31 Octobre 2000

Université d’automne de la FFMJC

 

Ambiguité associative et action publique

Les associations dans la gouvernance locale

Alain Marchand

Professeur d’économie politique, Montpellier II.

 

Je me définirai comme professeur d’économie politique, appellation que je revendique depuis longtemps, la notion d’économie politique me paraissant plus parlante et moins mathématique que celle de science économique. J’enseigne dans une faculté de lettres et sciences humaines, donc je fais de l’économie appliquée aux sciences humaines, autrement dit, je travaille surtout sur les questions de l’économie sociale, de l’économie du travail et je suis responsable de formation supérieure de travailleurs sociaux, en particulier d’un DESS sur l’inter-médiation sociale… enfin je suis les activités militantes de l’éducation populaire en participant à des jurys du DEDPAD ou de diplômes de ce niveau là.

 

Je vais m’inscrire dans le texte qui inaugurait ces journées, dans lequel je me reconnais. Puis, je traiterai la question de l’évolution de l’association et de ce que j’appelle aujourd’hui “ l’avoir ensemble ” : réfléchir sur les modalités de l’action collective aujourd’hui, en prenant la précaution de dire, que contrairement à vos attentes, ni les universitaires, ni les chercheurs ne peuvent apporter la moindre solution aux questions que vous vous posez. Il y aurait d’ailleurs un paradoxe à penser que les modes d’action viendraient d’une parole universitaire alors qu’on pense justement que l’action est collective. C’est dans le débat entre vous que des voies nouvelles sont à explorer.

 

I) Le contexte : financiarisation, globalisation et territoire.

 

A – La pertinence du local ?

 

Il y a un aspect sur lequel on peut insister parce qu’il a un impact sur les politiques publiques, c’est le rapport entre la financiarisation, la globalisation et le territoire. On a tendance à dire qu’aujourd’hui la nouvelle économie ou les formes de mondialisation feraient de la terre un village. Il existe même un néologisme qui est le mot "glocalisation", contraction de globalisation et de localisation, (qu’on pourrait écrire aussi “ glauqualisation ! ), et qui exprime l’idée selon laquelle une globalisation financière va de pair avec une redéfinition de ce qu’est le local. Ceci est en général occulté dans les analyses. On met plutôt l’accent sur les mouvements financiers, sur la marchandisation et la mondialisation, mais  peu sur le fait que les échelons territoriaux ont changé. Dans ce néologisme de "glocalisation", il y a l’idée que le capital réinvente un local et des formes locales qui ne sont pas simplement des lieux d’inscription de la production. Il nous faut travailler cette idée que les espaces ne sont plus, ni des espaces où s’inscrivent les activités des hommes, ni simplement des espaces vécus. Il y a une constitution de l’espace productif qui est en train de se recomposer avec des territoires fragmentés, finalisés, fonctionnalisés. Il faut en avoir conscience de ce retravail de l’économie sur les territoires parce que nos cadres d’intervention classiques des politiques publiques transgressent ces territoires. Là où il y avait des territoires vécus à la fois comme territoires où on travaillait,  où on habitait, où on militait, aujourd’hui, les territoires ont tendance à se voir assigner des fonctions uniques. Des territoires où l’on fait que dormir, que travailler, où on n’a que de la chalandise culturelle ou des zones commerciales. Les territoires sont réassignés et cela pose énormément de problèmes de deux points de vue.  D’une part, par rapport à l’action publique, parce que les collectivités territoriales sont totalement inappropriées aujourd’hui en terme de collectivités enracinées dans le territoire, et d’autre part parce que ces territoires sont en permanence transgressés par l’idée de mobilité et de flux. Ces territoires ne sont pas définitivement constitués pour les activités économiques et ce qui constitue l’activité économique aujourd’hui, c’est la mobilité, la fluidité, et les territoires qui sont sans cesse remodelés et réassignés. L’action publique ne peut plus reprendre le cadre des territoires traditionnels qui étaient la commune, le département, la région, et ne peut pas coller au nouveau territoire économique, (on en parlera à propos de la citoyenneté ou de la participation démocratique, par rapport aux communautés d’agglomérations ou aux communautés de communes). Il y a une recomposition du territoire et la manière dont l’action publique et le militantisme pensent le territoire est en décalage par rapport à ces recompositions. Chaque dispositif de l’action publique à tendance à délimiter son territoire et on arrive à un empilement de territoires administratifs qui sont quelquefois hallucinants, pour les usagers en particulier, puisqu’on multiplie les guichets. On est bien loin de la préoccupation des années soixante-dix, du guichet unique pour les usagers de l’action sociale. On a une recomposition des territoires qui sont assignés par les dispositifs d’autant plus que le politique n’arrive pas à repenser la citoyenneté en terme d’échelle de citoyenneté. Cette réflexion porte sur la construction de l’Europe parce qu’on doit se poser la question de savoir quel est le local de l’Europe ? Avec les schémas de décentralisation des années quatre-vingt, on pensait que le local, en tant qu’échelon démocratique, ce serait plutôt le quartier, et on attendait que les lois Deferre débouchent sur un texte sur la participation des citoyens à la vie de la cité. On l’attend toujours ! Notre mode de pensée était relativement simple : décentralisation depuis l’Etat jusqu’à la commune, et dans l’infra-communal ce serait le quartier, avec les comités de quartiers ou les commissions extra municipales. Le problème, c’est que l’Europe est en train de recomposer ce qui est le local et qu’on ne peut pas continuer à penser le local par rapport à l’Etat-nation comme ce local que l’on connaît, que l’on parcourt et que l’on peut vivre. On sait que la commune française n’a pas de sens, puisque la moitié des communes de l’Europe des Quinze est en France ! Le local pour l’Europe, ce sont les régions, des réseaux de villes, des agglomérations, c'est-à-dire toutes les formes de regroupements qui sont les territoires pertinents pour l’action économique, pour les fonds structurels, mais qui ne correspondent pas forcément à notre représentation de la démocratie. La réinvention du local par l’Europe pose le problème de ces échelles de citoyenneté. Il est nécéssaire de discuter  du local et de sa pertinence.

 

B : La pertinence du modèle associatif ?

 

En France,  on a l’impression parce qu’on a la loi de 1901, qu’on a le monopole de la liberté d’association en Europe. Le modèle français d’intégration républicaine a nié pendant plusieurs dizaines d’années le phénomène associatif, et la place des associations dans la constitution des appartenances.. Pourquoi a-t-on attendu un siècle après la révolution pour reconnaître la liberté d’association, avec cette méfiance de la république vis-à-vis des corps intermédiaires qu’elle avait dissous avec les lois Le Chapelier et le décret d’Allard. Il a fallu attendre 1972 et l’arrêt des Amis de la cause du peuple pour vérifier que l’association n’était pas soumise à une procédure administrative préalable. Il faudra attendre 1982 pour que les étrangers puissent constituer des associations librement. Notre modèle républicain était basé sur la mise en tension de l’individu et de l’Etat, et ne reconnaissait comme échelon de solidarité que la communauté des citoyens dans la nation. Quand l’échelon de solidarité n’est que national, il y a une sorte d’invalidation des corps intermédiaires qui a pesé sur le modèle français. Quand on parle d’explosion associative dans les années soixante-dix, cela correspond à un changement de paradigme de l’Etat. Ce n’est pas que les citoyens aient conquis une liberté associative multiforme. Cette montée de l’association dans les années soixante-dix correspond à une instrumentation de l’association par l’Etat, et en particulier, (avec ce qui a valu le délit de comptabilité de fait pour les maires), quand se sont développées à partir des années 1975 ce qu’on appelait les associations d’administration mixte, c'est-à-dire des associations délégataires liées au défaussement de l’Etat dans le social, dans la gestion culturelle, et même dans la gestion d’équipement relativement lourd où, pour échapper aux règles de comptabilité publique, les collectivités territoriales ont mis en place des associations qui n’étaient que le prolongement, le bras armé des politiques municipales. Quand l’explosion associative a eu lieu, elle a correspondu à deux sollicitations, la première c’est l’instrumentation de l’association par l’Etat, (je vais y revenir dans la notion de gouvernance,) et d’autre part, du fait que l’association, est une des formes entrepreunariales les plus performantes aujourd’hui, les plus novatrices, parce que les plus souples. L’explosion associative ne veut pas dire que les Français ont réinventé ou recomposé le lien social mais qu’eles ont une place assignée en grande partie, par l’Etat et par le marché.

 

C : La pertinence de la décentralisation ?

 

L’instrumentation par l’Etat se lit à travers la notion de gouvernance qui a supplanté  dans les années quatre-vingt la notion traditionnelle de gouvernement où un pouvoir généralement central, fort, recevait délégation des citoyens par système de représentation, pour diriger. Le modèle particulier français est un modèle de haut en bas, hiérarchique, qui pouvait supporter de la déconcentration et de la décentralisation. La décentralisation n’a-t-elle pas été simplement la décentralisation des formes de l’Etat fort à l’échelon local. A-t-elle correspondu à plus de pouvoirs citoyens ou à permettre la constitution de féodalités avec des modes de gouvernements autoritaires hérités de l’État gaulliste ? Je ne vois pas de contradiction entre déconcentration et décentralisation. Cela a renforcé des formes de pouvoir local de même nature que le pouvoir central, c'est-à-dire des pouvoirs de délégations. Par contre, on n'a pas inventé, mais on a importé du monde anglo-saxon, le concept de gouvernance qui devrait tenir compte non pas simplement de la capacité à gouverner mais de la manière dont les populations reçoivent le gouvernement. La notion de gouvernance recompose le schéma traditionnel de légitimation, de négociations des politiques publiques, de reconnaissance des acteurs privés et des acteurs publics, d’acteurs individuels et d’acteurs collectifs. La gouvernance  renvoie à une alchimie basée sur la légitimation des prises de pouvoir après la négociation.

 

Mais dans la notion de gouvernance, appliquée à la France, le premier problème est de savoir quels sont les interlocuteurs valables de la gouvernance. Comment est constitué un interlocuteur valable, quelle association, quelle forme de regroupement va être celui avec lequel on peut négocier, avec lequel on peut se concerter ? Le deuxième problème est de savoir si dans la gouvernance, il y a de la place pour la citoyenneté, c'est-à-dire pour les citoyens, à la fois en tant que capacité d’être gouvernés, et capacité d’être gouvernants, si l’on veut s’en tenir à une définition sérieuse de la citoyenneté. La notion de gouvernance a privilégié les associations comme partenaires reconnus, comme interlocuteurs valables, mais certains types d’associations ou de regroupements. Par exemple : dans la gouvernance de l’emploi et du chômage, on ne reconnaît comme interlocuteur valable que les syndicats. Pas les mouvements de chômeurs, les formes de regroupements éphémères, etc,  Mais qui décide qu’untel ou untel est un interlocuteur avec lequel on peut négocier l’implémentation des politiques publiques ? On retrouve ce problème dans tous les dispositifs. C’est le problème de la représentativité, c’est le problème, les associations qui se sont faites instrumenter, en grande partie par cette nouvelle gouvernance. Le problème est justement la disparition du citoyen dans la gouvernance.

 

Prenons le texte de la loi Voynet du 25 juin 1999 sur le développement durable. Faisons  une étude de texte pour voir comment les mots ont un sens et comment on arrive, dans un dispositif d’aménagement du territoire et de développement durable qui voudrait rapprocher l’Etat des citoyens, à occulter le rôle du citoyen. Il y a quatre fois dans le texte de loi le mot “ citoyen ”. Trois fois dans l’article 1 et une fois simplement dans le paragraphe qui traite des services collectifs du sport. Pour le reste, la désignation des personnes va prendre des vocables différents mais qui ne sont ni neutres ni anodins : “ les usagers ”,   “ les habitants ”, “ les populations ” ou bien “ tous ”. Une fois que le mot citoyen a été mis dans l’article 1, il disparaît derrière une autre figure que j’appelle la figure de “ l’individu situé ”. Parler de quelqu’un en le désignant comme un usager d’un service public ce n’est pas la même chose que d’affirmer comme dans l’article 1 vouloir “ assurer l’égalité des chances entre les citoyens en répartissant un égal accès au savoir et au service public ”. Dans l’article 1, on parle de l’égal accès des citoyens aux services publics. Il est clair, là, que la solidarité entre citoyens c’est la communauté des citoyens, c'est-à-dire, la nation. Dans l’article 1 toujours, on lit : “ Les citoyens sont associés à l’élaboration de la loi, à sa mise en œuvre ainsi qu’à l’évaluation des projets qui en découlent ”. Je demande à voir parce que déjà, dans les conditions de production de la loi, la place du citoyen serait à vérifier ! Dans la mise en œuvre et dans l’évaluation des projets, je crois que là encore il y a beaucoup de chemin à faire. Ce qui doit nous intéresser, c’est l’idée que quand on traite de la citoyenneté, on en traite en référence à la nation, et non pas, justement, à ces nouveaux territoires, aux dispositifs de l’action publique, aux nouveaux territoires économiques. C’est flagrant dans l’article 25 qui traite des nouvelles formes de coopération communale, de l’organisation, des développements du territoire des pays et des agglomérations. Là, on touche à des énoncés de ces nouveaux territoires. Puisque la loi Voynet fait référence à des territoires “ différenciés ”, on pourrait poser dans le débat la question de légalité républicaine.

 

Dans la loi Voynet, pourquoi les territoires sont-ils différenciés ?

-          On distingue d’abord des “ pôles de développement à vocation européenne ”, nouveaux territoires dont j’ai parlé, dans des pays qui présentent une cohésion géographique, historique et culturelle, économique et sociale.

-          On distingue ensuite des “ agglomérations ” dans lesquelles on parle “ d’intégration des populations, de solidarité dans la répartition des activités ”. On ne parle pas de solidarité des citoyens, comme tout à l’heure, mais de solidarité dans la répartition des activités .

-          Et enfin du “ soutien aux territoires en difficulté ”.

-           

Il y a une construction de territoires différenciés du point de vue économique qui va fonder des distinctions de territoires pour l’action publique, sans qu’à aucun moment dans le texte, l’article 25, ne parle de la place des citoyens dans ces nouveaux dispositifs. Les communautés de communes, les communautés d’agglomération se mettent en place avec des systèmes qui reproduisent le système d’élection au sénat, c'est-à-dire à deux, voire trois degrés pour désigner les représentants des populations.

 

 

II)– La dérive “ entrepreuneuriale ” associative

 

Dans la gouvernance, les citoyens sont occultés et les associations peuvent être instrumentées dans les dispositifs de politique publique liés à la conception du développement durable, en particulier dans la notion de service public où l’on retrouve cette association de l’État et des collectivités territoriales avec les associations. L’association est alors une forme innovante d’entreprise du point de vue du modèle entrepreunarial, et du point de vue de la gestion du rapport salarial grâce au mythe de la gratuité.

 

A : L’association et la marchandise :

 

Premier facteur, il faut se persuader que l’association peut produire des marchandises. Cela paraît la chose plus difficile à accepter puisque la représentation qu’on a de la marchandise se réfère à des biens matériels. Or, il est clair aujourd’hui que les marchandises peuvent être immatérielles. Le fait que l’association travaille essentiellement sur les services, sur des biens immatériels n’invalide pas l’idée qu’elle pourrait fonctionner pour le marché. En gros, on repère trois conditions, pour qu’un produit soit une marchandise :

-          la première c’est que la production doit provenir de “ cellules privées indépendantes les unes des autres ”. (Cela invalide l’idée de biens publics produits par l’Etat). Une association, évidemment, relève de l’initiative privée.

-          Deuxième condition, il faut “ qu’elle soit le produit d’un travail de type professionnel ”. (Cela invalide tout ce qui relève de la proximité, de la socialité ou de l’entre aide). Mais rien ne dit quand on parle de travail professionnel que l’on soit dans un rapport de type salarial. Un travail professionnel peut être un travail indépendant, un travail salarié, voire même un travail gratuit. D’où le débat sur la différence entre le bénévole et le militant. À l’heure actuelle, quel est le maître mot du le bénévolat ? C’est la professionnalisation du bénévolat. On demande aux bénévoles aujourd’hui, de développer une expertise professionnelle, soit qu’ils ont eu des compétences développées antérieurement, avant d’être retraités ou préretraités, soit que par ailleurs ils aient des compétences professionnelles qu’ils mettent au service des associations. On pense en particulier à un ensemble d’anciens ingénieurs des ponts et chaussée qui sont reconvertis de manière redoutable dans les associations de défense de l’environnement, parce qu’ils trouvent le moyen de régler leur compte avec leurs anciens collègues de travail, ou les anciens directeurs de ressources humaines qu’on retrouve dans la gestion du social, etc, etc. L’idée de professionnalisation des bénévoles est un maître mot aujourd’hui, y compris dans le secteur de l’économie sociale où on parle du statut de l’élu avec en filigrane cette idée qu’il faut professionnaliser l’élu pour ne pas qu’il fasse n’importe quoi, parce que ce n’est pas possible de tout vouloir. Donc, il peut y avoir un travail professionnel non rémunéré mais gratifié d’une certaine manière.

-          Et troisième condition pour qu’un produit soit une marchandise, c’est le fait que, la production “ teste sa pertinence sur le marché ” qui va servir à égaliser tous les travaux par la division sociale du travail et tester, après coup, la validité de ce que l’on a proposé, de ce que l’on a décidé.

 

Ces trois caractéristiques qui font une marchandise ne font aucune place aux caractères matériels ou immatériels, ni au type de cellules de production. Rien ne dit que le marché suppose des entreprises privées sous la forme des PME ou de grandes entreprises. Le marché peut très bien être alimenté par des formes coopératives, par des formes associées, sans qu’il n’y ait de remises en cause de la logique du marché lui même. L’association peut parfaitement produire des produits associatifs valorisés et vendus sur le marché.

 

B : Un management plus souple

 

Deuxième facteur, l’association représente une souplesse dans son mode d’organisation qui permet de repenser  la théorie des organisations ou les formes d’organisations du pouvoir. Il est quelque fois plus facile de gérer une association par cooptation que de gérer un conseil d’actionnaires, quand les fonds de pensions possèdent 7, 10, 15, 20% du capital et demandent des comptes. La souplesse de l’association permet des formes de cooptation, d’auto-confortation qui ne sont pas du tout des garanties de la vie démocratique des mêmes associations. Il y a dans la forme de l’association une souplesse, la même qui est recherchée par l’Etat quand il se défausse en mettant en place les associations, l’administration mixte, ou quand on peut choisir la forme de l’association pour expérimenter des créneaux nouveaux qu’on appelle des “ marchés porteurs ”. La souplesse de l’association est un atout que l’entreprise peut expérimenter d’autant que les entreprises aujourd’hui fonctionnent beaucoup avec l’idée de réseaux, de fédérations, de mise en concurrence des services, d’externalisation d’un certain nombre de services internes à l’entreprise. Ces deux phénomènes liés à l’intervention de l’Etat m’amènent à penser qu’une grande partie du foisonnement associatif aujourd’hui est liée à ce que j’appelle des associations-projets ou des associations-produits. Les associations cherchent un créneau qui n’est pas couvert par d’autres associations, qui n’est pas couvert par des fédérations, et elles vont chercher à tester la pertinence de leur initiative, soit sur des marchés publics, par exemple en répondant aux appels d’offres, soit sur le marché de la charité privée. On va, au fur à mesure, rentrer dans un champ de plus en plus petit de compétence, de plus en plus restreint ; le champ est restreint, les compétences peuvent être plus fortes. Les associations, au lieu de travailler dans l’universel, ont plutôt tendance à restreindre l’objet social de l’association, pour justifier de leurs compétences professionnelles dans ce champ singulier. Et elles vont participer d’un éclatement des sujets, d’un éclatement des acteurs, puisque les associations vont découper la personne en plusieurs types de handicaps, et constituer un objet particulier qui sera ce type d’handicap-là.  Il y a un véritable problème dans cette concurrence entre les associations qui est ce que j’ai appelé “ les catégories fines du social ”. Pour justifier le rôle de sa propre association, il faut distinguer l’usager ou le bénéficiaire de l’association de tel ou tel autre. Et au fur à mesure, on arrive à séparer les gens les uns par rapport aux autres, et cela est redoublé par le travail professionnel puisqu’on sait très bien en travail social que, pour pouvoir traiter le social, on a tendance à monographier, c'est-à-dire à rechercher les symptômes cliniques et à chercher des catégories. Parce qu’il est plus facile, professionnellement, de traiter des catégories fines, que de traiter la personne dans sa globalité. La forme de l’association-projet et le type de travail professionnel sur lequel elle s’appuie, renforcent cette idée de séparer les individus en autant de catégories, qui peuvent s’opposer les unes aux autres.  La dérive entrepreunarialale de l’association, c’est que les dirigeants d’associations rentrent dans une logique de la “ compétence ”, une logique de “ réseaux ”, une logique de “ participation aux prises de décision ” - justement à cause de la gouvernance. Les dirigeants des associations aujourd’hui sont des poly-associés, c'est-à-dire qu’on les retrouve dans beaucoup de conseils, d’associations ou de directoires d’associations, d’autre part, ils sont convoqués, dans la mise en œuvre et l’élaboration de la gouvernance, et dans le mode de production de la norme sociale. Par exemple la loi de 1998 sur les exclusions a été faite par les associations, beaucoup plus que par le législateur. Le dirigeant associatif aujourd’hui, devient un entrepreneur de type nouveau parce qu’il peut développer des capacités qui ne sont pas basées justement sur l’accumulation patrimoniale, mais sur la capacité à générer de la décision et à constituer des réseaux.

 

C : La dérégulation salariale

 

Troisième facteur :  l’association expérimente des nouvelles modalités du rapport salarial. Vous savez qu’à l’heure actuelle, un des maître mot du rapport salarial, c’est la question des “ compétences ” et la question des “ savoir-être ”. A la vieille configuration de la qualification sur les savoirs-faire et les savoirs, on a rajouter aujourd’hui l’idée de compétence,  et dans la compétence, il y a le “ savoir-être ”, ce qu’on appelle aussi par ailleurs “ l’implication des salariés ”, voire même la sur-implication. Il y a, dans le monde associatif, une demande d’implication adressée aux salariés par la mise en concurrence des salariés et des bénévoles. Les savoir-être sont convoqués de la part du modèle de fonctionnement associatif, et on anticipe ce qui se développe dans le monde productif aujourd’hui, sur les compétences et l’implication.  On expérimente d’autre part aussi les emplois atypiques comme le temps partiel. On a coutume de dire que le secteur de l’économie sociale représente à peu près, un million deux d’emplois, soit huit-cent mille équivalents temps-plein. La différence entre les deux donne l’importance du travail à temps partiel dans le secteur de l’économie sociale et dans le secteur associatif. On pourrait chercher maintes formes d’exemples, dont le bénévolat professionnel, qui va accentuer la concurrence entre les salariés et les bénévoles qui font souvent les mêmes tâches dans des conditions  différentes.

 

D : Les ambiguïtés de l’économie “ sociale ”

 

Un mot maintenant sur l’économie sociale/solidaire et les risques du tiers secteur. Hervé Lhôtel a abordé  la distinction entre l’économie sociale et l’économie solidaire, je n’y reviens pas. Le concept d’économie sociale en France a une tradition institutionnelle. Depuis Charles Gide, depuis un siècle maintenant, ce sont les coopératives, les mutuelles et les associations. Notre définition ne se fait pas en contradiction avec le marché, (ça c’est la conception anglo-saxonne), elle se fait d’un point de vue institutionnel. Je vous rappelle, parce qu’il y a des illusions sur les associations, une phrase de Walras qui est le père de l’économie néo-classique, qui a été un des grands chantres de l’association populaire. Walras explique très précisément que l’association, n’est pas là pour régler la question sociale. Et c’est un peu le mythe qu’on a derrière l’économie solidaire. Quand on parle “ d’utilité sociale ” ou écologique, quand on parle de “ plus-value ” sociale apportée par le secteur associatif, je crois qu’on a tendance à réintroduire cette idée que l’économie sociale pourrait répondre, en partie, à la question sociale. Or, aussi bien Charles Gide que Léon Walras étaient très clairs là-dessus :  l’association est parfaitement compatible avec le marché, c’est une forme de propriété différente, ce n’est pas une critique ou une posture  non-monétaire ou non-marchande. Dans la conception anglo-saxonne, il y a une autre idée de l’économie sociale. Quand on parle de tiers secteur, en Angleterre, on est dans le “ ni ni ”, ni l’économie marchande, ni l’économie publique. La conception anglo-saxonne est une conception résiduelle qui fait que la notion de tiers secteur renvoie à quelque chose qui n’est régulé ni par le marché, ni par l’Etat. Il me semble que dans la notion d’économie solidaire qu’on est en train d’introduire aujourd’hui, il y a  cette idée du “ ni ni ”, du ni tout à fait marchand, ni tout à fait public. Mais en même temps, cela s’appuie sur les deux. Quand on parle d’emplois conventionnés ou d’emplois aidés, quand on dit que l’économie solidaire a une part de son activité dans l’économie de marché, on le situe bien. Que l’on en particulier, à la charte ou au décret sur les chantiers d’insertion, qui définissent très bien que les chantiers d’insertions doivent avoir une activité marchande et une activité d’utilité sociale. L’un ne va pas sans l’autre. Un pied dans le marché et un pied dans l’utilité sociale.

J’y vois le risque que l’économie solidaire représente aujourd’hui un vœu pieux plutôt qu’une réalité et j’en veux  pour preuve le risque de constitution de ce que j’appelle “ le marché de second rang ”. Le risque que l’économie solidaire soit une économie aidée pour produire des biens moins chers à destination de public moins solvable. Un marché qui fonctionnerait selon les mêmes logiques et formes institutionnelles du marché, mais qui seraient des formes d’emplois aidés pour produire à moindre coût des produits permettant d’acheter moins cher pour des populations qui seraient de ce fait rendues solvables, non pas par une augmentation de leurs revenus, mais par le fait qu’elles auraient des marchandises à coût moindre.  Une chose me frappe, dans la loi Voynet, c’est qu’on pouvait s’attendre derrière la conception de développement durable, à trouver une présentation de l’économie “ solidaire ”, c’était le moment d’intégrer ce concept, qui a été élaboré quand même depuis un certain temps par la Ville ou bien chez les verts, etc, Mais si vous lisez le texte, vous verrez qu’on ne parle pas du tout “ d’économie solidaire ”, en fait on parle - c’est assez intéressant au niveau sémantique - de travailler sur le concept de solidarité. J’ai parlé tout à l’heure de solidarité entre citoyens, on parle aussi de “ solidarité de l’entreprise avec son territoire ”. On est en train d’inventer de nouvelles formes d’économie liées au développement durable, mais on situe plutôt les nouvelles responsabilités pour l’entreprise elle même. Je suis assez péremptoire dans la critique de la notion de l’économie solidaire, mais j’ai une grande crainte, en particulier parce que justement le marché n’est qu’un mot (pour paraphraser Bourdieu, qui disait ça à propos de la jeunesse). Le marché c ‘est une série de formes institutionnelles. On peut parfaitement avoir une économie marchande dite “ solidaire ”, mais qui serait une économie de pauvres pour les pauvres.

 

III ) L’action collective

 

Je voudrais enfin aborder l’action collective, question qui vous agite d’un point de vue institutionnel en tant que militants de l’éducation populaire et moi-même en tant que chercheur. Et je voudrais essayer de réflechir  avec vous sur ce qu’on appelle “ les nouveaux, nouveaux mouvements sociaux ”, qui nous rassurent parce que que tout le monde parle de la crise du militantisme, de l’engagement politique, de l’engagement syndical. De nouveaux mouvements apparaissent sur la mondialisation, sur les postures éthiques, des grèves porte paroles ou bien des coordinations. Les appeler “ nouveaux ” donne l’impression qu’on s’inscrit dans une forme de durée. La notion de nouveau mouvement social avait été établie par Alain Touraine, dans les années quatre-vingt, à propos des mouvements identitaires ou nationalistes quand il avait travaillé sur les Occitans, les Basques, les Corses, etc, c'est-à-dire des mouvements sociaux qui n’étaient pas portés par des idées corporatistes ou politique mais plutôt par des identités locales. L’école de Touraine, qui s’est positionnée assez violemment contre le mouvement de 1995,  a inventé cette notion de “ nouveau nouveau mouvement social ”.

 

On est passé du point de vue historique de formes d’action collective basées sur l’être-ensemble, à des formes basées sur l’agir-ensemble et “ l’avoir ensemble ”. “ L’être ensemble ” c’est ce qui faisait - pour reprendre les concepts de Durkheim - la notion de solidarité mécanique. Ce sont les vieilles formes d’appartenance communautaire. On se ressemble, on est ensemble et on développe du mimétisme et de la solidarité par rapport à un modèle. C’est repris sous une autre forme par Michel Mafesoli quand il parle du néo-tribalisme aujourd’hui et quand il repère ces nouvelles tribus comme formes d’organisation sociale dans les sociétés underground, dans les raves, dans un certain nombre de phénomènes sociaux. L’être ensemble, solidarité mécanique, a cédé la place, avec la révolution industrielle, à la notion d’agir ensemble, qui fait partie de notre éducation militante. L’agir ensemble, c’est le vieux principe léniniste des rapports entre la conscience et l’existence :  c’est l’idée qu’à partir du “ travailleur collectif ”, se développerait une manière d’agir liée à la division du travail. L’agir ensemble renvoie très précisément comme méthode d’action collective, à la solidarité organique d’émile Durkheim, basée sur la division, qui fait qu’on est dissemblables, mais que dans la différence, on développe une articulation qui fait à la fois l’action de la production mais en même temps la forme de la protestation. Et le syndicalisme, me semble-t-il, même s’il a gardé l’idéologie de métier de l’être ensemble, était basé sur cette notion d’agir ensemble. C’est aussi la base des modes constitutifs de l’éducation populaire.  Aujourd’hui, si on analyse les nouveaux mouvements sociaux, “ les nouveaux-nouveaux mouvements sociaux ”, on s’aperçoit que les formes de la protestation sont basées plutôt sur ce que j’appelle des individus situés, appréhendés à travers des singularités qu’ils partagent de manière éphémère avec d’autres.

 

Je prends un exemple : l’école. L’année dernière, dans l’Hérault une très longue grève (sept semaines) des instituteurs a surpris à peu près tout le monde, le rectorat en particulier, le ministère aussi. On a essayé d’invalider ces mouvements dans les collèges et les écoles, et on s’est aperçu qu’il y avait des parents partie prenante de ce phénomène de la lutte, qui faisaient des grèves par procuration pour les instituteurs. Les parents s’étaient appropriés l’institution scolaire, non pas dans la forme traditionnelle de la PEEP ou de la FCPE, comme partenaires de la communauté éducative, mais une espèce d’appropriation partagée de l’institution avec les instituteurs. Et on a vu se développer des inter parentales éphémères, qui essayent de se présenter aux élections.

 

On peut développer des analyses équivalentes autour du consumérisme. Les gens se rassemblent pour critiquer un certain type de consommation. On peut développer exactement la même analyse de cette singularité partagée autour des politiques d’aménagement du territoire, d’environnement, du développement des TGV, par exemple, ce qu’on appelle aux Etats-Unis le nimby, – (not in my back yard) -  “ pas dans mon jardin ”. Quand je parle de l’avoir ensemble, je cible en même temps ce qui est son inverse, mais c’est la même chose, le “ manque ensemble ”. Se définir par rapport à l’absence de quelque chose. Sans-papiers, sans-emploi, sans-domicile, et même les sans-nous, qui étaient les appelés du contingent de la dernière promotion qui devait partir. Une utilisation du mot “ sans ” importante comme forme de regroupement mais toujours par rapport à des situations qui sont les mêmes que l’avoir. Phénomène nouveau, ces mouvements ne revendiquent pas un pouvoir, contrairement à ce que font les associations et les partis politiques. Ils ne revendiquent pas une part de l’élaboration des politiques publiques. Ils sont dans l’ordre de la manifestation au sens “ religieux ” du terme : Manifester, c’est révéler. Leur forme de protestation est une révélation de leur propre situation, comme individus situés. Ces mouvements sont éphémères parce qu’ils sont composés de gens qui, ponctuellement, se regroupent sur un intérêt commun particulier. Et ces mêmes personnes peuvent partager d’autres objets avec d’autres personnes. Et c’est tout à fait intéressant de voir le phénomène ATTAC par exemple, ou le phénomène qu’on retrouve autour de José Bové etc, où l’on retrouve des multi-appartenances chaque fois très ciblées, sans qu’il n’y ait en particulier de possibilités de sublimer ces regroupements par un projet politique, par une organisation. Cela change de nos modes d’organisation traditionnelle, de type confédéral ou de type configuration des mouvements inspirés par des idéologies communes.  Enfin, cette notion d’avoir ensemble détermine des formes d’action qui réhabilitent ce que Jürgen Habermas appelait l’espace public[1] : c'est-à-dire des formes de démocratie délibératives. Je crois que ce qui peut invalider quelque part cette idée de la gouvernance, c'est-à-dire de la convocation du secteur associatif dans l’élaboration, la gestion et l’évaluation des dispositifs, ce mode néo-libéral d’intervention de l’État qui est la gouvernance, ce qui peut gripper ce phénomène, c’est justement, la délibération, la réoccupation de l’espace public. Ces nouveaux mouvements sociaux basés sur cet avoir ensemble ont des formes d’interpellation - non pas du politique - mais  de l’espace public. Ce sont des lieux de discussion, de confrontation, qui occupent d’une autre manière le territoire. Pour prendre un dernier exemple, le mouvement des intermittents du spectacle a cherché à occuper des lieux publics, pas forcément où ils travaillent mais les lieux symboliques de la ville, les places centrales, la rue etc, et donc, il y a reconstitution de l’espace délibératif, de l’espace public. C’est peut-être là qu’il y a un brin d’espoir sur ces nouveaux mouvements sociaux.

 

 

QUESTIONS / DEBAT

 

 

Eddy Defever,

Foyers ruraux

 

Au début de votre propos vous avez parlé de la difficile place à trouver pour le citoyen dans les nouveaux dispositifs, et à la fin de votre exposé, de la nécessaire reconstitution des instances délibératives, et pour étayer votre propos vous avez notamment fait référence à la loi Voynet, en citant notamment l’article 1. J’aimerai connaître votre analyse de l’article 3 et notamment de la constitution des conseils de développement dans lequel est fait référence la place du milieu associatif. Est-ce qu’il n’y a pas là, pour une fois une place a prendre par les citoyens, dans quelle mesure, et, si c’était le cas, est ce que les acteurs de l’éducation populaire n’ont pas à prendre cette place ou inciter à la prendre ?

 

Christian Maurel,

Fédération des MJC

 

Le monde associatif n’est pas si bien “ instrumenté ”, c'est-à-dire qu’il n’a pas beaucoup d’instruments par contre il est instrumentalisé et même “ ustensialisé ”. A propos de la déconcentration des décentralisations, je trouve lumineux ce qui vient d’être dit par Alain Marchand, ça paraît même tellement évident qu’on aurait pu le penser avant lui ! La relation du citoyen avec les lieux de décision reste une relation de doléances et d’allégeance et non pas de constitution de l’espace public. On est avec les pouvoirs publics, avec nos élus, dans des relations privées et non pas dans des relations publiques. On va voir son élu, à la fois comme on va voir le médecin ou son avocat quand on en a besoin. Une des missions de l’éducation populaire de ré-interroger la décentralisation, comme de réinterroger quelques évidences économiques. Est-ce qu’on va arriver à renverser la vapeur d’un discours qui nous laisse penser que quoi qu’on fasse, on va être toujours dans l’accompagnement, dans le renforcement d’une économie qui prend la forme d’une espèce de rouleau compresseur. S’agissant des ambivalences des actions socioculturelles, est ce que notre secteur est un espace de reproduction des moyens, de reproduction des rapports de production ou au contraire de remise en cause des rapports de production. En entendant Alain Marchand on va beaucoup plus loin : nous serions non seulement un espace de reproduction des rapports de production mais même un espace d’anticipation des rapports de production. Dérisoire illustration d’un slogan que nous avions adopté dans les années quatre-vingt : “ Les MJC anticipent les mutations ”.

Serge Guisset,

Cemea

 

Alain Marchand a utilisé le terme de “ gratuité ”. J’ai l’impression que la notion de gratuité devient honteuse : si on paye, on est beaucoup mieux reconnu comme responsable, comme co-opérateur, etc. A une époque, dans ma commune la piscine était gratuite parce que la majorité, de gauche sans doute, avait décidé qu’il était important qu’un certain nombre de choses soient gratuites. J’ai l’impression que si je retourne aujourd’hui dans cette même piscine, elle ne sera plus gratuite, même si la majorité au Conseil municipal est la même. Je me demande donc si notre expérience française ne montre pas que certains espaces de vie ou d’activités humaines échappent, à certains moments, à la pression du marché capitaliste, par exemple : l’École publique est gratuite, et continue à résister, à fonctionner pour que les parents n’aient pas trop de soucis pour envoyer leurs enfants à l’École. La formation des éducateurs, des assistants sociaux,  continue aujourd’hui à être gratuite ; Inversement, lorsque j’avais 18 ans, mon stage d’animateur de centre de vacances était un stage gratuit alors qu’aujourd’hui, un stage d’animateur coûte les yeux de la tête et cette habitude de dispenser une action gratuite est quelque chose qui a disparu massivement de nos esprits et je me demande si, effectivement, nous aussi ne sommes pas dans la danse du marché en ne remettant plus en question cette question de la gratuité.

 

Intervenant non identifié

 

Je crois qu’il y a un moment où les associations sont passées dans le secteur marchand, même s’il n’y a pas de répartition des bénéfices, en faisant comme si nous n’étions pas dedans. Je crois qu’il faut “ appeler un chat un chat ” : on est dedans. Maintenant, l’association qui embauche un salarié, pour mettre en place un petit service à temps partiel, va recevoir une masse énorme de documents administratifs qu’elle ne pensait pas recevoir. L’administration, notamment fiscale, a bien identifié l’association comme étant aujourd’hui un individu qui produit des biens qu’il faut surveiller pour voir si elle ne va pas essayer de frauder. De ce côté-là, on est en plein dedans !

 

Serge Fabresson, Jeunesse et Sports,

Mayotte

 

Je suis un peu inquiet sur la notion de “ citoyenneté de territoire ” par rapport à la transformation sociale. Je pense que l’éducation populaire - sur la nation républicaine - a des références. On parle des fonctions régaliennes de l’État (comme la justice et les finances). Si on lit le Préambule de la Constitution de 1946, il existe des textes sur lesquels l’éducation populaire peut s’appuyer pour permettre à tous les citoyens de défendre les possibilités de transformation sociale et  d’émancipation de chacun d’entre eux, au niveau de l’État, de la nation et au niveau de la République – j’évoque volontairement le triptyque. Si se met en place une loi-cadre de l’éducation populaire, elle posera des fondements et elle aura aussi ce futur possible, comme il y a eu une antériorité, par rapport aux fonctions régaliennes de l’État. Il me semble donc qu’il faut davantage aller dans un sens républicain plutôt que dans le sens de nouveaux territoires, avec toutes les dérives que l’Europe peut nous apporter.

 

Jean-François Chaleaux,

Francas

 

Dans son intervention, Alain Marchand a parlé de “ dérive associative ” sur l’objet utilitaire, la spécialisation. Je pense que l’on est au cœur du débat sur l’éducation populaire car il y a aussi la dérive de tous les grands mouvements d’éducation populaire : la recherche de nouveaux créneaux ou “ marchés ”, la concurrence effrénée entre les grandes fédérations d’éducation populaire, l’influence renforcée des techniciens et notamment des permanents qui ont de plus en plus d’influence, le management de type “ classique ” – par exemple, on a vu les deux syndicats employeurs décider de réduire les charges salariales et donc de réduire les salaires en francs constants –, la faiblesse militante des mouvements d’éducation populaire, l’indépendance aliénée puisque les mouvements d’éducation populaire sont plus ou moins obligés de rentrer dans les dispositifs gouvernementaux. Ce n’est pas pour être particulièrement pessimiste, parce que je pense qu’avec ces constats-là, on peut aussi avoir des pistes de recherche : par exemple, redonner du sens à l’intervention de l’éducation populaire telle qu’elle existait autrefois ; développer les coopérations entre les grands mouvements, donc éviter cette concurrence, et essayer de créer des liens entre les mouvements d’éducation populaire, les grandes fédérations et les initiatives locales, spontanées, des habitants, et je crois que c’est important dans le cadre de réseaux d’échange et de savoirs.

 

Jean-Philippe Geniot,

Foyers ruraux

 

Concernant la participation directe des citoyens aux prises de décision, même si l’implication associative n’est pas la meilleure solution, n’est-elle pas un mieux par rapport à l’existant ? Quels autres moyens de démocratie directe, de participation effective des citoyens dans les réseaux de décision sont-ils possibles ? J’ajouterai à cela une sous-question qui me semble très importante : qu’en est-il de l’envie réelle de tout citoyen de participer aux réseaux de décision ? N’est-elle pas elle-même une utopie ? Je fais là référence aux dernières élections au niveau politique.

 

 

 

Alain Marchand

 

Sur la question de la place des citoyens dans les dispositifs de politique publique (ou dans l’élaboration de la norme), il me semble que l’on confond la place des citoyens avec la place des organismes censés représenter les citoyens. C’est cela la véritable question de la gouvernance. Dans la Loi Voynet, il est prévu de mettre des représentants des organismes consulaires et des associations – c’est l’article 5 de la loi –, donc les associations sont présentes. Mais, quelles associations ? Qui décide que telle association peut valablement être l’interlocuteur de l’État ? C’est cela le véritable problème. Quelle est  l’“ échelle de citoyenneté ” : l’association ne peut pas prendre la place du citoyen. D’abord parce que je ne suis pas sûr que l’association soit vraiment une pratique citoyenne – contrairement à ce que l’on dit de manière assez générale lorsqu’on dit que cela réencastre le social dans le politique ou que c’est un corps intermédiaire qui réhabilite le citoyen. Le mode de constitution d’interlocuteurs valables valorise les “ groupes d’intérêt “ . Les associations peuvent parfaitement fonctionner, via les réseaux, non pas forcément sur le modèle simplement marchand, mais en se constituant en lobbies, en groupes d’intérêt, qui sont portés de manière commune. La participation de l’association n’est pas un signe de la démocratie participative ou de la démocratie délibérative. Il ne s’agit pas de critiquer le comportement de telle ou telle association qui est “ condamnée à survivre ”, mais il faut tordre le cou à un mythe qui est que la forme de l’association serait en elle-même une forme de transformation sociale,  que parce qu’on aurait des formes de coopération, on échapperait à la logique du marché ou que l’on serait dans une logique de réforme sociale. Déjà, au début du siècle, Walras disait : “ Chercher la réforme sociale dans l’association coopérative, c’est exactement comme si on la cherchait dans la charité ou dans la philanthropie. ” Et il dénonce  la confusion si répandue et si persistante de la question de l’association coopérative avec la question sociale ”. Or, quand je trouve des textes où je vois parler de “ plus-value sociale ”, d’“ utilité sociale ” liée es-qualité à l’association, je me dis qu’il y a là un mythe qui revient. Y compris, d’ailleurs, le fait que l’association peut parfaitement participer de la parcellisation des individus. C’est ce que disait Charles Gide, le père de l’économie sociale, à la fin du xixe siècle lorsqu’il écrivait : “ Aujourd’hui, l’association obéit à la loi de la division du travail : ainsi, autrefois, cette association unique prenait l’Homme tout entier tandis qu’aujourd’hui ces mille associations ne prennent chacune respectivement qu’un côté de notre personne et qu’un moment de notre vie. Heureux changement d’ailleurs et très profitable à la liberté ”.  L’individuation, telle qu’on la voit dans les processus de coopération, peut parfaitement être en œuvre et c’est à ce mythe-là que je voudrais que l’on torde le cou.

 

Cela laisse effectivement une place, à côté de l’intervention, de la dérive ou de la tentation marchande, à la question de l’éthique ou de la Charte de l’association. C’est pour cela que j’ai conclu sur l’idée d’espace public : même si la logique entraîne l’association sur le terrain de la concurrence, de la production de biens, etc. elle peut construire une position éthique qui en fait ce grain de sable,  qui refuse cette logique de la gouvernance ou de la marchandise. Mais cela veut dire que l’on repose le problème de l’éthique. Dans notre modèle, on suppose une éthique de l’intérêt général à propos de la République : l’individu concret est dans le marché et le citoyen est mû par sa représentation de l’intérêt public, ce qui suppose une éthique. Le citoyen est donc forcément toujours référé à l’espace national. Or, ce pour quoi je plaide, c’est pour des “ échelles de citoyenneté ” : que l’éthique de l’intérêt général ne soit pas renvoyée à la nation mais qu’elle puisse être portée y compris dans les services publics de proximité. Il m’agace de voir que l’on est citoyen en référence à la nation et que lorsqu’on parle du service postal, de la culture ou de la communication, on devient un usager, un consommateur. Voilà le véritable problème : on ne peut pas à la fois parler de service public et, en même temps, ne pas définir la place du citoyen “ administré ”. C’est là que l’on a certainement à réinventer un certain nombre de choses.

 

Sur la question de la gratuité, ce qui m’intéresse c’est l’analyse sémantique. Les mots “ sans but lucratif ” ne font pas partie de la loi de 1901 : pourtant tout le monde est persuadé que les associations sont “ sans but lucratif ”. C’est le  cas au Québec mais pas en France. En France, il est précisé “ dans un but autre que le partage des bénéfices ”, mais le mot “ lucratif ” n’apparaît pas. Et c’est pour cela que l’on fait une confusion avec la notion de gratuité. Il y a là un véritable problème. Concernant la gratuité de l’École : à l’heure actuelle, dans la plupart des cas, dans la relation pédagogique, on ne travaille pas la question de l’argent à l’École. Le mythe de la gratuité de l’École fait que parler de l’argent, travailler le rôle de l’argent, dans l’École, c’est interdit. Ce qui met les assistantes sociales scolaires dans des positions très difficiles lorsqu’il faut gérer le fonds social lycéen ou le fonds social collégien parce qu’elles ont l’impression que ce sont elles qui donnent leur propre argent à des familles en sachant qu’elles n’y ont pas vraiment droit. Cette relation n’est pas travaillée. Et même ce que l’on faisait dans le mouvement de Freinet à travers la coopérative : l’idée du collectif, de la production et de l’argent, on ne le fait plus. Donc, l’argent n’a jamais été aussi présent dans l’acte scolaire, y compris dans les pratiques des jeunes, et on en parle encore moins qu’avant alors qu’il est en train de coloniser l’essentiel de l’espace social.  Il faudrait reparler aussi – on l’évoque dans l’économie solidaire – de la question du don et du contre-don, qui est la vieille pratique “ pré-marchande ” du fonctionnement. Mais dans les systèmes d’échanges locaux, est-on sur le don ou le contre-don ? Le fait que, lorsqu’on fait un SEL, la première chose que l’on fait est de chercher une forme de monnaie, n’est-ce pas déjà rentrer dans la notion d’équivalence générale ?

 

Je crois que si l’on reste dans le débat “ communautarisme/République ”, on n’en sortira pas ! Il est d’ailleurs intéressant de noter que les deux exemples de fonctions régaliennes qui ont été donnés n’appartiennent plus à l’État-nation : la monnaie, c’est terminé ! C’est la Banque centrale européenne indépendante et on ne reviendra pas en arrière là-dessus. La justice : d’une part, aujourd’hui les directives européennes doivent être traduites en termes de législation positive française et, d’autre part, les recours en termes de contentieux finissent devant la Cour européenne de justice. Donc, les deux éléments régaliens classiques qui sécurisaient par rapport à l’État-nation sont transférés aujourd’hui dans une forme “ non démocratique ”, une forme néo-impériale ou technocratique. Si on s’accroche à la Troisième République, on a déjà perdu la bataille parce que les centres de décision du pouvoir et les formes de pouvoir sont déjà partis ailleurs. On a tendance à opposer le modèle libéral et le modèle communautarien. Or, je crois que le libéralisme politique et le communautarisme sont la même chose. En effet, la conception des communautés dans le monde anglo-saxon, c’est la conception de groupement d’intérêts : les gens se mettent ensemble pour défendre leurs intérêts individuels, c’est-à-dire pour prolonger sur le marché du politique leur intérêt économique. Il y a urgence à inventer une troisième voie : ce qu’est la démocratie délibérative et ce que sont des échelles de citoyenneté, parce qu’on ne peut plus penser la citoyenneté simplement à l’échelle nationale car le vrai pouvoir n’est plus là. Si l’on continue à référer le citoyen à la seule communauté nationale, on le prive de l’exercice de la citoyenneté. C’est pour cela que je parle “ d’échelles de citoyenneté ” : comment être citoyen à des niveaux où sont prises des décisions et non pas à des niveaux mythiques ? Lorsque vous dites que la citoyenneté est peut-être dans l’association en prenant l’exemple du vote : c’est justement parce que la citoyenneté a été réduite à l’espace national que le vote n’est plus pertinent à l’échelle de l’organisation sociale aujourd’hui et que la citoyenneté a été réduite à la consultation. Il faudra bien que l’on torde le cou aux référendums : qu’est-ce qu’on nous propose comme summum de la démocratie locale ? des référendums proposés par les collectivités territoriales où le débat se résume à répondre par oui ou par non ! Ni les consultations, ni les sondages, ni les référendums ne sont des formes de participation citoyenne ! Il n’y a rien de plus anti-démocratique que de demander aux gens de répondre par oui ou par non car ce qui compte, c’est la délibération.

 

L’association, en elle-même, n’a pas de vertus particulières : c’est le contenu qu’on lui met, ce que l’on en fait, qui peut être le fait d’un élément de confortation, de modernisation, du marché, de transformation sociale au sens du MEDEF. L’économie, c’est du changement en permanence, c’est l’innovation. Étymologiquement, entreprendre signifie “ prendre en compte la différence entre deux personnes ” : autrement dit, l’économique, c’est en permanence construire des différences, donc des inégalités qui font le développement économique. Le développement est foncièrement inégal et combiné. Et l’association peut parfaitement être un des éléments du changement du mode de gestion entrepreneurial. Donc, en soi, cela n’a pas de sens, c’est ce que l’on en fait qui compte.

 

 


 

 



[1] “ L’espace public est la réunion en un public, de personnes privées faisant un usage public de leur raison critique, littéraire ou politique ”. IN “ La publicité comme dimension constitutive de l’espace public bourgeois ”. Paris Payot 1962.