BERNARD EME,

Sociologue

Centre de recherche et d’Information sur la démocratie et l’autonomie

Laboratoire de sociologie du changement et des institutions, à l’IRESCO.

Professeur à l’institut d’études politiques de Paris.

 

De quelle "insertion" parle-t-on ?

 

Intervention à l'université d'été de l'éducation populaire

Fédération Française des Maisons des Jeunes et de la Culture

Dourdan / juillet 1999

 

Je travaille depuis plus de quinze ans sur l’insertion et, au fond, j’en arrive à l’hypothèse que l’insertion lie les gens tout en les déliant (on retrouve cela dans le texte des rappeurs). Je pense qu’on est en train de construire un régime d’appartenance, d’identité commune ; on essaye de rattacher des personnes tout en les détachant, on les met à part. C’est l’étymologie de l’appartenance : on construit de l’appartenance en mettant à part. Si on regarde le développement des politiques et pratiques d’insertion, depuis quinze ans : on a construit une sphère, à part. On sait maintenant que très peu de personnes retournent sur le marché du travail. On a construit un marché du travail bis, où les personnes sont rattachées à la société (elles sont dans les missions locales, elles passent par un certain nombre de dispositifs), mais ce n’est pas  la société, c’est une société à part, avec des dispositifs à part. Comme ils le disent : la discrimination nous transforme en marionnette. On insère en les mettant à part, on construit de l’identité spécifique, sans qualité. “ En tant qu’inséré, quelle qualité ai-je ? Je dois sans arrêt prouver que j’ai une qualité. Je dois faire preuve de performance pour prouver mon utilité sociale. ” On ne demande pas aux salariés des entreprises de prouver leur utilité sociale, elle est évidente, naturelle. Tandis qu’une personne en insertion doit chaque jour prouver qu’elle est utile socialement. Alors que ce sont ces personnes qui sont en manque de lien social et de socialisation, leur performance est de créer du lien social ! Constat banal, d’un grand sociologue, Zimmel : dans le social, on sépare ce qui est lié et on lie ce qui est séparé. Je crois qu’on est en train d’inventer, dans notre société d’insertion, une manière de lier spécifique, qui rompt radicalement avec ce que nous, sociologues, appelons l’intégration. On était dans une société d’intégration où la société incorporait les gens, avec des inégalités et des conflits. Il y avait un conflit central autour du travail, entre le mouvement ouvrier et le patronat. Mais il y avait une liaison autour de ce conflit. Il y avait l’acceptation que la valeur centrale était le travail, et la redistribution des gains autour du travail. On arrivait à des compromis, à des conflits. On est en train de passer à une société d’insertion, avec des régimes et des modes d’appartenance très particuliers. Par rapport au texte que l’on vient d’entendre, il n’y a plus d’appartenance, il y a l’errance. On est en errance, on n’a donc plus la dimension du temps. La société d’insertion c’est : “ trop de portes fermées ”. Les portes se ferment, elles ne sont pas des passerelles comme devait l’être l’insertion. L’insertion c’était une idée de sas, de pont. On voit apparaître des fenêtres et des portes, qui séparent, qui construisent des petits enclos à l’intérieur de la société.

 

Reprenons les grandes dimensions de l’identité, pour revenir à ce que disaient les étudiantes de Nancy. Parler de l’identité c’est bien, mais il faut essayer de déconstruire ces identités.  Il y a quatre dimensions essentielles de nos identités.

 

Il y a l’identité par le faire, par l’œuvre. Ce que l’on fait. “ Je suis maçon ”, “ je suis ingénieur ”. Les personnes en insertion sont-elles reconnues à travers des qualités, à travers un faire ? Elles sont plutôt vues comme manquant, étant toujours en manque. Le regard renvoie immédiatement le manque. “ Vous manquez de quelque chose. Puisque vous manquez de quelque chose, on va le remplir ". Donc, on fait de l’insertion, de la formation, et donc, on tombe sur ce concept d’employabilité. Mais l’employabilité ce n’est pas seulement des capacités et des compétences acquises par quelqu’un, c’est aussi des rapports de force sur le marché du travail (un grand sociologue le montrait déjà il y a trente ans). C’est-à-dire que la même personne, à compétence égale, qui a des réseaux personnels, qui a construit une personnalité dans des rapports sociaux locaux, aura beaucoup plus de chance de trouver du travail. Donc, se contenter de rabattre la question de l’employabilité dans l’insertion, à l’acquisition de compétences, me paraît être une impasse.

 

La deuxième dimension de l’identité, c’est l’espace. Les espaces que l’on se construit. “ Je viens d’où, je suis où, je vais où ”. C’est la dimension d’appartenance. Quand vous allez dans le village d’où votre famille est originaire, on vous demande de qui êtes vous le fils ? En sociologie de l’entreprise, l’entreprise est aussi une famille, une maison, un lieu, un espace. On parle de bandes, mais quand il n’y a plus d’appartenance commune, on est bien obligé de se construire des identités d’appartenances. A nouveau, à travers l’insertion qu’aide-t-on à construire ? Des appartenances particulières. Des appartenances à des quartiers, à des espaces, à des projets.

 

Troisième dimension de l’identité : la trajectoire. “ D’où je viens, où je vais ”. C’est de plus en plus difficile puisque les trajectoires sont de plus en plus erratiques et discontinues. Que cela soit dans la famille (divorce, rupture) ou dans le professionnel. Les gens en insertion sont devant un mur bouché. Ils ne peuvent pas se construire d’avenir, de projet. Or, c’est une des dimensions essentielles de l’existence humaine que de pouvoir se projeter. Donc, je crois que ce qui fait la dimension essentielle de l’identité professionnelle, aujourd’hui dans les entreprises, la trajectoire, les personnes en insertion ne peuvent pas se l’approprier. A nouveau, on a là une séparation symbolique entre deux mondes. Ce qui est fondamental actuellement, en entreprise, c’est la trajectoire, la mobilité, pouvoir se projeter, anticiper. Il y a une séparation avec le monde du travail, on construit un monde à part.

 

Dernière dimension, la plus essentielle : le rapport à autrui. On se construit dans la résistance, le conflit, l’alliance, la négociation : on se construit par rapport à l’autre. Les agents d’insertion sont pris dans une formidable contradiction qu’ils n’arrivent pas à résoudre, à cause de notre culture : la tension entre coopération et conflit. Donc, à l’heure actuelle, on passe à des formes de gestion par le partenariat. On tâtonne, en ne sachant pas mettre en œuvre des formes de coopération conflictuelle, sur les critères spécifiques de gestion.

 

J’en viens à l’instrumentalisation, un des thèmes centraux de la MJC d’Halluin. Qu’est-ce que l’instrumentalisation ? C’est la rationalité technico-fonctionnelle qui s’empare du politique et du social, vidant tout processus de décision politique. Ce sont les critères prédéterminés par l’administration qui se substituent au débat sur les critères. C’est l’occultation des processus de débat et de décision démocratique. L’instrumentalisation, c’est imposer aux acteurs de la société civile, qui ont leur propre logique, une autre logique : la logique gestionnaire. L’efficacité, le rendement, la performance. Ce qui fait que dans les entreprises ont est obligé de se tuer entre personnel, c’est la lutte des places. On est dans la lutte des individus et non plus des groupes, ce qui renvoie en miroir à l’insertion, rabattue sur l’individualisation. Ce sont les parcours individualisés et personnalisés d’insertion, avec une occultation ahurissante, régressive du point de vue social, de tout ce qui est dynamique collective. J’ai effectué des études et des recherches dans les quartiers, on y voit comment tout est mis en place pour casser les dynamiques collectives de projet. Au lieu de financer des projets en globalité, on met une personne en formation ici, une autre là… au lieu de penser la formation à partir de la dynamique de projet. On dit : il faut être autonome. C’est plus compliqué que cela. L’autonomie passe par le groupe, la dynamique collective, les regroupements. Il faut repenser d’une manière très forte, si on ne veut pas être dans l’impasse, la tension entre l’individuel et le collectif. C’est cette tension qu’il faut faire revivre dans les politiques et les pratiques d’insertion.

 

On m’a envoyé les travaux des MJC et des missions locales. J’ai été effaré par le contresens total de l’administration, de l’injonction administrative, vers le taylorisme. On découpe les tâches. On standardise. Je ne suis pas d’accord avec certaines choses qui ont été dites : on n’est pas dans une logique de marché, on est dans une logique industrielle ! L’ancienne logique industrielle de standardisation, d’efficacité, de division sociale du travail, de découpage des tâches, qui est totalement inapplicable à l’objet même de votre pratique, le service relationnel. La grande mutation aujourd’hui c’est que l’on passe d’une économie secondaire industrielle (une société productiviste avec un conflit autour du travail producteur) vers une économie informationnelle (une société tertiaire éclatée, de service relationnel ou standardisable). Cela change radicalement les données de l’organisation du travail, des relations professionnelles et des formes d’identité professionnelle. On est en train de construire, autour des services relationnels (qui sont forcément, par définition, la construction aléatoire d’une relation entre une personne et une autre, à partir de routines spécifiques, mais qui ne sont pas du tout dans l’imaginaire industriel), une sorte de contre modèle contre productif par rapport à tout ce qui fait la pertinence du relationnel. On a entendu “ pas plus de quinze minutes avec chacun, au-delà c’est du bla-bla ”. Que diriez-vous de votre médecin s’il baissait d’un seul coup son temps de relation individuelle avec vous, à deux minutes, à cause du rendement et de l’efficacité ?  De même pour les infirmières, les aides à domicile, les personnes qui s’occupent d’enfants, tous ces nouveaux services dont on nous rebat les oreilles de médiations emplois jeunes. Ce ne sont que des emplois relationnels essayant de remettre en place du lien social, pendant que ce dernier continue, par ailleurs, d’être défait par le système. Donc, le relationnel vient ici, comme modèle correcteur, reconstruire de la relation, alors qu’elle ne cesse d’être détruite par ailleurs. En même temps, deuxième paradoxe, on impose à ce modèle relationnel, un modèle industriel inadéquat. On est là dans l’univers de la souffrance !  Parce qu’on est dans des systèmes paradoxaux qu’on n’arrive plus à dépasser. L’insertion est paradoxale, parce qu’on lie tout en déliant, on attache tout en détachant, et cela construit un lien spécifique qui fait souffrir parce qu’on appartient tout en n’appartenant pas. C’est tout cela qu’on doit remettre en cause. Je crois que vous vous trompez quand vous parlez de logique de marché, on est bien dans une logique industrielle. La logique de marché ce n’est pas forcément le rendement et l’efficacité. Touraine nous dit qu’on passe d’une société productiviste à une société marchande, effectivement. Mais le marché ce n’est pas forcément la standardisation. Nous sommes dans un univers industriel : on découpe tout, tout est cohérent et rationnel.

 

Par rapport à la résistance, les associations et les mouvements d’éducation populaire ont leur part de responsabilité. Il ne faut pas sans arrêt faire de l’Etat, le bouc émissaire ou le mal. Il y a une division du milieu associatif, une difficulté à se repositionner en fonction des évolutions sociétales, de la transformation de l’économie, de la transformation du social, de la transformation des familles, de la transformation de l’implication. Prenons l’exemple de l’implication associative : on passe des trente glorieuses, avec des militants qui ont un projet de transformation de la société, qui trouvent une association correspondant à ce projet de société et qui militent de manière durable, à la situation actuelle, avec des gens qui ont d’abord un projet personnel, et qui utilisent le milieu associatif comme un self-service, en fonction de leur besoin du moment. On bouge, on change, notre projet individuel évolue alors on change d’association. Il faut que le milieu associatif réfléchisse là-dessus. Il s’agit de comprendre l’évolution individualisante de notre société. Il faut recréer des capacités de résistance par rapport aux pouvoirs politiques et administratifs. Tant que le milieu associatif, qu’il le veuille ou non, sera en acceptation, voire en soumission, des règles et des normes lui étant imposées, on n’avancera pas. Il faut refonder des espaces publics autonomes, pour se reconstituer une identité, des lieux de parole, des lieux de réflexion, des lieux de construction d’un sens commun. C’est la tension entre des espaces publics autonomes, par les associations et par la société civile en tension avec les espaces publics investis par le pouvoir politique et administratif, qui permettra de construire autre chose. Si le mouvement associatif n’est qu’un partenaire dans des espaces publics politiques, comme dans les quartiers, comment se construit-il sa parole ? Il est tout de suite pris dans des rapports de force (ce qui est normal), des rapports de pouvoir inhérents à ce type de construction sociale. Il y a là tout un travail de réflexion sur les nouvelles formes de frontières à construire avec le monde politico administratif. Je ne vois pas cela en terme de séparation, nous sommes dans des “ entre-deux ”. On bouge entre deux pôles.  Il faut reconstruire nos marges de manœuvre. Le mouvement associatif, le mouvement d’éducation populaire fait une autocritique, il faut aller plus loin et refonder le projet d’éducation populaire, parce que le temps libre n’est plus le même et cela va entraîner des inégalités encore plus grandes que celles du travail. Instrumentaliser, d’accord, mais il faut avoir une base solide, qui permet une stratégie, sinon on risque d’être toujours dans la gueule du loup.

 

Enfin, je veux préciser le terme de “ coopération conflictuelle. ” C’est l’idée qu’il faut analyser les types de conflit nouveaux qui apparaissent. Nous ne sommes pas dans la reproduction du conflit central qui a structuré notre société depuis le début du XIXème siècle, même s’il reste quelque chose d’important. Quel type, quelle forme, quelle modalité de conflit sommes-nous capables, aujourd’hui, d’inventer ? D’autres pays ont d’autres traditions culturelles, où le conflit se construit et est résolu autrement. En étant caricatural, je dirais que depuis vingt ans on se retrouve avec une vague anglo-saxonne de partenariat. Ils ont construit depuis des années, voire des siècles, des formes de tension-conflit-coopération que nous, culturellement, nous n’avons pas su construire. Je ne dis pas qu’il faut se calquer sur ce modèle, il nous faut inventer notre modèle à partir de notre tradition, mais en regardant l’idée de conflictualité sous un angle nouveau. Les objets et le bien commun changent, même si le travail reste, qu’on le veuille ou non, la valeur centrale. Si le temps de travail global, depuis un siècle, ne cesse de baisser, il n’empêche que l’identité est, pour une grande part, construite autour du travail. Pour que cela évolue et se relativise, pour qu’on entre dans une société multidimensionnelle, il va nous falloir du temps.  Ne passons pas du jour au lendemain d’une société de travail à une société sans travail, je refuse ce discours qui me paraît faire l’impasse sur des transitions douloureuses et sur la construction de nouveaux compromis.

 

Je me coule dans ce que dit Marcel Gauchet, sur la pacification des rapports sociaux que nous vivons. La pacification avec nous-mêmes, la pacification avec autrui. Il montre en quoi nous rentrons dans une société pacifiée. On retrouve analogiquement les débuts de l’économie libérale. On oublie souvent que l’économie libérale était sous-tendue par une philosophie morale : grâce à la main invisible, on allait pacifier les rapports sociaux entre les humains. Il faut se pencher sur cette question : qu’est-ce que nous sommes en train de vivre, dans cette pacification ? Enfin, j’ai une grosse interrogation autour de la quête d’emploi à tout prix. Prenons les emplois jeunes : on crée des métiers, on professionnalise le lien social, on met des techniciens partout, de l’expertise, de la procédure, de la formalisation, donc on rentre dans la rationalité technico-instrumentale. Par rapport à quoi ? au lien social, qui lui est inter-subjectif, inter-individuel.  N’est-on pas en train de substituer aux solidarités éprouvées, qu’on construit dans l’ici et le maintenant, des métiers ? Ne faut-il pas changer de vision, en aidant les personnes, localement, à reconstruire le monde vécu, leurs relations de solidarités et leurs capacités ? J’ai une vision d’animateur de développement permettant à des groupes et à des espaces de se reprendre en charge, au lieu de mettre partout des espèces de techniciens (médiation familiale, médiation inter culturelle, médiateurs relais). Aidons les gens à se reconstruire eux-mêmes ! Il faut prendre les gens comme des sujets parlant et non comme des fonctions de lien social.