Les projets éducatifs de la révolution française



Par Marcel DORIGNY, historien Paris VIII
"La citoyenneté, un projet"
Communication aux journées d'études de la FFMJC, 1989.

 

Je vais essayer de vous présenter quelques idées et quelques réflexions autour du thème l'enseignement ou l'éducation et la citoyenneté.

Ces réflexions s'inscrivent naturellement dans le cadre de la réflexion historique qui est la mienne sur la Révolution française et naturellement l'année du bicentenaire. je vais particulièrement insister sur les deux projets les plus connus qui sont celui de Condorcet d'une part (connu peut-être de tous ici, du moins dans ces grandes lignes), et  de Lepeletier de Saint Fargeau qui est sans doute moins connu. Je ne voudrais pas me limiter à une présentation ponctuelle de deux projets, certes très intéressants, mais qui prennent toute leur dimension et peut-être s'opposent l'un par rapport à l'autre, en les replaçant dans un contexte beaucoup plus large qui est celui de la réflexion de la fin du dix huitième siècle et plus précisément encore  de la Révolution française, du choc politique social idéologique créé par 1789 et la suite, autour de ce sujet de la formation du citoyen, de la formation selon l'expression même de l'époque de "l'homme nouveau", en rupture avec le sujet  de l'ancien régime. On ne peut apprécier l'ampleur des débats sous la Révolution sans cette mise en perspective plus globale et je vais donc évoquer un certain nombre de projets, d'auteurs qui sont peut-être connus seulement  des historiens...peu importent les noms, même si bien entendu il vaut mieux  les connaître, l'intérêt se noue autour des idées des débats qui les ont opposés et qui continuent, je le crois, deux siècle après à poser question dans la France contemporaine : cela a été le débat du dix neuvième siècle bien évidemment et de la fin du dix neuvième avec les débats autour de Jules Ferry et de la séparation de l'église et de l'Etat au début du siècle.

A - Rénover le système éducatif

La première réflexion qui me semble s'imposer est celle-ci : la Révolution prenant largement la suite  du mouvement des Lumières depuis plusieurs décennies en 1789, eut l'ambition  de rénover le système éducatif ou plus exactement eut conscience que le système qui existait, (car j'insiste, il existait un système éducatif  sous l'ancien régime), et qui était inadapté au nouveau régime. Il  fallait donc faire table rase et fonder un système d'instruction  publique sur des bases radicalement nouvelles mais surtout avec des finalités nouvelles, l'objectif ne sera plus le même que sous l'Ancien Régime. C'était reprendre, appliquer ou tenter d'appliquer -nous pourrons débattre ultérieurement des résultats,  c'est autre chose-, essayer d'appliquer  un verdict déjà ancien et des solutions déjà anciennes, je me permets de rappeler qu'en 1758, Helvétius dans un ouvrage qui a eu peut-être plus d'écho sous la Révolution qu'à l'époque où il a été écrit : "De l'Esprit, quatrième discours", avait proposé cette réflexion : "L'Art de former les hommes en tout pays, est si étroitement lié à la forme du gouvernement qu'il n'est peut-être pas possible de faire aucun changement considérable dans l'éducation publique sans en faire dans la constitution même des états".

Or que se passe t-il en 1789? On a changé la forme de l'état et on essaie de transformer la société. La France en 1789, venait de changer de système politique et venait de changer d'idéal social. Au système ancien, encore fondé sur les ordre et la naissance comme critère d'accession aux charges publiques, on substituait une société fondée sur le mérite individuel, fondée sur le talent, fondée sur  la libre concurrence entre les individus. L'accession aux charges publiques, dans cette nouvelle société devait être, du moins l'espérait-on, le résultat du mérite de chacun et  non plus le résultat de la naissance de chacun. Donc il fallait former de façon nouvelle radicalement différente les individus, former des citoyens. A cette nouvelle conception de la société, déjà porteuse de transformation de l'école, inévitablement selon les hommes de 1789 et la formation qu'il avaient reçue, venait s'ajouter d'autres éléments qui tendaient vers cette même conséquence : le rôle de l'Eglise -j'y reviendrai ultérieurement au travers d'exemples- dans l'enseignement avant 1789, était prépondérant ; or, cet enseignement de l'Eglise, l'immense majorité des révolutionnaires n'en voulait plus à titre public. Sans que le mot lui même ait été prononcé, c'était bien un idéal laïc, que l'on proposait idéal laïc contenu dans les messages de la philosophie des lumières bien antérieure à 1789.

Enfin dernier élément des réflexions préliminaires, la Déclaration des Droits de l'Homme, elle même  suivie, dans les mois et les années qui ont suivi le 26 août 1789 d'impressionnants appareils législatifs, administratifs enfin couronnés par la première constitution : celle de 1791, entendait substituer à une société de sujets une société de citoyens : une démocratie politique, (certes relative si on prends en compte le système censitaire etc...). Il était important, vital, aux yeux des révolutionnaires de 1789 et des années suivantes, de faire entrer dans l'éducation de tous l'apprentissage de la citoyenneté nouvelle ; l'instruction publique ne devait donc pas être une simple école, ne pouvait pas se réduire à l'école, destinée aux enfants, elle devait être un instrument de régénération de la société, ou pour employer le terme consacré : de l'esprit public. Sur ce point tous les auteurs de projets d'éducation même les plus modérés, j'entends -par leurs positions politiques en dehors de ces projets d'éducation-, ont été d'accord : l'éducation doit former naturellement les enfants et les adolescents mais doit former les citoyens et les adultes. Je donnerai un exemple choisi parmi les représentants du Tiers Etat les plus modérés, l'un de ceux qui très vite vont entrer dans la contre-révolution et l'opposition aux mesures, même encore modestes de l'Assemblée constituante en 1789, Jean Joseph Mounier, l'homme qui avait joué un rôle important à Vizille en 1788 qui prononce un verdict absolument radical : "L'éducation actuelle des collèges à la fin du XVIII ème siècle est encore celle du XII ème, un vieux bâtiment gothique élevé dans un siècle barbare, il faut entièrement le renverser pour en construire un nouveau, on ne peut rien conserver ".

Ne soyons pas dupes, nous savons très bien que la table rase n'existe pas et qu'il faut bien partir de ce qui existe mais l'intérêt de cette discussion c'est la conscience qu'eurent ces hommes du caractère nouveau, inédit de la situation qu'ils vivaient et qui devait faire qu'on pouvait  construire un édifice en rupture totale avec le passé.

Quant à la vocation éminemment politique de l'instruction publique : une formation du citoyen, au moins autant que l'apprentissage élémentaire qu'il faut avoir , voici ce qu'en disait un autre personnage (qui lui aussi peut être considéré comme un modéré, je sais que l'on peut discuter sur ce terme, disons alors qu'il n'était pas un jacobin excessif), il s'agit de l'évêque d'Autun Talleyrand  qui ne passe pas pour un ardent égalitaire terroriste et qui  fut l'un des premiers auteurs de projet global d'éducation qui définisse un rôle à l'éducation dans la société  :  "L'éducation est l'art plus ou moins perfectionné de mettre les hommes en toute valeur tant pour eux que pour leurs semblables, de leur apprendre à jouir pleinement de leurs droits, à respecter et remplir  facilement tous leurs devoirs, les hommes, disait Talleyrand, sont déclarés libres  (allusion à la déclaration des droits) mais ne sait-on pas que l'instruction agrandit sans cesse la sphère de la liberté civile et que seule  elle peut (cette instruction) maintenir la liberté politique contre toutes les espèces de despotisme, les hommes sont reconnus égaux (donc liberté/égalité, les deux thèmes de la déclaration des droits de l'homme) et pourtant combien cette égalité des droits serait peu sentie , serait peu réelle au milieux de tant d'inégalités de fait , si l'instruction ne faisait pas sans cesse effort pour rétablir le niveau" .

On a bien là deux thèmes tout à fait centraux dans tous les débats, jusqu'à nos jours peut-être,de l'éducation comme formation  du citoyen et de l'éducation comme instrument pour réduire les inégalités sociales, le tout étant de savoir quelle est l'efficacité de l'instrument pour réduire les inégalités.

B - Les projets.

Les projets qui ont été débattus longuement pendant la période révolutionnaire ont  été dans la droite ligne de ceux que je viens d'évoquer.Tous s'en sont tenus à peu près à ces principes ; ce qui va les séparer ce ne sont pas ces principes, ce sont les moyens, les modalités.

Bien entendu derrière ces divergences fondamentales sur la question :  "quel projet ?",  derrière un apparent consensus sur l'objectif à atteindre, on peut déceler surtout en 1793, dans le projet de Lepeletier de Saint Fargeau un autre projet de société  qui n'est pas celui de Talleyrand ni celui de Condorcet  ; là, la Révolution avait atteint un degré de réflexion et d'engagement politique et social qui n'était pas concevable en 1789, ni en 1790, ni en 1792 quand Condorcet écrivait.

Je ne peux pas, ici, nommer tous les auteurs, mais le thème de l'éducation a été  un objectif de réflexion répandu largement : presque tous les principaux dirigeants de Révolution ont proposé à un moment ou à un autre un projet d'éducation.

J'ai cité Talleyrand, Mirabeau dont le projet est très intéressant  en ce sens qu'il s'agit certainement du plus conservateur de tous, les projet de Condorcet et de Lepeletier mais également celui de quelqu'un qui est connu pour avoir donné son nom à beaucoup d'établissements scolaires :  le projet de Lakanal...on pourra citer également le projet que je développerai un peu plus en détail pour le comparer : le projet de Xavier François Lantonas, qui est un girondin très proche des Rolland.

Je ne vais pas pouvoir étudier ces projets les uns à la suite des autres, ce n'est pas un cours magistral d'histoire qu'il faut faire mais essayer de dégager des idées. Je vais essayer de présenter ces projets d'éducation par thème et  montrer quelles ont été les principales lignes de clivages à l'intérieur de ce personnel politique révolutionnaire sur ces sujet de l'instruction publique, de l'éducation, de la scolarité et bien entendu de la formation du citoyen.

Les thèmes sont relativement peu nombreux et révélateurs de choix politiques sous-jacents mais également ils ont l'avantage de montrer la complexité de ces questions. Les réponses apportées sont  loin, quelquefois très loin,  de recouper les clivages politiques traditionnels auxquels nous sommes habitués concernant la Révolution française, (je pense en particulier au clivage Gironde/Montagne), des projets plus libéraux et des projets plus directifs qui accordent une plus grande place à l'Etat. On verra que les choses sont loin d'être aussi simple que ça : prendre les choses sous cet angle serait s'en tenir à une sorte de caricature, les choses sont beaucoup plus complexes.

C - les thèmes :

Essayons de cerner les thèmes :  gratuité de l'école, (je donnerai quelques éléments eux aussi,  très révélateurs d'un projet de société),  universalité et obligation scolaire (grand débat qui a duré fort longtemps), rôle de l'Etat , place de l'église ( je rappelle que le mot laïcité n'existe pas à cette époque bien que l'idée soit tout à fait présente, la réponse étant très catégorique dans ce domaine). A travers ces thèmes nous retrouverons constamment la place accordée à la formation du citoyen au delà du seul système scolaire et de la prise en compte des adultes c'est à dire de ceux qui ont été formés dans l'ancien système ou qui n'ont reçu aucune formation parce qu'ils n'ont pas fréquenté les écoles.

1)  La gratuité de l'école:

a-    Talleyrand :

Le premier thème que je vais aborder est celui de la gratuité de l'école : gratuité totale ou partielle de l'école et jusqu'où? Ce thème de la gratuité apparait un objet -superficiellement au moins- d'accord relatif entre les différents auteurs de projet. S'agissant de l'école élémentaire, à une seule exception près qui est celle de Mirabeau, tous sont d'accord pour considérer que la gratuité de l'école s'impose, que régénérer la société et consolider le régime constitutionnel passe par l'accession de tous à l'école et que cela n'est pensable que si cette école est gratuite. Mais le débat qui va opposer les principaux auteurs  de projet d'éducation c'est : jusqu'où la gratuité? Voilà comment se pose le problème pour Talleyrand, qui est le premier à l'avoir proposé  officiellement : non pas au nom de l'instruction publique qui n'existait pas mais du comité de constitution ; c'est à dire qu'on plaçait l'éducation au même niveau que la Constitution, elle faisait partie du système constitutionnel.Talleyrand n'a pas rédigé son projet sans consulter des "experts" de son temps, c'est  le résultat de plusieurs mois de travail,  Condorcet a participé  largement à sa rédaction même si  le projet de Condorcet sera beaucoup plus vaste et en rupture avec celui de Talleyrand. Talleyrand pense  qu'il  doit exister une instruction gratuite,  le principe est incontestable,  mais jusqu'à quel point doit -elle l'être, quelles sont les limites des bienfaits de la société envers ses membres?Gratuité, oui mais...la réponse de Talleyrand est relativement simple du moins dans ses principes, dans les modalités c'est autre chose :

 " La seule instruction que la société doit avec la plus entière gratuité est celle qui est commune à tous, parce qu'elle est nécessaire à tous : l'instruction primaire est absolument et rigoureusement commune à tous, puisqu'elle doit comprendre les éléments de ce qui est indispensable quelque état que l'on embrasse, d'ailleurs son but principal est d'apprendre aux enfants à devenir un jour des citoyens"

L'éducation primaire c'est l'éducation du citoyen pour Talleyrand ; donc celle-là elle doit être gratuite, mais pour la suite pour les degrés supérieur d'éducation, Talleyrand est hostile à la gratuité totale sans pour autant nier que l'Etat ait un rôle déterminant à jouer :

 "Quant au diverse parties d'instruction qui seront enseignées dans les écoles les districts, les départements,(entendez au delà de l'école primaire) comme elles ne sont pas communes à tous quoiqu'elles soient accessibles à tous (notez la nuance, tout le monde n'ira pas mais tout le monde peut y aller) la société n'en doit nullement l'application gratuite." Il est bien vrai que puisqu'il doit en résulter un grand avantage pour la société,  elle doit pourvoir à ce qu'elles existent (ces écoles doivent exister, l'Etat doit veiller à ce qu'elles existent) la société doit se charger envers les professeur de la part rigoureusement nécessaire de leur traitement, en sorte qu'en aucun cas le sort des écoles ne puissent être compromis ; elle doit organisation et protection, même secours, à ces enseignements, mais comme ceux qui fréquentent  ces écoles en recueilleront aussi un avantage réel, il est parfaitement juste qu'ils supportent une partie des frais et que ce soit eux qui ajoutent au traitement des instituteurs les moyens d'existence qui protègeront leurs travaux".

Le système de Talleyrand est riche d'avenir ! Système mixte où la collectivité prend en charge l'existence du système mais le financement des familles, individuel, intervient pour une part importante, ce système a perduré en gros jusqu'à la deuxième guerre mondiale pour une grande partie de l'enseignement secondaire.

b-    Mirabeau :

Le seul qui s'oppose à la gratuité, c'est Mirabeau.

Mirabeau, quelques mois avant de mourir s'était penché sur cette question, avait publié un très gros texte, projet global d'éducation où il s'oppose à la gratuité dans son principe.Il pense que dans son principe la gratuité de l'école est un élément pervers et qu'il faut au contraire proposer une école qui est payée par ceux qui la reçoivent parce que c'est la seule qui portera ses fruits. "L'éducation gratuite dit Mirabeau, est payée par tous le monde, ses fruits ne sont recueillis immédiatement que par un petit nombre d'individus, elle sort presque toujours beaucoup d'hommes de leur place naturelle, elle favorise la paresse des instituteurs, elle diminue le prix de l'instruction aux yeux des disciples, elle retarde le progrès des sciences."

Argumentation très importante parce que dans la longue durée, elle est  présente dans l'enseignement supérieur aux états unis où le système de concurrence entre les universités, entre les institutions et les écoles est considéré comme l'élément moteur du système. On considère que ceux qui paient sont plus attentifs que ceux qui reçoivent un enseignement gratuit.

c-    Condorcet :

Condorcet dans ce grand débat qui est comme héros de notre bicentenaire est passé à la postérité avant tout comme l'auteur d'un grand projet d'éducation, de cinq mémoires sur l'instruction publique publié à titre personnel, et puis du grand rapport d'avril 1792 sur l'instruction publique présenté cette fois au nom du comité d'instruction publique de l'assemblée législative  dont il était membre. Je crois qu'il est important de souligner l'originalité de Condorcet..

Condorcet est en rupture avec les projets que j'ai évoqués précédemment, en rupture totale.Il affirme avec force qu'il est nécessaire d'instituer une éducation gratuite à tous les niveaux de l'enseignement. Ce projet étend la gratuité à l'enseignement secondaire et à l'enseignement supérieur. Dans les quatre degrés d'instruction qu'il propose : " l'enseignement sera totalement gratuit, l'acte constitutionnel propose la gratuité pour le premier degré, et le second qui peut être regardé comme général ne pourra cesser d'être gratuit sans établir une inégalité favorable à la  classe  la plus riche.Quant aux autres degrés, il importe à la prospérité publique de donner aux enfants des classes pauvres, la possibilité de développer leur talents ; C'est un moyen non seulement d'assurer à la patrie plus de citoyens en état de la servir, aux sciences plus d'hommes capables de contribuer à leurs progrès, mais encore de diminuer cette inégalité qui naît de la différence des fortunes, de mêler entre elles les classes que cette différence tend à séparer. L'ordre de la nature n'établit dans la société que celle de l'instruction et de la richesse. En attendant l'instruction, vous affaiblirez à la fois les effets de ces deux causes de distinctions. L'avantage de naître riche sera balancé par l'égalité, par la supériorité même des lumières que doivent naturellement obtenir ceux qui ont un motif de plus d'en acquérir."

On ne peut -me semble t-il- mieux formuler l'idée de Condorcet que l'école est l'élément moteur de l'égalité sociale, le creuset où la nouvelle société doit se fonder. C'est de l'école que sortira la nouvelle société du dix neuvième siècle, pense Condorcet au demeurant relativement pessimiste sur la possibilité de former  les adultes.

Je me garderai bien de faire de Condorcet un égalitaire, Condorcet ne veut pas une société égalitaire, il veut une société dans laquelle les excès d'inégalité auront disparu  : "l'abjection de la misère et  l'oppression de l'opulence" , ces deux extrêmes devant disparaître pour fonder une société fondée sur des inégalités acceptables.C'est tout le projet à la fois social pédagogique, économique de Condorcet. que certains ne peuvent pas manquer évidemment de qualifier d'utopie libérale. Il est intéressant de noter que dans ce débat  autour  des limites de la gratuité scolaire, le projet de Lepeletier de Saint Fargeau n'étend pas la gratuité aux degrés supérieur de l'enseignement. Nous sommes par ces deux exemples devant deux conception bien différentes du rôle de l'école dans la société. Seul Condorcet propose l'idée de gratuité scolaire absolue. 

2) L'obligation scolaire :

L'obligation scolaire qui semble actuellement admise, a fait l'objet d'un très vaste débat  à la fin de l'ancien régime et pendant la Révolution.

C'est par le biais de l'obligation scolaire qu'on aborde la délimitation du privé et du public, jusqu'où la société peut elle agir sur l'individu. De façon largement majoritaire la réponse  à cette question de l'obligation scolaire a été négative. Ces hommes issus du courant des Lumières, qui ont posé les fondements de l'individualisme, ont rejeté l'obligation. Ils ne concevaient pas que l'Etat puisse imposer l'écoles aux familles. Cette obligation, leur apparaissait, mis à part les exceptions d'autant plus notables quelles sont isolées,   comme une violation du droit de la famille. Ce débat  a été absolument central dans les querelles , la guerre scolaire des années 1880, 1900. Quand Jules Ferry a fait voter les lois que chacun connait, cela a été un véritable tollé dans l'opinion : "comment ! on va nous voler nos enfants pour les mettre dans les mains d'instituteurs, on ne disait pas rouges à l'époque mais disons bleu-blanc-rouges.

a - Talleyrand s'oppose à toute idée d'obligation :

" A peu près vers sept ans, un enfant pourra être admis aux écoles primaires, nous disons "pourra" pour écarter toute idée de contrainte, la Nation offre à tous le grand bienfait de l'instruction mais elle ne l'impose à personne, elle sait que chaque famille est aussi une école primaire, dont  le père est le chef, elle respectera donc ces éternelles convenances de la nature qui,mettant sous la sauvegarde de la tendresse paternelle le bonheur des enfants laissent aux pères le soin de prononcer sur ce qui leur importe davantage, elle se contentera d'inviter les parents au nom de l'intérêt public à envoyer leurs enfants à l'instruction, comme à la source des plus pures vertus et à l'apprentissage de la vie sociale."

Argumentation décisive que l'on retrouvera dans les grands débats de la troisième République.

Sur ce point Condorcet est d'accord avec Talleyrand.

b - Condorcet refuse l'instruction obligatoire, il faut qu'elle soit libre gratuite et accessible à tous, mais il n'est pas question de l'imposer ni d'accorder un monopole à l'état.

Je ne veux pas multiplier les citations hostiles à l'obligation scolaire, pourtant l'idée que l'école soit obligatoire n'est pas étrangère à la période révolutionnaire et l'on peut citer plusieurs exemples venant d'auteurs aux orientations politiques différentes, radicalement opposées même. Le girondin Jean François Ducot, lors du grand débat sur l'instruction publique de 1792, se prononce en rupture avec Condorcet et d'autres, sur l'obligation scolaire : "Je pense que tous les enfants nés dans la République, quelque soit l'état de fortune de leurs pères, doivent être astreints, pour parvenir aux emplois publics, à suivre pendant un espace de temps les écoles primaires. Cet assujettissement va t-on s'écrier contrarierait trop durement nos moeurs et nos usages, je réponds que c'est à cause de cela même que je le propose. Les moeurs d'un peuple corrompu, ne se régénéreront pas par de légers adoucissements, mais par de vigoureuses et brusques institutions. Il faut opter ouvertement entre l'éducation domestique et la liberté."

L'éducation à domicile c'est la transmission des valeurs de l'ancien régime, c'est la transmission de l'enseignement religieux, c'est la transmission de "l'esprit gothique" comme on disait sous la Révolution. Un autre girondin, pasteur protestant, Rabeau Saint Etienne, se prononce en faveur de l'obligation, ce qui montre que le clivage religieux n'intervient pas, mais également Lentenas qui propose une éducation obligatoire jusqu'à douze ans pour tous, garçons et filles et bien entendu Lepeletier de Saint fargeau qui se prononce pour une éducation obligatoire et commune, j'y reviendrai, appliquée à tous les enfants, jusqu'à douze et treize ans. L'idée d'obligation est présente mais elle reste marginale et choque énormément. On peut citer puisque nous avons cité Condorcet, un autre panthéonisé de 89, l'abbé Grégoire celui qui s'est illustré dans la Révolution, à la fois pour sa lutte en faveur des protestants, des esclaves et des juifs mais également dans sa lutte contre les langues régionales, contre les patois, les idiomes barbares comme il disait, j'espère ne choquer personne, en rappelant l'abbé Grégoire, pour que la langue française soit la langue unique de la République, l'abbé Grégoire après Thermidor et la chute de Robespierre, dans son célèbre rapport sur le vandalisme(c'est lui qui invente le mot) révolutionnaire, passe au crible les projet d'éducation et s'attaque au projet de Lepeletier de Saint Fargeau, qui avait été présenté par Robespierre, non sur le fond, il était d'accord avec la régénération , mais sur l'obligation, en disant que c'était abominable ce projet qui allait arracher les enfants à leurs familles pour les mettre dans des écoles communes. Grégoire présente un contre modèle, celui de l'éducation spartiate en disant voilà le résultat : une société militaire, enrégimentée.

3) La laïcité :

La laïcité est un terme inconnu au dix huitième siècle mais une idée centrale et fortement présente dans tous les projets d'enseignement de la période révolutionnaire. Tous ces hommes de le Révolution ont été formés dans des établissements religieux,  soit dans les collèges de jésuites avant 1763, ou dans les collèges d'Oratoriens après l'expulsion des jésuites en 1763. Ils en ont gardé un certain anti-cléricalisme, voire chez certains une haine viscérale de toute forme d'enseignement religieux dans l'école. Même un homme d'église comme Talleyrand, ne conçoit pas tout au moins sous la forme traditionnelle, un enseignement religieux dans les écoles.

a - Talleyrand propose d'enseigner dans les écoles une morale, ce qui est autre chose qu'enseigner la religion. Il est vrai que Talleyrand était un évêque un peu particulier, vous le savez, mais cela souligne que l'idée que c'est une morale civique qu'il faut enseigner et pas une religion.

"Il faut apprendre,  dit-il, à se pénétrer de la morale qui est le premier besoin de toutes les constitutions.Il faut donc non seulement qu'on la grave dans tous les coeurs par la voix du sentiment et de la conscience, mais aussi qu'on l'enseigne comme une science."

La morale civique, la morale du citoyen doit faire partie de l'enseignement.

Celui qui est allé le plus loin dans la justification de l'évacuation de tout enseignement religieux dans l'école c'est Condorcet.

Condorcet était probablement athée. "Les principes de la morale enseignés dans les écoles et les instituts, seront ceux qui fondés sur nos sentiments naturels et sur la raison, appartiennent également à tous les hommes. La constitution en reconnaissant le droit de chaque individu à choisir son culte,(pour Condorcet cela veut dire aussi à n'en pas choisir du tout) en établissant une entière égalité entre tous les habitants de France, ne permet pas d'admettre dans l'enseignement public qui en repoussant les enfants d'une partie des citoyens détruirait légalité des avantages sociaux et donnerait de dogmes particulier un avantage contraire à la liberté des opinions Il est donc rigoureusement nécessaire de séparer de la morale, les principes de toutes religion particulière et de n'admettre dans l'enseignement public, l'enseignement d'aucun culte. Chacun d'eux doit être enseigné dans des temples particuliers par ses propres ministres".

b - Pour Condorcet la religion ne peut pas être enseignée comme une science,  être mise au même plan que la biologie , la botanique, que les mathématiques etc..que les sciences sociales dont il est un des pères fondateurs.Cette affirmation de Condorcet, nous la retrouverons en particulier quand je vais aborder le rôle de l'Etat.

 Chez tous, la morale républicaine doit servir de ciment à la société, de religion civique commune à tous, un enseignement, un dogme ne peut être qu'un supplément apporté par les familles si elles le veulent .Là encore nous trouvons un très large consensus, je rappelle que le plan de Lepeletier de Saint Fargeau ne prévoit pas non plus un enseignement religieux dans les écoles.

Même s'il y a une ambiguïté que nous retrouvons plus chez Robespierre que chez Lepeletier de Saint Fargeau, qui venait d'être assassiné,  au moment des débats qu'il y a eu sur l'Etre Suprême.

Le culte de l'être suprême intervient là comme un élément difficile à intégrer puisque sans être présenté comme une religion il prend un caractère obligatoire.

4) Le rôle de l'état :

Sur ce point il y a eu une grande discussion et une assez grande liberté d'opinion. qu'on peut regrouper selon trois possibilités.

Premier regroupement possible, l'Etat assure l'éducation élémentaire ;

uniquement et s'en tient pour tout le reste  y compris l'enseignement professionnel , à l'initiative privée, à la seule émulation entre les particuliers pour prendre une formule de l'époque, puisque cette éducation au delà de l'école élémentaire ne concerne qu'une infime minorité.

Deux exemples : le projet de Lentenas prévoit une école gratuite obligatoire jusqu'à douze ans, organisée par l'état, coordonné par un ministère de l'instruction publique(c'est lui qui invente le terme) et de la morale(civique) monopole accordé jusqu'à douze ans ; mais au-delà l'Etat se croise les bras et n'intervient pas , il se créera des écoles spontanément où le besoin s'en fera sentir. Autrement dit c'est l'offre et la demande qui va jouer. Là où il y a de l'argent à gagner il se créera des écoles. Bien entendu l'auteur du projet n'est pas naïf au point de croire que des écoles entièrement payantes de ce type ne vont pas créer des inégalités donc il prévoit tout simplement, pour les meilleurs élèves des primaires dont les parents n'ont pas les moyens des aides de l'Etat sans aucunement participer à la gestion de ces écoles. Il y a là un étatisme pour l'enseignement primaire et un libéralisme total pour le reste, qui peut apparaître comme tout à fait contradictoire en fait ne l'est pas. Une certaine ironie dans l'histoire fera que  c'est exactement le contraire qui a été réalisé à brèves échéances, je rappelle que sous l'Empire, l'université napoléonienne s'est désintéressée de l'école primaire pour prendre en charge les lycées.

Les lycées napoléoniens étant la formation par l'Etat des cadres du régime et pour être plus sûr que ça marche, on a sous Napoléon militarisé les lycées. Il faudra attendre Jules Ferry pour que l'école primaire s'installe malgré les étapes que constitue la loi Guizot.

Le projet de Lepeletier de Saint Fargeau s'inscrit dans la même logique même si la finalité n'est pas la même, dans ce  projet que l'on dit excessif où la société s'empare totalement de l'enfant pour le former en dehors du cadre de sa famille, on restitue l'enfant à douze ans et il deviendra ce qu'il pourra, selon son milieu familial, en espérant que le moule dans lequel il est passé lui apportera tous les éléments pour se battre à armes égales avec les autres.

La deuxième possibilité est celle que l'état prenne tout en charge.

 L'état institue une pyramide avec une base très large qui est celle des écoles primaires, dans l'idéal une par commune, il faudra nous le savons beaucoup de temps pour y parvenir,  et puis au fur et à mesure qu'on monte dans les degrés la pyramide se rétrécit, il y a beaucoup moins d'élèves dans les instituts supérieurs que dans les écoles primaires.Tout cela fonctionne par l'Etat, c'est entièrement public.C'est le projet de Condorcet qui fait des enseignant, même si le terme n'existe pas, des fonctionnaires publics, (à l'époque on aurait dit des officiers publics avec des garantie de carrière et de recrutement) ; à l'époque puisqu'on ne veut pas recruter dans le clergé, il y a pénurie d'enseignants.

La troisième possibilité c'est que l'état ne prenne en charge que l'enseignement primaire tout en facilitant l'enseignement supérieur (construire des bâtiments ou affecter des bâtiments à l'enseignement public)

5 ) Le refus du monopole :

 

Il y a un point commun entre cette solution intermédiaire et le projet de Condorcet, c'est le refus du monopole.

Condorcet prévoit un système  pris en charge du haut en bas de la hiérarchie de l'enseignement,  par la collectivité mais il n'accorde pas à l'état le monopole. Autrement dit,  des instituts privés peuvent cohabiter :

 " Il y a des institutions où la concurrence doit être respecté au point de ne pas mettre d'obstacle à la volonté de ceux qui ne jugeraient pas à propos de mettre à profit les établissement publics. L'instruction doit être mise dans cette dernière classe d'établissement, non seulement parce qu'il est nécessaire de conserver au parents une véritable liberté de choix dans l'éducation qu'ils doivent à leurs enfants, mais aussi l'influence exclusive de tous pouvoir public, sur l'éducation est dangereuse pour la liberté et le progrès de l'oeuvre sociale".

La conception de la laïcité chez Condorcet est totale : pas d'enseignement religieux mais pas non plus de monopole d'un enseignement étatique. Condorcet précise que dans les établissement de l'Etat , comme dans les autres, il ne peut être question d'enseigner une vérité officielle.     

 Il s'agit  dans l'enseignement public d'apporter des arguments et des moyens pour que les enfants détectent eux-mêmes les erreurs,  autrement dit, puisque quand il parle d'erreurs il pense à la religion bien entendu, cela veut dire qu'on ne peut pas enseigner le système de Copernic, en disant "voilà, vous avez une version des choses, c'est le système de Copernic" et puis enseigner également que la terre est plate et que le soleil tourne autour. On ne peut pas mettre les deux versions sur le même plan c'est impossible, il faut des arguments et expliquer pourquoi.

En matière religieuse, on ne peut pas -explique Condorcet- donner un cours d'athéisme, on ne peut pas enseigner dans les écoles ce qu'il ne faut pas croire. C'est la conception "laïque-jusqu'au bout" de Condorcet,  donc pas de militantisme anti-religieux dans les écoles et surtout, on ne peut pas, ça serait trop dangereux, accorder un monopole de l'éducation.

En revanche, sur cette question de monopole, envisager la possibilité d'exclure absolument les écoles qui ne soient pas d'Etat dans l'enseignement primaire est une idée que nous trouvons dès le plan de Lepeletier. Lepeletier  prévoit que les institutions par lesquelles passeront tous les enfants seront les seules. Projet que l'on peut dire "montagnard" mais chose tout à fait intéressante, le girondin Lantenas dont j'ai parlé précédemment a proposé rigoureusement la même chose : réserver la formation primaire aux écoles publiques et tout abandonner après.

6 ) Lepeletier de Saint-Fargeau :

Je voudrais afin d'enrichir le débat donner quelques unes des idées qui forment l'originalité du projet de Lepeletier de Saint Fargeau . Rappelons pour cerner et comprendre un peu le personnage quelques éléments biographiques :

Lepeletier est un personnage important dans la révolution, rétrospectivement important par sa mort au moins autant que par son action propre, le plan d'éducation qui a été connu de manière posthume.

 Michel Lepeletier de Saint Fargeau est un noble, de noblesse tout ce qu'il y a de plus authentique,  issu d'une grande famille de l'aristocratie parlementaire française,  par sa  fonction, c'est un personnage puissant, il est  président  à mortier au parlement de Paris, c'est un poste considérable avant 1789. Si on peut dire que la fortune du marquis de Condorcet est certes plus élevée que la moyenne de ses contemporains mais tout de même modeste, au contraire Lepeletier de Saint fargeau  est un personnage fabuleusement riche, c'est une des plus grosses fortunes nobiliaires de France : on lui attribuait un revenu de six cents mille livres par an. Fortune que nous avons aujourd'hui du mal à imaginer, pour vous donner des éléments de comparaison, pour un curé la portion congrue atteignait cent à huit cent livres par an,  Talleyrand qui n'était pas pauvre, loin de là,  percevait en 1789 pour son évêché d'Autun cinquante mille livres de revenus. L'itinéraire politique de Lepeletier de Saint Fargeau  est en rupture totale avec ses origines familiales et sa fortune, il est député à l'assemblée constituante, député de la noblesse de Paris et  dès l'époque de l'assemblée constituante, il apparaît clairement comme un des révolutionnaires les plus prononcés. Même s'il n'est pas véritablement un ténor de l'assemblée constituante, il est présent dans tous les débats et ses positions sont extrêmement claires, c'est un des révolutionnaires les plus à gauche comme on dira plus tard, comme on disait dès l'assemblée constituante.

Il joue un très grand rôle sous la convention, après les législatives il n'est pas député, il n'en a bien entendu plus le droit, il ne pouvait pas être réélu et il revient élu à la convention par le département de l'Yonne. Il était déjà très lié avec Robespierre dès l'époque de la constituante, cette amitié s'est renforcée pendant la législative et  s'est véritablement épanouie durant la première partie de la convention jusqu'à l'assassinat de Lepeletier le 20 janvier 1793. Lepeletier est apparu à la convention comme un des montagnards, des jacobins les plus prononcés, les plus engagés, les plus proches de Maximilien Robespierre et de Saint Just (il y avait une grande amitié entre Saint Just et Lepeletier). Ce qui peut-être quelquefois doit faire nuancer des affirmations un peu catégoriques en disant  que Robespierre par principe détestait les nobles, son amitié avec Lepeletier montre que c'était sur des critères essentiellement politiques que la distinction se faisait et non pas d'origine. Lepeletier est assassiné en représailles pour avoir voté la mort du roi, sa mort est devenue un symbole, on a fait de lui le premier martyre de la liberté (selon l'expression consacrée) et un véritable culte civique lui a été rendu dès sa mort et plus encore pendant l'été 1793 et en 1794. Il a été associé dans la mort à Marat qui lui est mort le 13 juillet 1793, coïncidence de calendrier,  précisément le jour où Robespierre lisait à la convention le projet d'éducation que Lepeletier de Saint Fargeau  avait laissé avant de mourir.

Le projet de Lepeletier a fait grand bruit dans la salle de la convention  quand Robespierre l'a lu. Le fait que Robespierre le lise lui-même est important et surtout c'est le contenu du projet qui a provoqué débat, passion, et qui continue de nos jours,  chez ceux qui le connaissent, d'entretenir une polémique extrêmement vive.

 Lepeletier dans ce projet propose une éducation collective, une éducation commune des enfants, il part du principe que laisser les enfants c'est pousser la logique de l'éducation scolaire jusqu'au bout. Le girondin Ducot disait en décembre 1792, au moment même où Lepeletier rédige son texte,  qu'il faut choisir entre l'éducation domestique et la liberté, Lepeletier va jusqu'au bout : si vous pensez que l'éducation dans les familles est contraire à la liberté,  il faut aller au bout! retirez les enfants de leurs familles pendant la période de leur formation car  si vous les mettez à l'école dans la journée et que vous les laissez rentrer chez eux le soir, le soir la famille va détruire ce que l'instituteur leur aura dit dans la journée. Il faut donc les extraire de leur famille et les former ailleurs. Je vous livre quelques citations de Lepeletier éloquentes:

"Jamais, dans les écoles primaires, nous ne trouverons qu'une instruction imparfaite. Leur vice radical est de ne s'emparer que de quelques heures et de livrer à l'abandon toutes les autres. On concevra en vain des théories ingénieuses, en vain pour former, pour instruire l'enfance établira t-on des méthodes parfaites, tout cela avec les écoles primaires manquera toujours par l'exécution, avec un tel moyen il est impossible de produire autre chose que des effets moyens ou nuls ou partiels ou profitables à un  très petit nombre d'individus.

Dans  l'institution publique  (entendons ce qu'il propose c'est à dire l'éducation commune des enfants) au contraire  (et c'est ce mot évidemment qui génère des polémiques) la totalité de l'existence de l'enfant  nous appartient. La matière, si je peux m'exprimer ainsi,  ne sort jamais du moule aucun objet extérieur ne vient déformer la modification que vous lui donnez. Prescrivez : l'exécution est certaine. Imaginez une bonne méthode : à l'instant elle est suivie. Créez une conception utile : elle se pratique complètement, continûment et sans effort.

Je demande que vous décrétiez que depuis l'âge de cinq ans jusqu'à douze ans pour les garçons et onze ans pour les filles  tous les enfants sans distinction et sans exception  (donc pas de précepteur pour les riches) seront élevés en commun aux dépens de la République (donc c'est gratuit) et que tous sous la sainte loi de l'égalité recevront mêmes vêtements, même nourriture, même instruction,  mêmes soins.Tous les enfants recevront le bienfait de l'institution publique durant le  cours de sept années depuis cinq ans jusqu'à douze ans. Cette portion de la vie est vraiment décisive pour la formation de l'être physique et moral, il faut la dédier toute entière à une surveillance de tous les jours et de tous les moments.(...)Lorsque l'âge de profession est arrivé (donc douze ou onze ans)l'éducation commune doit cesser parce que pour chacune (des professions), l'instruction doit être différente, réunir dans une même école l'apprentissage de toutes est impossible. Prolonger l'institution publique jusqu'à la fin de l'adolescence est un beau songe, quelquefois nous l'avons rêvé délicieusement avec Platon, quelquefois nous l'avons lu réalisé avec enthousiasme dans les fastes de lacedemone  (référence à l'antiquité classique à Sparte), quelquefois nous en avons retrouvé l'insipide caricature dans nos collèges mais Platon ne faisait que des philosophes, les turcs ne faisaient  que des soldats, nos professeurs que des écoliers. La république française dont la splendeur consiste dans le commerce et l'agriculture a besoin de faire des hommes de tous les états. Dès lors ce n'est plus dans les écoles qu'ils faut les renfermer mais dans les ateliers et sur la surfaces des campagnes qu'il faut les répandre, toute autre idée est une chimère qui sous l'apparence trompeuse de la perfection paralyserait des bras nécessaires , anéantirait l'industrie amaigrirait le corps social et bientôt en opérerait la dissolution."

Vous voyez en quels termes se posent les débats dans cette période révolutionnaire et la pureté du projet de Michel Lepeletier de Saint Fargeau  qui n'a pas vu le jour (une partie seulement par principe a été décrété mais en aucun cas l'éducation commune) et vous voyez évidemment quelle est la portée sur les deux siècles qui suivent de ces propositions.

Bien entendu, c'est surtout  au vingtième siècle  que les grands débats sur l'éducation proposés ainsi ont rebondi et ont été débattus dans d'autres lieux et dans d'autres pays que la France mais tout de même c'est important de savoir  que c'est dans le contexte des ces grands débats révolutionnaires que tout cela est né et a été développé.

7) Après l'école, la formation :

Le dernier point nous permettra sans doute d'ouvrir le débat. Qu'en est-il de ce qui n'est pas l'école? qu'en est-il de ce qui est la formation,  nous avons parlé de  la formation civique des enfants, l'école doit leur apprendre les Droits de l'Homme, la constitution, la morale républicaine mais pour les autres...Il y a quand même des millions d'adultes qui,soit n'ont pas eu d'école du tout, essentiellement dans les campagnes, soit n'ont eu que l'école pleine de préjugés de l'ancien régime (pour reprendre une conception de la révolution). Pour ceux là, une formation politique et civique est absolument nécessaire. Sur ce point, nous trouvons des propositions extrêmement nombreuses mais qui  toutes vont dans le même sens. Je vais tenter de les résumer rapidement. La formation des citoyens adultes,  au sens de l'époque, entendons sortis de l'école,  formation permanente dirions nous aujourd'hui, en dehors de la scolarité doit être assurée par des institutions spécifiques qui sont propres à la période révolutionnaires et qu'on ne retrouvera pas plus tard, en tout cas pas de la même façon.

Les sociétés populaires :

Il s'agit d'abord du réseau des sociétés populaires. Les sociétés populaires sont conçues comme une branche de l'instruction publique. Des écoles,  dira-t-on, pour les enfants, des sociétés populaires pour les adultes. Les clubs politiques, les clubs patriotiques comme on disait à l'époque, doivent être des lieux de formation publique, de formation du citoyen.

Par quelle méthode? Par des lectures (il ne s'agit pas de savoir si c'était efficace...), lecture des journaux, des ouvrages, des lois et des commentaires. Dans chaque commune, dans chaque village, il doit y avoir une sorte de forum (le mot forum est là tout à fait adapté puisque l'image de l'Antiquité est tout à fait claire, il s'agit de créer le débat comme dans la cité antique), dans lesquels des orateurs publics dûment recrutés et rémunérés, vont tous les dimanches et plus tard tous les décadis quand le calendrier a changé, devant les citoyens assemblés, faire des lectures publiques, apporter les nouvelles connaissances et les nouvelles idées et les mettre à la porté de tous. Ce dernier point est très important tous les projets vont insister sur ce sujet. Durant la période révolutionnaire, il y a eu environ cinq mille sociétés populaires qui ont existé en France dans un pays qui avait un peu moins de quarante milles communes, c'est dire que toutes les communes grandes ça va de soit mais jusqu'aux tailles moyennes ont connu ce type d'institution  qui  a fonctionné.

Les missionnaires patriotes :

La deuxième méthode proposée, éminemment plus directive, c'est celle d'envoyer depuis Paris mais aussi depuis les chef-lieux des départements des missionnaires patriotes et des apôtres de la liberté. Notez  dans les deux cas, le vocabulaire d'origine religieuse, on ne change pas son éducation du jour au lendemain!

Apôtres de la liberté, missionnaires patriotes qui vont se répandre dans les départements et qui vont aller, (le terme n'est pas employé,  c'est moi qui l'emploie),  prêcher. Prêcher non pas l'évangile mais le catéchisme de la République (là, "catéchisme républicain" est bien une expression de l'époque), ils vont répandre les bons ouvrages, les brochures, les textes et ils vont les commenter partout où cela sera possible. A l'évidence les deux moyens se complètent, les moyens  locaux et des moyens qui vont  être versés depuis la capitale pour aller irriguer les provinces. Missionnaires de la liberté, apôtres patriotes...on dira aussi de temps en temps,  commissaire-surveillant  pour vérifier que dans les sociétés populaires on lit bien les bons ouvrages, qu'on ne lit pas des ouvrages contre-révolutionnaires et autres...

Donc, l'idée c'est que le citoyen doit être formé en permanence. L'idée est que le citoyen   même s'il est passé par les écoles, on espère que ce système durera longtemps,  a besoin d'être entretenu constamment ne serait ce que des nouveautés, des transformations des idées. Sans trop insister sur ces deux derniers aspects qui sont toutefois absolument essentiels, il s'agit bien de projets de régénération de l'Esprit Public, de formation du citoyen, de création d'un système scolaire, considéré comme une totalité.

 La Révolution a posé des problèmes qui, dans la longue durée,  sont apparus essentiels dans l'histoire de la République, de la démocratie politique et plus tard de la démocratie sociale (je rappelle que le projet de Lepeletier est très clairement d'égaliser  les conditions sociales au moins à l'école jusqu'à douze ans, le projet de Condorcet est bien de réduire les inégalités, il le dit clairement, avec des méthodes  tout à fait différentes, voire opposées).