes héritées de ces modes de développement puisqu’ils présentent des résistances objectives par rapport aux modes de développement qui nous abîment la vie. C’est pour cela qu’on est si noué dans une vieille ville, même si effectivement l’exploitation commerciale de cette vieille ville est telle que ses objets intégrés, culturels, sociaux, économiques sont eux mêmes refrigérés par une seule logique qui est celle du marché. Il n'y a évidemment plus aucun intérêt à se promener à St Tropez, au centre de Bruxelles que l’on appelle l’Ilot sacré aux alentours de la grande place, c’est devenu un tel simulacre, une telle présentation marchande de ce qu’étaient effectivement les traces d’autres modes de développement qu’il n’est plus possible d’en jouir, puisque c’est ramené à une seule logique.

 

Donc construction et consolidation progressives et aux prix de diverses interprétations provisoirement contradictoires, d’un mode de développement par zones. A la fin des années soixante, les contradictions de ce mode de développement sont manifestement formulées à la marge par une série d’acteurs. C’est simultanément l’époque où une série de conflits - notamment dans l’automobile, conflit des OS -, mettent sur la table l’idée, le slogan, le conflit, selon lesquels "on va pas continuer à perdre notre vie à la gagner". Ce qui est en cause à l’époque c’est le fait que le travail n’est pas de sens. Ce qui est fondamentalement mis en cause c’est donc le théorème fondamental du capitalisme qui veut qu’on échange du travail contre du salaire et qu’une fois qu’on a livré sa force de travail, elle ne nous appartient plus, qu'elle est déterminée par l’autre, que le travail est comme dit Gortz "hétéronome", dicté par l’autre, normé par l’autre.

 

Au même moment se développent brièvement aussi des conflits urbains, dans différents endroits en Europe, et notamment en Belgique. La Belgique était un des pays les plus en pointe de ce point de vue là. Se développent dans la société et dans la vie quotidienne hors travail, une série de conflits qui met en cause l’armature même du mode de développement, à savoir la façon dont cela se projette sur la gestion urbaine.

Dans une série de quartiers, notamment devant la propension des nouvelles industries de service : banques, assurances et administrations, d’expulser, de vider les quartiers populaires de leurs habitants, apparaît une série d’endroits où les gens se battent, et se battent clairement pour un autre mode de vie.

 

Pendant quelques années se passent deux choses fondamentales pour nous aujourd’hui. D’une part, dans ce que l’on va appeller l’économique naît le soupçon que l’enjeu pourrait bien être culturel et en particulier que le travail pourrait peut-être avoir du sens. Du côté de la vie quotidienne, du côté de ce qu’on va appeler la culture, là où l’on échange des signes dans la vie quotidienne en dehors du temps de travail, (ça n’a pas de sens dans le travail mais ça peut avoir du sens dans la vie forcément, il faut bien qu’il y ait du sens quelque part), du côté de cette vie quotidienne naît le soupçon de la nature économique du conflit, à savoir : "Nous n’allons peut-être pas accepter que notre vie soit elle-même détruite à son tour par ce mode de développement".

 

Vous voyez que la violence manquée, la violence entrevue à l’époque est celle d’un syndicalisme qui pouvait commencer à déposer ses oeillères, qui n’avait qu’à ouvrir les yeux sur les conflits à organiser contre le projet culturel du capitalisme, le tout seulement sur sa dimension d’exploitation, maintenant sur sa dimension d’aliénation. Et au même moment des associations - peut-être des mouvements d’éducation populaire déjà très spécialisées - pouvaient éventuellement déposer leurs oeillères et repérer la nature et l’origine économique de ce qui détruit la vie quotidiennement, et on pourrait dire qu’à l’époque s’est presque nouée l’alliance, entre un syndicalisme d’ouverture et des associations d’ouverture.

Cela a d’ailleurs été vaguement thèorisé par Alain Touraine, je dis "vaguement" parce que pour des raisons typiquement françaises, dans ses différents livres Touraine extrapole la situation française à l’ensemble du monde  en  ne voyant pas la complexité du monde ouvrier ailleurs, et déclare le mouvement ouvrier mort pour cause de faiblesse intrinsèque du syndicalisme en France... Il croit voir par contre le salut dans ce qu’il appelle alors à l’époque les "nouveaux mouvements sociaux", les mouvements étudiants, les mouvements de femmes, et les mouvements urbains. Là où je crois que Touraine a été un peu rapide c’est d’annoncer aussi vite et si fort la mort du mouvement ouvrier alors que sa renaissance est peut-être plus que jamais à l’ordre du jour. Je crois qu’il a présumé de la force autonome que pouvaient acquérir, en se construisant sans tradition historique, ce qu’il appelait les nouveaux mouvements sociaux dont on a vu la fragilité.

 

Dans des pays plus complexes ou un peu différents que la France, cette alliance a été presque formulée au début des années soixante-dix. Par exemple en Italie, tant le syndicat communiste que le syndicat chrétien que le petit syndicat socialiste ont tous les trois pensé ensemble l’idée d’un syndicat de citoyens, et donc de la reconversion du syndicalisme dans un syndicalisme qui ne serait plus fondé sur l’identité des individus au travail mais qui serait un syndicalisme de vocation générale pour habiter la citoyenneté.

En Belgique on a connu le même phénomène encore récemment pour la transformation du syndicat chrétien en syndicat de citoyens. C’est beaucoup plus un effet de littérature qu’un effet réel de pratique sociale mais, peu importe, tous les niveaux du réel sont intéressants y compris la littérature, et  pour l’instant il y a de la littérature syndicale dans toutes sortes d’endroits dans le monde qui témoigne de cette nécessité d’ouvrir les conflits du travail aux conflits du monde et de la vie quotidienne.

A été effleurée l’idée que cette vie quotidienne est détruite par des mécanismes de production ou par un mode de développement qui prend son origine dans le travail, et cette alliance à peine esquissée au début des années soixante-dix est clairement mise entre parenthèses par une clause de fermeture des esprits pendant 25 ans : c’est le "chômage". On peut dire massivement que la production industrielle du chômage a obturé le mode de pensée et le mode d’action des principaux acteurs collectifs de notre société. Pourquoi ? Parceque le chômage a cette fonctionalité particulièrement sinistre de nous ramener au consensus culturel sur le capitalisme. Le chômage est un levier fantastique de production de consensus puisqu'on serait prêts de tous aller manifester ensemble pour demander de mettre les gens au travail pour produire des ogives à têtes chimiques. Si c’est du salariat, si cela peut insérer les jeunes pourquoi pas ? On irait même casser les cailloux s’il le fallait.  Le chômage a eu cette vertu prodigieusement négative d’obturer la pensée sociale et politique pendant près d’un quart de siècle.

 

On en est là : Le caractère tristement désopilant du moment historique qu’on vit, c’est que cela ne marche plus. On a pu s’occuper pendant 25 ans à faire croire qu’on allait insérer, quand il devient clair que "l’insertion" est un jeu de chaises musicales puisque l’insertion n’a jamais créé d’autres emplois que les emplois des inséreurs bien entendu (ce qui n’est pas négligeable), quand il devient clair que la formation pensée en amont de l’entreprise ne change rien aux rapports sociaux de travail excluants dans l’entreprise si cette formation n’est pas négociée dans ou à travers l’entreprise, il est bien clair qu’on est à ce moment charmant de l’histoire - et effectivement vos journaux regorgent d’articles intéressants là dessus - où l’on ne va plus pouvoir continuer à nous raconter longtemps qu’on est tous d’accord sur le projet culturel du capitalisme et que cela va marcher. Après un quart de siècle on sait que cela ne marche pas.

 

Ce qui ne marche pas c’est de considérer qu’on ne peut pas entrer dans les domaines d’autorité patronale. L’intuition de ceux qui tentent de contre-utiliser les dispositifs d’insertion aujourd’hui, c’est que cela ne sert à rien de faire semblant d’insérer si on ne va pas négocier dans les entreprises d’autres rapports de travail, d’autres répartitions des qualifications et une autre répartition du temps et des revenus.

C’est d’abord une autre organisation du travail et d’abord une autre organisation des qualifications, c’est le seul verrou possible, imaginable, qui permet de discuter, même des revenus.  Tant qu’on discute dans le cadre de l’organisation dite "scientifique" du travail, il y a trop de problèmes de pouvoir entre les différentes strates hiérarchisées de l’organisation du travail, et pour libérer une discussion sur le temps et les revenus, c’est impraticable.  D’ailleurs vous le savez tous bien, dans l’état actuel de l’organisation du travail, on n’entre pas en discussion sur la répartition du temps et des revenus pour des raisons de pouvoir. On sait que ceux qui entrent dans des procédures de répartition du temps (temps partiel), entrent dans les zones de non-pouvoir dans les entreprises.

 

Donc pour nous résumer :

 

1) mode de développement industriel,

2) construction d’un mode de dévelopement typé par zone,

3) accumulation de contradictions.

 

La principale contradiction aujourd'hui c’est qu’il y a beaucoup trop de culture pour continuer à faire fonctionner une socio économie sans culture. Il y a beaucoup trop de gens qui vont à l’école, lisent les journaux, regardent la télévision et même aiment la musique pour continuer à les faire marcher comme des petits soldats dans du travail qui n’a pas de sens. On peut lire les conflits manqués de ces 25 dernières années autour de ce problème là. Les gens ont trop de culture pour la capacité socio économique de l’utiliser dans le cadre de l’organisation hiérarchique et dite scientifique du travail, et nos sociétés sont en crise pour cause "d’excès de culture" !

 

La non insertion provisoire des jeunes diplomés est tout simplement la face émergée d’un processus qui, lui, est d’une cruauté majeure : Le processus de surqualification-déqualification en chaîne. Syndrome du Hesel : un stade de football Belge dans lequel pendant un match il y a dix ans au mois de mai, les gens qui se battaient dans les gradins d’au-dessus faisaient tomber des gens qui regardaient au-dessous, qui tombaient sur les gradins du dessous, avec 40 morts qu’on écrasait en bas. Ceux qui se battaient dans les gradins du-dessus ne savaient pas qu’il y avait 40 morts en bas. C’est la meilleure image du marché du travail aujourd’hui : Les jeunes diplomés, fils du journaliste du nouvel observateur, pour s’insérer, vont négocier une place dans laquelle ils seront surqualifiés par rapport à l’emploi qu’on leur propose. Un docteur va être mis à la place d’un licencié, qui va être mis à la place de celui qui a deux ans d’université, ce dernier va prendre la place de celui qui a le bac, celui qui a le bac va prendre la place de celui qui n’a pas le bac et celui qui n’a pas le bac ne prend pas de place du tout et est l’écrasé final.

 

Le processus de surqualification-déqualification en chaîne est vraiment l’un des processus les plus fondamentaux du fonctionnement de notre société aujourd’hui parce qu’il explique bien comment l’exclusion devient une dynamique populaire, c’est-à-dire comment l’exclusion se joue entre des proches. Tant à Marignane, qu'à Toulon ou à Orange, pour obtenir un emploi, le petit français qui est aussi pied-noir voit que c’est peut-être un autre - lui tout noir des pieds à la tête - qui va lui prendre le poste parce qu’il est un peu plus qualifié que lui. A ce moment, le thème de la préférence nationale devient un thème populaire dans lequel ceux qui sont victimes du processus se battent entre eux, comme deux chiffonniers qui se battent sur un même tas d’ordures au moment où un missile leur tombe dessus. Ceci est fondamental à comprendre. Si on ne le comprend pas, on adhère alors à la fable patronale : "ils manquent de formation" !

 

Effectivement d’un point de vue micro-social, tous ceux qui vont  se former demain, vont pouvoir mieux se battre. D’un point de vue micro-social c’est toujours vrai, la formation apporte toujours un plus à celui qui se forme. D’un point de vue macro-social, cela n’a rien a voir et il y a une contradiction fragrante entre l'argument de bon sens :  "Si on se forme il en restera bien quelque chose"... et le processus de surqualification-déqualification en chaîne qui, lui, détruit de la qualification, de la compétence, et organise en définitive la bataille entre les victimes. C’est tout de même un renversement de perspective historique majeure. Nous avons vécu la période exactement inverse des années quarante aux années soixante-dix. L’appel aux qualifications dans les entreprises servait d’aspirateur à école, l’entreprise allait à la sortie des écoles en disant : "je vous prends s’il-vous-plait". Le rapport de force est strictement inversé : Nous étions dans une période de mobilité, soit directe (pour soi-même), soit différée (pour ses enfants). Nous avons tous une pensée qui grimpe les gradins du Hezel, or nous sommes dans une période où les gens dégringolent, et il faut savoir que quand on grimpe les gradins, les gradins sont légitimes, il faut savoir que les inégalités en période de croissance, sont perçues comme provisoirement légitimes ce qui explique qu’on peut les réduire ; En période de crise c’est l’inverse, les inégalités n’ont plus aucune légitimité et on peut  les élargir. Vous observez qu'en période de croissance la redistribution augmente plus vite que la production alors qu' en période de crise  l’accumulation de richesse augmente beaucoup plus vite que la redistribution, ce sont les écarts des inégalités que vous avez connus - y compris sous les deux septennats socialistes.

 

Le compromis démocratique libéral

 

Si le mode de développement désignait l’ensemble de l’organisation du réel, économique, social et culturel, le compromis démocratique libéral, désigne des choses beaucoup plus petites : La façon politique d’orienter le destin de la société. Comment se construit la décision, le conflit, la négociation, bref, le compromis démocratique dans nos sociétés que l'on peut appeler  les démocraties libérales ?

 

On peut distinguer trois choses.

 

1 - On  voit qu’il y a des puissances marchandes.

La matrice de nos sociétés trouve leur origine dans le marché. C’est donc un système d’action marchand qui, il y a très longtemps - déjà sous la haute antiquité - , est entré un rapport conflictuel de coopération où l’on a pu commencer à distinguer le système d’action marchand d’un autre système d’action que je vais appeler un système d’action publique.  Au carrefour entre deux routes, il y a des marchands qui  finissent par construire quelque chose autour, et entre eux se dessine un espace public. Le rapports de forces ne leur appartient plus tout à fait, au point même que sur cet espace public vont se construire des institutions spécialisées de gestion d’espaces publics que seront bientôt les maisons communes, puis les maisons communales et puis les appareils d’Etat. Je ne vais pas retourner à la préhistoire. Vous admettez avec moi qu’il y a déjà au moins deux systèmes d’action -  système d’action public, système d’action marchand.

Depuis la révolution française, on a affirmé en droit l’existence d’un troisième ensemble : La société civile. A partir du moment où les Etats marchands deviennent des Etats de droit, ils reconnaissent que nous existons en dehors des rapports marchands et en dehors de l’espace public, comme des sociétés civiles autonomes dotées de droits inviolables. La personne du roi ne nous enveloppe plus, nous sommes des êtres distincts de lui, libres et autonomes, et on peut dire que la décision publique dans les démocraties libérales se construit au carrefour de ces trois systèmes d’action : Marchand, public et civil.

 

Dans le système d’action  civil vous trouverez  les syndicats, les associations... Et on peut lire effectivement les compromis démocratiques, les conflits, les négociations, au carrefour de ces trois systèmes d’action, comme étant des procédures qui mettent en rapport conflictuel plus ou moins explicite ces trois façons d’agir : Agir en marchand, agir en autorité publique ou agir entre nous, indépendamment de l’espace public et indépendamment du marché.

 

Vous constatez que ce dessin très simple pourrait être plus complexe puisqu’il dessine des ensembles d’ensembles. Par exemple traditionnellement dans un compromis démocratique libéral, tout ce qui est à gauche de cette courbe que nous dessinons plus bas  est non marchand et tout ce qui est à droite est marchand. C’est un des clivages fondamentaux de l’ordonnancement de nos sociétés, qu’il y a des choses qui se monnayent à inégalité de positions dans un rapport de forces qui s’appelle le marché, et qu'il y a des choses qui s’échangent soit en fonction d’un arbitraire privé de type non marchand soit en fonction de règles publiques que l’on va tenter de définir par la voie du droit.

 

 

 

Vous avez aussi un autre clivage qui traverse l’ensemble du schéma : A gauche de cette ligne tout est privé, à droite de cette ligne tout est public.

 

 

 

 

Il faut bien reconnaître qu’un schéma  simplificateur comme celui-ci, est surtout riche dans le centre, c’est-à-dire là où il y a interdépendance et recouvrement de l’un sur l’autre. Par exemple faire un enfant, est un acte qui très longtemps a été considéré comme un acte privé civil non marchand. C’était considéré comme quelque chose qui ne relevait ni de l’ordre public ni encore moins surtout pas du système marchand, mais vous remarquerez qu’avec le progrès indéniable des technobiologies, le fait de faire un enfant devient un problème public, on va devoir créer une commission d’Etat, un comité d’éthique, un observatoire de toutes sortes d’affaires nouvelles, et vous remarquerez aussi que le marché n’hésite pas à se positionner sur le créneau des mères porteuses ou sur le créneau de la distinction sexuelle, ou sur le créneau de l’eugénisme, ne fusse que parce que le progrès de la technique d’intervention sur les embryons permet effectivement - le débat est tous les jours sur la place publique - de se poser des questions troublantes.

 

Cela veut dire que le compromis démocratique libéral se marque lui aussi à l’origine, par une tendance à l’autonomie maximale des systèmes d’action. A la naissance du compromis démocratique libéral le marché est presque hors jeu du compromis démocratique, le marché est libre, pas de lois sur le marché. C'est ce qu'on a pu dénoncer comme le caractère pervers de la révolution  française : Ce qui était régulé par du civil et du public ne l’est plus, l’abolition des corporations, la loi Le Chapelier qui interdit le droit d’association, (il faudra attendre 1901 pour voir reconsacrer un droit qui existait et était aboli par la révolution). C’est dire qu’à l’origine du compromis révolutionnaire, on peut lire dans l’ensemble de la société une tendance à ce que chaque système d’action soit reconnu dans son autonomie maximale.

Chacun chez soi, cela se voit très bien en urbanisme ou dans la conduite des services publics. Les services publics sont clairement identifiés comme des mondes à part.Un très bon exemple à cela, c’est évidemment la façon dont on construit les réseaux de transport public. Les réseaux de trams sont des réseaux qui fonctionnent "en site propre". A l’origine, l’école grand service public, culturel est clairement identifié comme devant se protéger du monde, l’entreprise est considérée comme un lieu dangereux, plus dangereux qu’aujourd’hui, c’est le moins que l’on puisse dire. Quand votre enfant est admis à l’entreprise vous poussez un soupir de soulagement, vous ouvrez une bouteille de champagne, vous dites qu'il est en sécurité ; à l’époque ce n’était pas le cas, on pensait que l’entreprise était un lieu immoral, dangereux, où les filles étaient corrompues, etc...

Le compromis démocratique libéral se construit donc sur un théorème d’autonomie maximale de la puissance publique chez elle, du marché chez lui et de la société civile chez elle. Evidemment cela donne lieu à des conflits et à des compromis variables. Si on prend la naissance de l’école moderne, cette discussion qui a lieu d’ailleurs aujourd’hui en Algérie de façon dramatique sur le fait de savoir qui a le droit de transmettre des valeurs, a eu lieu en France. Condorcet n’a pas tout de suite gagné la partie. Il se bat avec d’autres forces à l’Assemblée Nationale, d’abord contre des patrons qui ne veulent pas qu’on enlève les enfants des usines, des manufactures ou des mines à l’époque,  mais il se heurte aussi à des grands moralistes qui disent : "mais non l’école publique ne doit pas seulement instruire, elle doit éduquer, former, elle doit faire tout cela", c’est Le Peletier de Saint-Fargeau. Lepelletier décide une école totalisante, pour ne pas dire totalitaire, qui colle bien d’ailleurs avec l’école civile de l’église, qui est une école d’internat que l’on pourrait prolonger de façon républicaine. En définitif Condorcet l’emporte et la naissance de l’école moderne c’est une division du travail claire. L’école instruit mais ne fait qu’instruire, les familles et les églises, ce qui reste des corporations, les clans et les communautés éduquent, (les enseignants ont moins de problèmes à l’époque !) et les entreprises forment.

Il n’y avait pas encore le pourcentage formation parceque la formation était intégrée à la production. Comme on était avant la division scientifique du travail, la production était pleine de transfert de connaissances et donc l’exemple le plus clair, c’est l’apprentissage sur le tas, le compagnonnage et autres formes dérivées d’un mode de production très capitalistique, qui permet à l’époque (puisqu’on est encore à l’aube de l’industrialisation) de fortement dissocier les fonctions d’instruction publique, d’éducation civile et de formation instrumentale industrielle.

C’est au point que la plupart des écoles professionnelles naîtront dans les usines puis seront progressivement externalisées des usines vers l’espace public jusqu’au jour où les patrons trouveront l'astuce pour faire financer la chose par la collectivité.

 

Ce compromis démocratique libéral , comme le mode de développement industriel, a  procédé par autonomisation maximale des systèmes d’action. Cette autonomisation maximale des systèmes d’action qui a perduré grosso modo dans les années quarante, cinquante et soixante, à la même époque que le basculement du mode de développement, bascule aussi. C’est normal puisqu’on est ici dans le centre de la décision sur mode de développement. Ce qui bascule d’un côté doit forcément se répercuter de l’autre et vice-versa

 

Qu’observe-t-on à la fin des années soixante ? Un doute croissant sur la capacité publique d’arbitrer seule !

 

Au centre des conflits entre marché, société civile et espace public, c’est évidemment l’époque où commence à se formuler la décentralisation, qui est d’abord l’affirmation du doute qu’il y ait possibilité de définir l’intérêt général  au centre, et donc on transfère la responsabilité de cet arbitrage central sur des périphéries où va évidemment se reposer exactement le même problème : Ce n’est pas parce que vous rapprochez le prince qu’il est moins laid ! Plus vous le rapprochez d’ailleurs, plus vous voyez qu’il est laid !

 

Décentralisation imaginée d’abord par De Gaulle, si je ne me trompe, qui tombé là dessus en 1969 dans son référendum sur la réforme du sénat, puis mise en oeuvre par Defferre, et puis, ne vous en faites pas, complétée demain de façon on ne peut plus évidente par le libéralisme décentralisateur : Parcequ’on peut aussi décentraliser en privatisant - c’est la forme ultime de décentralisation -.

Cette décentralisation est, au long court, un processus exactement comparable à celui qu’on a rencontré dans le mode de développement :  un processus de crise des frontières, de crise des cloisons entre l’économique, le social et le culturel.

 

Il y avait une crise des cloisons entre : "qu’est-ce-qui est marchand, qu’est-ce-qui est civil, qu’est-ce-qui est public, et êtes vous êtes sûrs que la frontière est pertinente ?".

C’est ce doute qui se construit depuis une trentaine d’année. De plus en plus d’acteurs ont des doutes, pourquoi ?

 

On peut prendre une clef d’explications majeures, qui est le déploiement de l’accumulation marchande sur la culture. C’est le lien entre les deux dessins. Quand j’ai parlé ici de crise du mode de développement et d’excès de culture, cette crise est internalisée par le capitalisme, dont les capacités prodigieuses d’intelligence du réel ne vous échappent pas désormais : Cela s’appelle la tertiairisation, c’est-à-dire la réorientation du mode de développement vers l’ensemble des aspects culturels de la vie en société. Cela se fait par l’internalisation de qualifications plus hautes et des nouvelles technologies d’information à la communication, cela se fait par la mobilisation de la culture dans la production - on parlait là bas d’un cercle de qualité ou de la formation au travail surtout comme agent psychologique - et enfin cela se fait par la livraison sur la place publique de marchandises culturelles.  Nous sommes environnés de marchandises culturelles. Cette profusion de marchandises culturelles liées à la tertiairisation permet au marché de devenir un marché global (ou "total" au choix).

Le marché total ou le marché global, il suffit d’ouvrir les yeux pour le voir. Vous vous promenez en ville, vous le voyez partout. La sexualité, chose sympathique s’il en est, est devenue manifestement un levier d’accumulation  de toutes sortes de façons extrément subtiles. La charité, on pensait que c’était civil, et bien non. Charity business, dont le meilleur exemple est Benetton, qui a engagé le publiciste le plus malin de la terre, qui a compris que ces histoires de ménagères qui comparaient des produits de lessive ça finissait par ennuyer même les moins cultivés dans la société.

Benetton dit "n’ennuyons plus les gens, livrons des messages qui ont du sens parceque les gens attendent du sens", (ce qui est tout à fait exact). Benetton lance des messages signifiants, qui ne disent plus rien sur la marchandise si ce n’est son nom Benetton, et qui répondent enfin à la demande de sens qui circule partout. Benetton a compris la demande de sens, je ne dis pas qu’il l’a fait produire par les gens mais il la leur fait consommer, ce en quoi il n’est pas évidemment tellement différent ni de Le Pen, ni du Pape qui ont compris eux aussi qu’il y avait de la demande de sens et qui proposent de la consommation de sens à ceux qui en demandent. Consommer du sens, ce n’est pas le produire, et donc il reste quelque chose à faire pour les MJC !

Vous voyez qu’en face des MJC, il y a Benetton, le Pape et Le Pen qui se donnent la main. Manifestement ils ont bien perçu l’appétit de sens, et ils y répondent par leurs voix distinctes mais néanmoins complices.

 

Cela veut dire qu'un décloisonnement s’opére. Son principal levier c’est le syndrome de marché global. Mais cela veut dire aussi qu'il y a un autre levier disponible :  L’autre levier c’est l’excès de culture, mais pris dans le sens où l’excès de culture nous donne une société civile pétrie de connaissances, de significations erratiques, non organisées, et donc une société civile qui se pose des questions sur le marché et sur l’action publique. Le comportement d’assujetti, d’usager victime, passif dans le service public est un comportement qui tend à s’effacer. Il devient évident que l’usager citoyen a trop de culture pour qu’on se moque de lui, et quand la SNCF invente Socrate, cela symbolise le rapport de la population au train, cela se sent, et ça se fait savoir.

De même le  marché immobilier parisien est un gag superbe qui montre comment une petite fraction de la société civile a colonisé l’appareil public, et qui permet aujourd’hui à toute la société civile de dire : "Et alors, le droit au logement c’est donc comme cela que ça se gére ?". De même les sans domicile fixe qui galopent à Paris posent-ils la question historique qu’on avait oubliée, qu’on est peut-être pas là tout le temps pour réparer le marché, et qu’il est clair que n’importe quel programme d’investissement public en logement social sera à tout jamais incapable de faire face aux dégats du marché liés à la spéculation immobilière et à la propriété privée du sol. Ceci fait que les vieilles questions en fouille comme celles notamment de la propriété du sol resurgissent aujourd’hui de façon superbe. A Bruxelles aussi, on a des débats superbes, sur - non plus leur rôle réparateur de la puissance publique par rapport aux dégats du marché immobilier - mais sur le rôle régulateur de l’Etat.

 

Seulement le rôle régulateur se joue au centre : Le rôle régulateur est forcément au carrefour. tout cela pour dire que notre shéma à l’origine  pouvait se dessiner comme ceci :

 

Puisqu’il y a autonomisation maximale, il y a très peu qui est en débat.

 

Aujourd'hui, notre shéma est plus proche de ceci :

 

 

C’est-à-dire qu’il y a beaucoup à discuter : On est passé d’un moment de l’histoire où il y avait très peu à discuter à un moment de l’histoire où il faut quasiment discuter de tout, c’est-à-dire où les choses de la vie civile deviennent des choses publiques et éventuellement marchandes. Mais cela veut dire aussi que les choses marchandes deviennent des choses civiles et  des choses publiques et que les choses publiques deviennent des choses marchandes et des choses civiles.

 

En mot cela veut dire du mélange, mais attention surtout ne restez pas sur cette idée de mélange parceque le décloisonnement des champs comme le décloisonnement des systèmes d’action c’est tout simplement la montée de la complexité.

Il est beaucoup plus intelligent de conduire un système d’action dépendemment des autres et non pas indépendemment. Ainsi par exemple la question du droit au logement est beaucoup plus intéressante si on l’envisage au centre de notre shéma, plutôt que si on dit "le marché est fou, construisons des cités dans les betteraves pour abriter les pauvres". Dans notre nouveau shéma : le marché ne peut plus être fou. Cela veut dire que la question de la démocratie économique qui était soigneusement mise à l’écart, tant par le mode de développement que par le compromis démocratique, est aujourd’hui au centre de tous les débats sociaux et politiques.

 donc le mélange est génial et porte un autre nom qui est beaucoup plus poli qui est tout simplement, laïcisation. J’entend par laïcisation d’un point de vue philosophique l’évidente responsabilité de chacun dorénavant. A partir du moment où l’on n’est plus protégé par les cloisonnement des systèmes d’action et par les cloisonnement des champs, il y a interdépendance des individus et des groupes dans l’ensemble des arbitrages, et on est dans un processus historique massif de laïcisation : Renoncer à toutes les religions qui nous épargnent les arbitrages, toutes les façons de dire : "soyons démocrates entre nous parcequ’il y a des esclaves ailleurs".

La démocratie a toujours été quelque chose consistant à faire des arbitrages entre nous toutes portes fermées, en sachant qu’on externalise le coût de nos arbitrages sur l’extérieur. C’étaient les esclaves à Athènes, c’étaient des gens du sud, dont on n’a pas encore dit un mot pendant l’ensemble des années de gloire d'un compromis social démocrate qui s’est donc construit sur l’externalisations des coûts, des nuisances et l’internalisation des profits de l’économie mondiale.

Je ne dis pas cela pour décorer moralement l’analyse un peu sèche que j’ai faite, mais simplement parceque à l’échelle du monde cela n’a plus aucun sens de réfléchir localement à ce qui se passe, alors que l’interdépendance liée à la mondialisation est devenue une évidence. Ce n’est pas décoratif que de rajouter cette dimension là, et ainsi la troisième dimension de l’affaire, de la mutation que j’appelle laïcisation, c’est la fin des territoires.

 

La fin des territoires

 

la fin des territoires, c’est que le compromis social démocrate était un compromis national, et, que vous le vouliez ou non, je que le veuille ou non, les Etats nation sont aujourd’hui immergés dans des réalités qui les positionnent en sous-traitants du processus de mondialisation. C’est pourquoi toutes les déclarations de vos gouvernements comme des nôtres commencent par : "Etant donné les dures lois de la compétitivité mondiale, silence, on gére !".

Toutes les déclarations gouvernementales de France d’Espagne, de Navarre et de Belgique commencent par cette phrase là. Je vais un peu court, mais il y a quelque chose comme celà, dans ce que l’on appelle la pensée unique. La fin des territoires,  celà veut dire que l’on est désormais incapable de pouvoir encore dire que nous allons faire un accord entre nous contre les autres. La mondialisation implique de considérer que les arbitrages entre les métallurgistes lorrains et les instituteurs bretons prennent en compte le sort des pasteurs sahéliens, parce que le dit métallurgiste et le dit instituteur sont par ailleurs épargnants et donc créditeurs de la dette publique nord-sud, et que leur façon d’escompter ou de ne pas escompter tel ou tel type de rendement de tel ou de tel type financier a un lien explicite matériel clair avec les arbitrages transnationaux.

A fortiori si vous tenez compte de la mondialisation, le théorème de la laïcisation, c’est la chaîne d’interdépendance quasiment infinie. Je dois admettre être traversé moi-même par des contradictions. C’est là que se joue le basculement, ce que j’appelle la laïcisation :  C’est la compréhension de la complexité des processus ou des conflits et des compromis et des négociations à conduire qui nous impliquent nous comme individus. Si cela nous implique comme individus, cela veut dire que pour requalifier le champ politique, il faudra quelques décennies d’action "culturelle" dans le civil pour permettre aux individus d’entrer en laïcité.

Entrer en laïcité, ça peut porter un autre nom, c’est admettre que les situations dans lesquelles on se trouve, impliquent notre intelligence, et qu'elles sont non dénouables sans la mobilisation de notre intelligence. Vous pouvez décentraliser au maximum puisque c’est trop difficile de faire des arbitrages entre Français à l’échelle nationale, régionaliser tout, quand vous aurez tout régionalisé, il vous restera à localiser tout, et les municipalités devriendront des Etats, quand vous aurez municipalisé tout, vous allez aborder la question des quartiers de la municipalité, quand vous serez dans le quartier à l’échelle de la construction du conseil de quartier décisif, vous allez devoir jouer avec les associations de ce quartier et les groupes, et quand vous êtes à l’intérieur de ces groupes, vous cherchez l’atome, là il y a des individus. C’est cela la clef du processus historique dans laquelle nous sommes engagés, c’est qu’enfin nous sommes dans une société d’individus, c’est la thèse de Marcel Gauchet dans le désenchantement du monde. Le projet des démocraties était donc d’accoucher une société d’individus, c’est le projet philosophique de la démocratie, la liberté de chacun et l’égalité de tous ces chacuns supposent que ces chacuns soient pleinement responsables. Mais une société d’individus ça ne marche pas, sauf si ces individus se donnent des médiations collectives pour habiter ensembles.

 

Et donc pour conclure, le petit changement d’histoire que nous sommes en train de vivre c’est que les identités collectives nous étaient données, maintenant nous devons les construire. Elles nous étaient données fatalement : Si j’étais métallurgiste lorrain, je n’avais pas le choix de mon identité collective, je devais construire le syndicalisme des métallos lorrains et toute ma vie se passait dans cette identité collective là, et je pensais aussi que mes enfants et mes arrières petits enfants se construiraient dans cette identité collective là, et si j’étais de tradition catholique bretonne, je pensais aussi que c’était mon devoir.

Heureusement la culture au pluriel comme dit Michel De Certeau, (donc la plurialisation de notre réel, des références de notre réel), montre que nous sommes dans une société d’individus qui sont dans le défi de se construire des façons de vivre ensembles qui ne sont pas déjà construites. Les référentiels collectifs sont devant nous à construire et pas derrière, et s’ils sont à construire devant nous se sera forcément à géométrie variable, on le sent bien, parcequ’il n’y a aucune raison de cristalliser les identités de façon maintenant stables et définitives. Nous sommes devant le défi de construire une action collective à partir des individus, de leur géométrie variable, donc devant le défi fantastique de socialiser les potentiels des individus : Leur potentiel de travailleur, leur potentiel d’usager, leur potentiel de citoyen.

C’est là le rapport entre la laïcisation et la libertarisation,  ces individus dans leur

vie civile, dans leur vie professionnelle, dans leur vie civique ont tout comme trésor de guerre pour s’émanciper ; Il y a trop de culture, les gens ont plein de bagages culturels inutilisables dans leur vie professionnelle, dans leur vie civique et dans leur vie civile.

L’ordre du jour est donc d’émanciper ce trésor de guerre ; Il existe, il suffit de l’émanciper. Cela suppose un mot qui est le mot clef de l’éducation populaire, qui est de faire confiance. Pas la confiance au café du commerce des néo-populistes, fascistes, faire confiance ce n’est pas dire : "Ce que vous dites est bien puisque vous le dites", faire confiance c’est organiser une confiance rigoureuse pour que les potentiels non émancipés des individus, ils sont innombrables, puissent effectivement s’investir rigoureusement dans l’émancipation des rapports du travail, dans l’émancipation des rapports d’usages et dans l’émancipation des rapports de citoyenneté.

Ce sont évidemment les MJC qui doivent le faire, puisqu’elles ont une identité hybride (publique et privée, sociale et culturelle) qui est leur chance. Quand je dis que ce sont les MJC qui doivent le faire, ce sont toutes des fédérations d’éducation populaire, c’est en tous les cas le cristal historique de leur identité. Je dis la même chose quand je suis dans les syndicats, puisque les syndicats étaient des mouvements d’éducation populaire. Puis surtout je leur parle d’alliances, parceque je ne crois pas très raisonnable de faire cela tout seul. C’est beaucoup plusintéressant à  faire ensemble et quand je dis ensemble, c’est à la fois plusieurs mouvements d’éducation populaire ensemble, mais c’est surtout le ensemble d’éducation populaire et syndicats, qui pour moi est fondamental.

 


 

L'exemple de Nicolas Frize à la prison de longues peines de Saint Maur

 

Je vais maintenant vous présenter le film d’Alain Moreau sur l’intervention de Nicolas Frize dans la prison de longues peines de St Maur. La prison est une machine à penser, (le mot est de Michel Foucault), une société se contracte fondamentalement par le sort qu’elle réserve à ceux qu’elle met dehors ;  Vous savez bien qu’une civilisation se mesure à la capacité de tolérance et d’intégration des différences et des handicaps. La prison est comme la ville, l’hôpital, l’école, mais la prison c’est plus extrême puisque le dedans et le dehors,  là sont le fondement même du système. Il y a encore des questions sur la normalité qui se posent mais par rapport à la prison, cela se pose apparemment beaucoup moins. Tous ceux que l’on va voir intervenir dans le film sont des détenus de très longues peines, quasiment tous à perpétuité. Ce ne sont souvent pas des petits anges, imaginez le pire, on est donc là dans l’endroit le plus extravagant d’une société. Il ne faut pas oublier qu’on est dans une société démocratique, et ce qui est prodigieux dans le système pénitentier démocratique, c’est qu’on affirme le droit - surtout depuis l’abolition de la peine de mort - à la vie, au respect, aux individus comme sujets de droit. On affirme cela, quelque soit le crime qui est commis, et c’est pour cela qu’il y a eut le très intéressant débat sur l’épouvantable proposition de loi Mehaignerie de perpétuité réelle il y a deux ans. Vous connaissez ce genre de discussion fondamentale dans une société. Même la droite n’a pas réussi à voter la perpétuité réelle. La prison est une machine à penser car c’est là où l’on va pouvoir lire des choses tout à fait essentielles, et si je vous présente cette histoire de Nicolas Frize c’est pour la raison suivante : Frize interpelé par l’administration pénitentière, direction des affaires culturelles, Thierry Dumanoir, type génial, pour  intervenir en prison à St Maur.

 Frize dit, "Ecoutez de deux choses l’une : Si c’est pour intervenir à la marge de la prison c’est-à-dire dans son foyer socio-culturel, je ne veux pas le faire parceque je crois que cela ne sert à rien d’humaniser la prison, c’est inhumanisable, il ne faut pas humaniser la prison, les prisons deviennent des lieux d’émeutes aujourd’hui, ce n’était pas le cas avant,  parcequ’elles sont devenues des lieux ingérables, et elles sont ingérables pourquoi ? Parcequ’on ne sait pas mettre out, dehors dans une société qui ne dit pas où est le in ! Pour mettre des gens en prison il faudrait être sûr que quand ils ne sont pas en prison ils sont dans la société, in, s’il n’y a plus de in, où est le out ?

Vous savez que dans certaines prisons, - (d’ailleurs il y a un film américain fantastique qui est sorti récemment, dans lequel on voyait, après avoir passé 20 ans en prison, des prisonniers qui ne voulaient pas sortir),  il y a aujourd’hui pas mal de prisonniers qui se suicident la veille de leur sortie ; Il y a deux pointes de suicides dans les prisons, c’est le lendemain de l’entrée, c’est la veille de la sortie, et on comprend pourquoi, il peut y avoir une panique à l’idée de sortir, à qui n’est pas sûr que la société soit in ! On a même toutes les raisons de penser que la société elle-même est out, pleine de processus qui mettent les gens out. et si la société n’est plus in, la prison comme lieu de out devient illégitime, et elle est totalement inhumanisable. Il faut au contraire, dit Frize s’attaquer au noeud de la prison. Le noeud de la prison c’est son système économique parce que c’est là qu’on n’est pas tout à fait en démocratie, c’est pas parce qu’on a dit que des types étaient dangereux qu’il faut renoncer à les reconnaître comme des citoyens, pleins de droits. Là où la prison reste l’héritière de l’Ancien Régime, c’est que outre la peine d’exclusion dans le temps et l’espace, elle ajoute une autre peine qui est l’insensé. Le travail en prison n’a pas de sens. Je ne dis pas qu’ils cassent des cailloux, mais c’est tout comme : Ils assemblent des trucs comme dans des ateliers protégés, et pour le coup ils sont même tout simplement condamnés à l’inactivité.

Frize dit, "Si j’intervient en prison, ce n’est pas dans les foyers socio-culturel, c’est au centre dans le mécanisme de production. Je revendique de créer un atelier de production qui ait plein de sens, et je revendique de le créer par les instruments de la culture".

Il propose donc une procédure de production culturelle, vous allez voir qu'ils produisent une symphonie ensemble, c’est l’occasion d’entrer en musique et puis d’entrer dans une formation d’ingénieur du son et puis sur la base de ce rapport de force là qui devient une action collective, de négocier un statut de travailleurs, des droits syndicaux, de vrais salaires et un statut de service public pour l’atelier. Effectivement le studio du temps fonctionne maintenant à St Maur comme service public géré par les détenus et uniquement par eux et on y traite l’ensemble des archives sonores de l’Etat.

Donc procédure culturelle, traversée des enjeux économiques, action collective sur le mode de dévelopement de la prison, et en définitif la fin de l’histoire , c’est que cela marche pour les 15 détenus impliqués dans l’affaire, mais pour qui cela ne marche-t-il plus  ? les gardien ! Les gardiens sont jaloux, les gardiens ont passé leur BAC, il y en a plusieurs qui sont universitaires et qui plusieurs heures par jour ont le doigt sur la mitraillette dans un mirador. Les gardiens disent : "nous avons un travail qui n’a pas de sens et ces types qui ont fait les pires crimes, ils ont un boulot du tonnerre de dieu" ! Les gardiens disent "cela ne va pas" !

Alors qu’est-ce-que Frize a proposé avec Etienne Balibar le philosophe ?

De créer un séminaire de philosophie permanent avec gardiens et détenus cette fois-ci, qui fonctionne un à deux jours par mois à St Maur, et c’est là qu'à mon avis vous percevrez que toute cette histoire n’était qu’une métaphore pour parler des MJC dans la France d’aujourd’hui, si la France est effectivement une prison, si le coeur de la prison est bien un système économique, l’idée c’est d’entrer dans le coeur de la prison c’est-à-dire le mode de développement, de production de notre société par la voie culturelle. Une action culturelle qui puisse se transformer en action collective et ce que l’on va voir dans le film pour moi est la métaphore, l’image, le récit surréaliste de ce que je veux dire à propos du rôle des MJC.